Chez moi, le fait de parler provoque une sorte de ballonnement ; plus j'en dis, plus je me sens gonfler. Comme une baudruche, je me remplis et me remplis, deviens de plus en plus léger à chaque mot que je prononce. Après, il me faut beaucoup de temps pour brûler tout le gaz qui s'est accumulé en moi (…). Parler beaucoup me fait enfler, disais-je, c'est pourquoi je me déteste quand je parle. Mais rester assis là sans mot dire, ça ne me correspond pas non plus. Je continue toujours à croire qu'il y a quand même quelque chose de caché dans la conversation. Et toujours, après, j'arrive à l'amère conclusion d'avoir tout gâché. Rien que du bavardage à tort et à travers, de la parlotte sans but, qui correspond, ai-je lu, à l'épouillage chez les singes, à une forme de convivialité, une façon de tirer des sons de soi comme un loup.
Matthias Zschokke, Quand les nuages poursuivent les corneilles (tr. Isabelle Rüf)

C'est un de mes problèmes, je me trouve toujours asynchrone, précédant l'instant ou courant après lui.
*
À Saint-Gall, quelques soixante-dix auditeurs m'attendaient. (…) L'organisatrice avait lu le livre de bout en bout, le connaissait et l'aimait et elle a fait une bonne introduction (malheureusement, elle a oublié de dire que c'était le meilleur livre de l'année – j'ai besoin de ça pour pouvoir ensuite commencer à parler d'une voix distincte et claire ; c'est pour ça que je l'ai dit moi-même en quelques mots complémentaires, avant de faire la lecture), puis j'ai répété ma nouvelle tactique : calme, concentré, soucieux comme au chevet d'un enfant malade, j'ai commencé à lire et je n'ai terminé que lorsque tous étaient absolument tranquilles, prêts à s'endormir. Juste à ce moment-là, j'ai arrêté – ils ont sursauté, applaudi de façon hésitante, on a encore bavardé un peu à propos de Dieu et du monde, assez longtemps pour que tout le monde ait l'impression d'avoir passé une soirée stimulante. Puis c'était fini, nous nous sommes applaudis mutuellement énergiquement, et certains ont même acheté le livre.
Matthias Zschokke, Trois saisons à Venise (trad. Isabelle Rüf)

Le fait que je n'arrive plus vraiment à dormir me pousse souvent, la nuit, à laisser errer mon regard au-dessus des toits de la ville. Il m'arrive d'aller voir des médecins à cause de ça. J'en ai testé beaucoup, des naturopathes, des iridologues, des spécialistes allopathes dans des cliniques de choix à renommée internationale. Je leur suis reconnaissante de m'examiner aussi attentivement, mais ils ne découvrent rien, d'ailleurs, ils ne peuvent pas découvrir quelque chose, car je suis en parfaite santé, c'est juste que je n'arrive plus à dormir. Je suis assise là, le regard fixe, je suis nerveuse, je me lève, bois quelque chose, je sors sur le balcon, je regarde, je connais les étoiles, je connais la lune, je les salue distraitement d'un mouvement de tête, elles me saluent à leur tour, je vois les chauve-souris battre des ailes autour de la couronne des platanes, au loin, j'entends les pas d'un homme qui rentre tard, quelque part, une corneille rote dans son sommeil, mais je ne l'entends pas vraiment, que d'une oreille distraite, et je ne m'en réjouis pas, je retourne à l'intérieur, je lis quelque chose, les livres ne me disent rien, je me dis que je les connais déjà, je suis nerveuse, infiniment nerveuse, comme l'être le plus sain du monde est bien obligé de le devenir, plus il est sain, plus il doit devenir nerveux, parce que les choses sont ce qu'elles sont, je m'assois dans les différents fauteuils, la fatigue ne vient pas, je me lève, je me brosse les dents, qui sont déjà brossées, je me rassois, je contemple mes doigts dans la lumière de ma lampe de lecture, ces mains dont je ne sais rien faire, qui ne savent pas jouer du piano, qui ne savent pas empoigner, d'année en année, la peau sur le dos de mes mains se fait un peu plus sèche, mais je suis en parfaite santé, et le matin, je me sens juste lasse, pas fatiguée, juste lasse. La fatigue, je ne sais pas ce que c'est. Cette fatigue qui s'emparait de moi parfois quand j'étais enfant ; quand on pouvait me coucher dans mon lit et que je m'étais déjà endormie avant même qu'on ait eu le temps de me couvrir ; quand je pouvais dormir jusqu'à l'aube d'un sommeil si profond que lorsque je me réveillais, j'étais fermement convaincue que je n'avais pas encore dormi, que j'avais juste fermé les yeux un instant, que c'était la nuit tombante qui m'enveloppait et qu'il allait falloir bientôt m'endormir.
Matthias Zschokke, La commissaire chantante (tr. Patricia Zurcher)

