Tout ce qu’il rencontrait en route devenait pour lui récits chantés. Tout ce qu’il recueillait en lui était en même temps raconté en lui ; les instants du présent se produisaient sous la forme du passé, tout autrement qu’en rêve, sans détours, par propositions indépendantes, aussi courtes et naïves que l’instant lui-même : « Des chardons s’étaient pris dans le fil de fer barbelé, un vieil homme avec un sac en plastique se penchait sur un champignon de la steppe. Un chien passait en sautant sur trois pattes, il faisait penser à un daim ; son poil était jaune, sa tête blanche ; de la fumée gris-bleu sortait d’une cabane de pierre et s’élevait au-dessus. Le bruit des cosses dans le seul arbre alentour ressemblait à celui des boîtes d’allumettes. Des poissons bondissaient hors de l’eau du Duero, les vagues en amont du fleuve avaient des crêtes de mousse et sur l’autre rive, l’eau léchait le creux des rochers. Il y avait déjà de la lumière dans le train de Saragosse et les gens, dedans, étaient clairsemés… »
Peter Handke, Essai sur le juke-box (tr. Georges-Arthur Goldschmidt)

C’était comme si la petite pièce tout entière n’était qu’obscurité, une obscurité aussi limpide que matérielle. C’était ce clair-obscur scintillant qui depuis toujours me remuait au plus intérieur : me poussait à entreprendre quelque chose. Quoi ? Rien de précis ni de fixé ; simplement à me mettre à l’œuvre, à partir je ne sais où, dieu sait jusqu’où, ou à rester sur place et faire quelque chose séance tenante. Quoi ? Quelque chose de beau ; d’étonnant ; quelque chose qui serait le pendant de la matérialité, de l’intensité de ce clair-obscur.
Peter Handke, Essai sur le Lieu Tranquille (tr. Olivier Le Lay)

La façon seule dont le cireur tenait sa brosse à dépoussiérer recourbée, était d'une délicatesse et en même temps d'une fermeté telles que cela faisait du bien aux pieds, à l'empeigne, aux orteils. Dans sa boîte il ne restait que l'épaisseur d'un ongle de cirage, pourtant il parvint à en enduire doucement, d'un tamponnement à l'autre, en profondeur une paire de chaussures qui dépassait largement la hauteur des chevilles, il maniait le moindre brin avec un soin extrême, pas deux fois de suite au même endroit. À la fin il retourna même la partie supérieure de la boîte, parce qu'il espérait y trouver un reste de cirage. Il rattacha les lacets du voyageur, très posément et régulièrement, d'un geste presque solennel, il les laça plus fermement et avant d'atteindre en cirant les œillets, il les lui mit entre les montants des chaussures et les chaussettes (les chaussettes du cireur lui-même tombaient, un caleçon long à l'ourlet noirci lui sortait du pantalon et le col de chemise totalement noirci, donnaient l'image d'un homme absolument seul, totalement voué à lui-même). (…) Chaque fois que le voyageur devait changer de pied, le vieil homme frappait avec une petite brosse comme expressément destinée à cela, vite et sèchement sur sa boîte. Déjà les chaussures brillaient comme jamais, mais avec un minuscule chiffon noir, il en arriva au finale ; d'abord il secoua le chiffon selon un mini-cérémonial et pour conclure le passa sur les pointes – et seulement sur celles-ci – de sorte qu'un brillant supplémentaire qu'on n'aurait jamais cru possible émana des pores et fentes les plus infimes apparues pour la première fois. Puis, son œuvre terminée, il donna un dernier coup. En partant le voyageur fut content comme jamais de l'éclat des chaussures à ses pieds. Au restaurant, il les cala sous la table pour que personne ne les effleure ou les tache inopinément. Plus tard dans le bus, il serra ses pieds sous le siège, évitant de les poser négligemment dans le passage central, aucun passager monté en route ne devait même approcher ses souliers.
Peter Handke, Encore une fois pour Thucydide (tr. Georges-Arthur Goldschmidt)

