J'ai ouvert le robinet et quand la vasque de l'évier a été presque pleine j'ai actionné avec vigueur la ventouse. Des débris divers, arêtes, filaments gris, ont coloré et souillé l'eau. Malgré ma répugnance je les ai récoltés et j'ai réitéré l'opération jusqu'à ce que remonte par le siphon ce que j'ai identifié comme un corps, le corps d'un être inconnu, ni scolopendre ni cafard mais sorte de ver, étoilé, brun et gluant, dont je n'ai jamais su s'il appartenait au règne animal, végétal ou minéral. Je me suis empressée de placer cet être indéfinissable dans un sac hermétique et j'ai descendu à toute vitesse les escaliers de l'immeuble. J'ai dévalé la colline et j'ai continué à courir, contredisant ainsi les exercices de lenteur auxquels je m'astreignais depuis plusieurs jours. À bout de souffle, je me suis arrêtée. Un petit macaque, sans doute attiré là par les détritus que charriait le canal tout proche, était assis sur la rive. Il contemplait le courant, immobile, la tête penchée en avant. Il s'est tourné vers moi. Ses yeux vifs, mobiles, perçants, ont fixé les miens pendant un temps qui m'a paru long. Je lui ai souri en guise d'excuse. J'ai eu la sensation qu'il me souriait en retour. Sans réfléchir, je lui ai tendu mon sac. Contre toute attente, il la pris, l'a tenu à bout de bras puis l'a serré contre sa poitrine avant de disparaître dans les herbes hautes. Je l'ai remercié intérieurement de m'avoir délestée d'un poids si lourd.
Olivia Rosenthal, Un singe à ma fenêtre

La nuit s’est encore assombrie, elle bruisse de mille crissements, de clignotements, un ballet de lueurs et de frottements indécis dont nous sommes les partenaires et les complices. À la lisière de la ville, de petites troupes doivent surveiller les alentours ou boire des canettes sur le talus en contemplant les fumées phosphorescentes de l’usine. Des phares balayent par intermittence la pièce où nous sommes réunis et découpent sur nos visages l’ombre des mauvaises herbes qui séparent ma maison de la route. Nous sommes livides et mouvants sous les lumières blanches. Sturm est affalé sur son siège, Macha a pris sa tête dans les mains, Gell somnole.
Olivia Rosenthal, Éloge des bâtards

J’ai dormi par intermittence, adossée à un arbre. Je n’ai pas mangé. Comme je ne me rappelais plus la date exacte de mon départ, j’ai pris la résolution de compter les jours à partir du lendemain. J’ai pensé que cela me permettrait de mesurer le temps qui me séparait d’elle et m’en éloignerait inexorablement. J’ai pensé que le nombre de jours allait grandir et grandir encore et qu’à un moment il serait si grand que je ne pourrais plus rien y faire. Les chiffres empliraient mon esprit, l’apaiseraient et l’épaissiraient. J’avais envie de me plonger dans l’épaisseur des chiffres.
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Au début j’ai trouvé que c’était difficile de ne parler à personne. J’ai regretté de l’avoir laissée. J’ai souffert de l’avoir laissée. Je me suis dit que, si j’avais atteint ce village avec elle, j’aurais peut-être pu la soigner. Mais le penser m’usait alors j’ai cessé de le penser. Je me suis concentrée sur l’organisation de ma survie et aussi j’ai décidé de parler cette survie, de dire les mots. J’avais peur sinon de les oublier. Ma voix résonnait bizarrement à mes oreilles. Je disais Je vais me cacher, je disais Je vais visiter les maisons à l’heure médiane, je vais trouver un endroit sûr, un endroit pour moi toute seule, pour dormir au sec, au chaud, à l’abri des regards. Il y a des mots que j’ai employés sans savoir. Par exemple médiane, je l’ai dit pour me faire plaisir à moi-même, pour faire revenir quelque chose de très ancien, de très enfoui et le dire m’a fait du bien.
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Le treizième jour, j’ai découvert un ruisseau dans un ancien verger. J’ai bu à la rivière et je me suis lavée. Il fallait reprendre la route mais je n’y arrivais pas, je n’arrivais plus à bouger, une sorte d’engourdissement me gagnait, je me croyais en sécurité. Ma mémoire commençait à se brouiller, je me disais que c’était bon signe, que j’étais en train de l’abandonner. J’ai dit Je t’abandonne. J’ai dit Je ne peux pas faire autrement. J’ai dit Nous allions mourir toutes les deux. J’ai dit C’est mieux que l’une des deux survive. Je me suis tue. J’étais épuisée. Parler exigeait un effort considérable, plus d’effort que manger, se cacher, attendre, surveiller. La journée qui a suivi, je suis restée enfermée dans ma cachette, j’ai eu la fièvre.
Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile