Le fait que je n'arrive plus vraiment à dormir me pousse souvent, la nuit, à laisser errer mon regard au-dessus des toits de la ville. Il m'arrive d'aller voir des médecins à cause de ça. J'en ai testé beaucoup, des naturopathes, des iridologues, des spécialistes allopathes dans des cliniques de choix à renommée internationale. Je leur suis reconnaissante de m'examiner aussi attentivement, mais ils ne découvrent rien, d'ailleurs, ils ne peuvent pas découvrir quelque chose, car je suis en parfaite santé, c'est juste que je n'arrive plus à dormir. Je suis assise là, le regard fixe, je suis nerveuse, je me lève, bois quelque chose, je sors sur le balcon, je regarde, je connais les étoiles, je connais la lune, je les salue distraitement d'un mouvement de tête, elles me saluent à leur tour, je vois les chauve-souris battre des ailes autour de la couronne des platanes, au loin, j'entends les pas d'un homme qui rentre tard, quelque part, une corneille rote dans son sommeil, mais je ne l'entends pas vraiment, que d'une oreille distraite, et je ne m'en réjouis pas, je retourne à l'intérieur, je lis quelque chose, les livres ne me disent rien, je me dis que je les connais déjà, je suis nerveuse, infiniment nerveuse, comme l'être le plus sain du monde est bien obligé de le devenir, plus il est sain, plus il doit devenir nerveux, parce que les choses sont ce qu'elles sont, je m'assois dans les différents fauteuils, la fatigue ne vient pas, je me lève, je me brosse les dents, qui sont déjà brossées, je me rassois, je contemple mes doigts dans la lumière de ma lampe de lecture, ces mains dont je ne sais rien faire, qui ne savent pas jouer du piano, qui ne savent pas empoigner, d'année en année, la peau sur le dos de mes mains se fait un peu plus sèche, mais je suis en parfaite santé, et le matin, je me sens juste lasse, pas fatiguée, juste lasse. La fatigue, je ne sais pas ce que c'est. Cette fatigue qui s'emparait de moi parfois quand j'étais enfant ; quand on pouvait me coucher dans mon lit et que je m'étais déjà endormie avant même qu'on ait eu le temps de me couvrir ; quand je pouvais dormir jusqu'à l'aube d'un sommeil si profond que lorsque je me réveillais, j'étais fermement convaincue que je n'avais pas encore dormi, que j'avais juste fermé les yeux un instant, que c'était la nuit tombante qui m'enveloppait et qu'il allait falloir bientôt m'endormir.