Dans son épuisement, elle tendait le bras à côté des objets, les mains lui glissaient du corps. Elle s'étendait un petit peu sur le divan de la cuisine après la vaisselle, l'après-midi, il faisait trop froid dans la chambre. La migraine était si violente parfois qu'elle ne reconnaissait personne. Elle ne voulait plus rien voir. Comme cela bourdonnait dans sa tête, il fallait aussi lui parler très fort. Elle perdait toute sensation de son corps, se cognait aux rebords, manquait des marches. Rire lui faisait mal, elle grimaçait seulement quelquefois. Le médecin disait qu'un nerf était probablement coincé. Elle ne parlait qu'à voix basse, était si mal en point qu'elle ne pouvait même plus gémir. Elle inclinait la tête sur son épaule mais la douleur l'y poursuivait.
*
En plein été, elle partit en Yougoslavie pour quatre semaines. Les premiers temps, elle restait dans sa chambre d'hôtel plongée dans l'ombre et se palpait la tête. Elle ne pouvait rien lire parce que ses propres idées s'interposaient aussitôt. Sans cesse elle allait dans la salle de bains et se lavait. Puis elle osa au moins sortir et barbota un peu dans la mer. Pour la première fois, elle connaissait les vacances, et pour la première fois, le bord de mer. La mer lui plaisait, il y avait souvent de la tempête la nuit, rester éveillée n'avait plus d'importance. Elle acheta un chapeau de paille à cause du soleil et le revendit le jour de son départ. Tous les après-midi elle s'asseyait au bar et buvait un espresso. Elle écrivit des cartes et des lettres à toutes ses connaissances et elle n'y parlait d'elle-même que parmi d'autres choses.
Elle retrouva le sens de l'heure et du milieu. Elle écoutait avec curiosité les conversations aux tables voisines, essayait de deviner quels étaient les rapports des gens entre eux.
Le soir, quand il faisait déjà moins chaud, elle allait dans les villages des environs et regardait à l'intérieur des maisons sans porte. Elle s'étonnait objectivement ; car jamais encore elle n'avait vu de pauvreté aussi viscérale. Les migraines cessaient. Elle n'avait plus à penser à rien, était momentanément hors du monde. Elle éprouvait un agréable ennui.
Peter Handke, Le malheur indifférent (trad. Anne Gaudu)

Chaque objet que tu perçois est d’autant plus simple que plus simple est la phrase avec laquelle tu peux le décrire ; tel objet est un objet en ordre, si après une phrase courte et simple il ne se pose plus de questions à son sujet : un objet est en ordre si une phrase courte et simple suffit à tout expliquer à son sujet : pour un objet en ordre tu n’as besoin que d’une phrase de trois mots : tel objet est dans l’ordre, si tu ne dois pas commencer par raconter une histoire à son sujet. Pour un objet en ordre, tu n’as même pas besoin d’une phrase : pour un objet en ordre, le mot pour l’objet suffit. Ce n’est qu’avec un objet en désordre que commencent les histoires.
Peter Handke, Gaspard (trad. Thierry Garrel et Vania Vilers)

L'homme au manteau de cuir disait hier : « Je vais bientôt couler. » Et : « Je vais te descendre, parce que tu es faible. » Des postillons constellaient la table toute entière, projetés par son discours presque incompréhensible. Il est chômeur et n'a pas couché avec une femme depuis deux ans et demi. Et il a peur que son frère ne le laisse plus rentrer à la maison. « J'ai renoncé. » Belles mains, solides, douces – peintre en bâtiment –, et qui n'ont plus travaillé depuis des années. « À vingt ans, j'étais grand. » Et il montrait comment il dansait alors, plein d'élégance dans son ivresse, évitant élégamment de chuter. « De Frankenmarkt. » Son mot préféré : « Fini ! »
*
La nuit dernière j'ai marché dans le brouillard mouillé de pluie et j'ai senti presque chacune des petites gouttes ; comme s'il lui poussait d'autres yeux, un sixième sens. Les gouttes de brouillard, l'eau la plus subtile qui soit, touchait le très dur, l'os du front, et ce très dur alors commençait à sentir, n'était plus que sensation
*
Hier, derrière l'aéroport, dans le silence et l'anonymat, face aux grands oiseaux qui là-haut dans les arbres chantaient plaintivement – « Que se passe-t-il ? », leur ai-je demandé –, j'étais libre, c'est-à-dire que l'herbe ondulait dans le vent. Pourquoi ne suis-je pas toujours libre, aussi libre ?
Peter Handke, À ma fenêtre le matin. Carnets du rocher 1982-1987 (trad. Olivier Le Lay)

In diesem Herbst ist die Zeit fast ohne mich vergangen
und mein Leben stand so still wie damals
als ich aus Missmut Schreibmaschine lernen wollte
und abends in dem fensterlosen Vorraum auf den Beginn des Kurses
wartete]
Die Neonröhren haben gedröhnt
und am Ende der Stunde wurden die Plastikhüllen wieder über die
Schreibmaschinen gezogen]
Ich bin gekommen und gegangen und hätte nichts über mich sagen
können]
Ich nahm mich so ernst dass mir das auffiel
Ich war nicht verzweifelt nur unzufrieden
Ich hatte kein Selbstgefühl und kein Gefühl für etwas anderes
Ich ging und stand unentschieden herum
wechselte oft den Schritt und die Richtung
Ein Tagebuch das ich schreiben wollte bestand aus einem einzigen
Satz]
»Ich möchte mich in einen Regenschirm stürzen«
und das noch versteckte ich in Kurzschrift
Vier Wochen lang hat jetzt die Sonne geschienen
und ich bin auf der Terrasse gesessen
und zu allem was mir durch den Kopf ging
und zu allem was ich sah
habe ich nur »ja, ja« gesagt
(…)
Ich lebte den Tag hinein und zum Tag hinaus
hatte Augen für nichts
Ich beneidete auch niemanden um seine Tätigkeit
nicht aus Faulheit
nicht aus Gleichgültigkeit
sondern weil mir mein Nichtstun im Vergleich
noch vernünftig vorkam
In meinem Stumpfsinn habe ich mich den anderen überlegen gefühlt
ohne dass mir das freilich half
denn obwohl ich meinen Zustand für ein Symptom hielt
ging es nur um mich
und darum dass ich nicht wusste was ich wollte
und dass ich den ganzen Tag nur ein schlechtes Gefühl hatte —
Vor allem habe ich die Augen zu Boden geschlagen
Der Kopf hat mir immer wieder die alten Gedanken vorgespielt
»Basel SBB« las ich auf einer Zuganzeigetafel im Hauptbahnhof
»Scheiss-Basel« habe ich sofort gedacht und bin mit der Rolltreppe
zur Post hinauf gefahren]
ohne auch einen einzigen eigenen Schritt zu tun