Ces temps-ci, je n'ai plus aucun plaisir. Quand je me réveille le matin, la nuque me fait mal et mes yeux sont collés. Je suis couchée là, coincée. Le soleil pénètre dans la chambre. Le parquet doré est chauffé par les rayons qui s'y posent. Prudemment, je me dénoue. Mes cheveux se dressent pêle-mêle sur ma tête, comme s'il m'était arrivé quelque chose durant la nuit. Avec une grimace d'horreur, je me hisse hors de mon lit, je titube sur le bois chaud, les gambettes en bas sont blanches et lointaines. Je traverse mes pièces magnifiques et chancelle jusqu'à la salle de bains, je fais couler de l'eau froide dans mes mains et m'en asperge le visage, je geins, gémis, souffle et soupire. Puis je me frotte avec un linge, je vais aux toilettes, je m'assieds, le regard fixe, tandis qu'en bas, l'urine de la nuit s'écoule dans la cuvette – et ainsi de suite, vous connaissez tout ça. La maison où je vis est splendide, vous le savez, les fenêtres sont nettoyées, les pièces entretenues par une gentille dame italienne. Ce qui vous ne savez pas, c'est combien je suis devenue triste là-dedans. Nous grandissons, les fruits que nous portons mûrissent, l'amour, la colère, la joie, la crainte, le désespoir, et voilà qu'il s'est produit chez moi un déséquilibre avec les années, la mélancolie est devenue gigantesque, elle a détourné toute la sève à son profit, tandis que la joie, le désir, le plaisir, la gaieté sont demeurés tout petits et fripés et sont tombés de l'arbre les uns après les autres. Ne reste plus aujourd'hui, dorée et sucrée, que la poire de la mélancolie, du désespoir, attachée à moi, petite branche qui croule presque sous la charge, que l'on pourrait briser sans peine, sectionner entre les ongles du pouce et de l'index comme la tête d'une fourmi.
Matthias Zschokke, Bonheur flottant (tr. Patricia Zurcher)

Je suis donc assis à ma table, à Berlin, et je réfléchis... Il m'arrive souvent d'être assis à cette table et d'être à court d'idées. En fait, c'est là la description exacte de mon quotidien : être assis là, attendre. Dehors, des brigades d'ouvriers débarquent, rénovent l'immeuble dans lequel je suis assis. Leurs radios font des bruits de casserole. Des nouvelles d'ailleurs, de Genève, parviennent jusqu'à mes oreilles. J'entends le temps qu'il fait, qu'il a fait, qu'il devrait faire. Puis un beau jour, les ouvriers lèvent le camp et le calme revient. Quelques années plus tard, d'autres ouvriers débarquent, recommencent tout, font gueuler leurs radios, beuglent avec elles, assidus dans leur gaieté, et attendent qu'il soit quatre heures pour pouvoir rentrer chez eux. Puis un beau jour, eux aussi lèvent le camp et de nouveau, le calme règne pour un certain temps, jusqu'à ce qu'un troisième escadron fasse irruption dans la maison, arrache tout, recolle tout – et moi, je suis assis à ma table, au beau milieu de tout cela, et je n'ai pas l'ombre d'une idée. Parfois, je me demande si ce ne sont pas ces hordes d'ouvriers revenant sans cesse avec leurs radios qui sont à l'origine de mon manque d'idées ; mes pensées dérivent, rien ne se fixe, ça vient, ça s'en va, ça se volatilise... Je suis donc assis là et je réfléchis à ce que je pourrais avoir à dire à des gens vivant sur les rives du Léman, à des Berlinois, à ce que je pourrais avoir à dire tout court, moi, quelqu'un qui sa vie durant ne s'est toujours soucié que d'une seule chose, de lâcher du lest, rien d'autre que lâcher du lest afin d'atteindre des sphères supérieures, alors que la température baisse dans le ballon et que le gaz commence à se faire rare. Quelqu'un qui continue à faire couler du sable, qui ne s'élève pas, ne descend pas, qui glisse à l'horizontale, rasant le plancher de la réalité, voyant la vie de tous les jours, les murs, les sillons, les horreurs de la banalité, quelqu'un qui lâche clairement avec trop de retenue pour s'élever, qui doit redouter secrètement l'air raréfié que l'on respire plus haut et qui, avec une grande précision, ne lâche toujours que juste ce qu'il faut pour ne pas s'écraser, mais assez peu pour qu'il ne puisse être emporté vers les étoiles...
Matthias Zschokke, « Lettre aux Alémaniques », Berlin, l'éternel faubourg (tr. Patricia Zurcher)

Sur le chemin du retour, j'ai vu un rat. Il était couché au milieu du trottoir, à côté d'une grille d'égout. On aurait dit qu'il était sorti de la canalisation en grimpant jusqu'en haut et qu'il reprenait un peu son souffle. Je me suis arrêté, retenant ma respiration pour ne pas le faire fuir. Il était couché calmement sur le ventre. Tout doucement, je me suis approché de lui. Il n'a pas bougé. Enfin, je me suis retrouvé au-dessus de lui, je me suis baissé lentement – il n'a pas bougé. Je me disais déjà qu'il était mort, mais alors, j'ai vu à la lumière du lampadaire qu'il respirait très faiblement. Un beau spécimen, sa queue nue formant derrière lui un arc gracieux, une patte près du museau. Sa respiration avait quelque chose de paisible. Sans doute étaient-ce là ses dernières inspirations. J'étais débout, penché sur lui et, moi aussi, je respirais tout paisiblement. Puis je me suis redressé et je suis rentré à la maison, où je me suis couché dans mon lit à moi, propre et frais, et où je n'ai pas tardé à m'endormir.
Matthias Zschokke, Circulations (tr. Patricia Zurcher)

Quand j'ai emménagé en 1977 dans l'appartement de Bochum à la Königsallee, il y avait une petit plaque électrique AEG. Quelque chose de crade, de vieux, de délabré. C'est là-dessus que je faisais toujours cuire mes spaghettis. J'ai emporté la plaque avec moi à Berlin, car ici il n'y a pas de cuisinière encastrée. Depuis 1980, la plaque est à Wedding. C'est là-dessus que je fais bouillir mon eau tous les jours. Auparavant, je me faisais encore du thé, depuis quelques années, je suis trop paresseux et je bois simplement de l'eau chaude. Et voilà qu'hier, le vieil engin empoussiéré a soudain émis un soupir, une sorte de rot ou un renvoi – et a rendu l'âme. Une chose qui a environ soixante ans. J'étais tout ému. Comme s'il avait exhalé son âme. Je l'ai dévissé. À l'intérieur, il a l'air propre et inspire encore confiance. On pourrait probablement le réparer. C'était une merveille, la façon dont les choses étaient fabriquées, autrefois. Avec des fils épais, pour l'éternité.
Matthias Zschokke, Courriers de Berlin (tr. Isabelle Rüf)

La paresse se manifeste par de petites omissions dans la vie quotidienne, pareilles aux picotements dans la gorge avant un refroidissement. On n’a plus envie, soudain, de tourner une page de son livre, parce que l’on n’arrive plus à imaginer quelque chose de franchement nouveau à la page suivante. Au petit-déjeuner, on laisse sa cuillère de café inutilisée à côté de sa tasse pour ne pas avoir à la laver après ; on remue avec son couteau. On ne va plus à la poste pour expédier une lettre ; on attend qu’une seconde vienne s’y ajouter, puis une troisième, afin que le trajet jusqu’à la poste en vaille la peine. Le matin, on ne retend plus son drap après être sorti du lit. On est assis sur sa chaise et l’on prend conscience qu’un certain temps s’est écoulé durant lequel on n’a rien fait ou rien pensé. Quand le téléphone sonne, on se sent dérangé par ce son perçant. De petites gouttes de sueur se forment sur la lèvre supérieure tandis qu’on attend que la sonnerie s’arrête. Enfin, le calme revient. On tremble encore un moment d’énervement. L’idée que quelque chose puisse changer génère un malaise. Une fois devenu paresseux, on est perdu pour la plupart des choses. À côté vit peut-être une mère de famille qui élève des enfants, suit des cours de formation continue, va voir des expositions de peinture, lit ceci, étudie cela. Soi-même, on regarde dans le vide. Les heures se dilatent, font des bulles. Dans le journal, on cherche des articles courts. Les longs, on ne veut plus faire l’effort de les lire. On craint d’y perdre trop de temps, du temps que l’on pourrait passer à regarder dans le vide, du temps passé à ne rien faire, qui est devenu l’unique trésor que l’on possède, que l’on thésaurise et que l’on accroît, sans que l’on ait saisi quand et comment il nous est échu.
Matthias Zschokke, Maurice à la poule (tr. Patricia Zurcher)

Aujourd’hui, je ne parviens plus qu’ici ou là, dans un accès d’audace, ne serait-ce qu’à m’approcher du contenu d’un mot. Alors, je longe la berge d’un canal et c’est véritablement la berge d’un canal ; je m’assieds dans le jardin d’un restaurant et c’est véritablement le jardin d’un restaurant ; je suis assis sur une chaise, je regarde la verdure, je vois un nuage dans le ciel qui s’en va lentement et me fait penser ceci ou cela, et ce sont véritablement un jardin, une chaise, un nuage. Je sens un parfum d’œillet, je vois par terre la feuille tombée d’un arbre que le vent fait tourbillonner, et toutes ces choses ne sont ni plus ni moins que ce qu’elles représentent. Ça me plaît. J’ai le sentiment alors d’être au cœur même du monde, de moi, de ma vie. Pourtant, la plupart du temps, j’ai l’impression que les mots et les choses s’éloignent de plus en plus les uns des autres ; que les mots courent loin devant ou derrière ma réalité ; que je suis tombé hors des connexions. Que les choses qui sont fabriquées sont appelées, certes, comme ceci ou comme cela, mais qu’elles représentent tout autre chose et qu’elles devraient en conséquence porter un tout autre nom aussi.
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Nous sommes deux ici à nous tenir devant vous : moi et mon chagrin. Il est assis sur mon épaule, comme une bosse, et me fait regarder de biais. La conséquence, c’est que j’ai une impression biaisée de tout et de tout le monde, et que je pense de biais, à mon propre sujet avant tout, naturellement. Je ne suis plus capable de regarder et de ressentir droit. 
Matthias Zschokke, L'homme qui avait deux yeux (tr. Patricia Zurcher)