Peter Handke, “Leben ohne Poesie”, Als das Wünschen noch geholfen hat

Je ne supporte plus, dans la littérature, les histoires, aussi colorées et imaginatives soient-elles ; chaque histoire me semble même d’autant plus insupportable qu’elle est plus imaginative. Je préfère entendre les histoires que l’on dit, qu’on se raconte dans le métro, dans les cafés, au coin du feu s’il le faut. (…) La fiction, l’invention d’une action pour véhiculer mon information sur le monde, ne me semble plus nécessaire, elle ne peut que gêner. De manière générale, il me semble que le progrès de la littérature soit d’abandonner progressivement les fictions inutiles. Les véhicules disparaissent de plus en plus, l’histoire devient inutile, l’imagination aussi, il s’agit plutôt de transmettre des expériences, de langage ou autres, et, pour cela, il n’est plus nécessaire d’inventer une histoire.
*
Je n’ai pas de thème que j’aimerais traiter, je n’ai qu’un thème : me clarifier à mes propres yeux, devenir plus clair, faire connaissance ou non avec moi-même, découvrir mes erreurs, mes erreurs de pensées, mes pensées irréfléchies, mes paroles irréfléchies, mes paroles automatiques, et aussi ce que les autres font, pensent, disent, sans réfléchir : devenir et se rendre plus attentif, plus sensible, plus précis, pour que nous puissions, moi et les autres, exister de façon plus sensible et plus précise, pour mieux m’entendre avec les autres, pour mieux les traiter.
Peter Handke, « Je suis un habitant de la tour d’ivoire », Oracl nº 21/22 (trad. Anne-Sophie Astrup)

Cette fatigue avait quelque chose d’une convalescence. (…) J’étais de nouveau là, dans le monde, et même – non pas parce que c’était Manhattan – en plein milieu. Mais des choses vinrent s’y ajouter, quelques-unes et même beaucoup, chacune plus avenante que l’autre. Je ne fis plus rien d’autre, jusqu’au soir, qu’être assis et regarder : c’était comme si je n’avais même plus besoin de reprendre mon souffle. Pas d’exercices respiratoires ou de postures de yoga qui se donnent à voir ou veulent être importantes : tu es assis et respires dans la lumière de la fatigue, correctement, en plus. Il passait constamment beaucoup de femmes, soudain d’une beauté inouïe – une beauté qui par intervalles me mouillait les yeux – et toutes, en passant, me recueillaient : je comptais. (Curieux que les belles femmes surtout prêtaient attention à ce regard de la fatigue, comme d’ailleurs beaucoup de vieux hommes et les enfants.) Mais à aucun moment l’idée que nous, l’une d’elles et moi, commencerions l’un avec l’autre quoi que ce soit de plus, je ne voulais rien d’elles, il me suffisait de pouvoir les regarder ainsi. Et c’était un vrai regard de bon spectateur, au cours d’une partie qui ne peut être jouée que s’il y a au moins un spectateur de cette sorte. Le regard de ce fatigué était une activité, cela agissait, intervenait : les joueurs de la partie en devenaient meilleurs, plus beaux encore – par exemple, en prenant leur temps devant de tels yeux. Ce lent battement de paupière les mettait en valeur. Celui qui regardait de cette façon-là, la fatigue de son côté lui enlevait comme par miracle ce moi-même, éternel fauteur de troubles : toutes les contorsions, les habitudes, les tics, les rides de l’inquiétude s’étaient détachés de lui (…).
*
Ce qu’un autre voyait, je le voyais avec lui et il le sentait : l’arbre sous lequel il était justement en train de marcher, le livre qu’il portait à la main, la lumière dans laquelle il se tenait et, même celle d’artificielle d’une boutique ; le vieux beau avec son habit clair et son œillet à la main ; le voyageur avec son bagage ; le géant y compris son enfant invisible sur les épaules ; moi-même y compris le feuillage qui sort en tourbillonnant du parc ; chacun de nous, le ciel au-dessus de la tête.
*
Et de plus : cette fatigue faisait que ces mille déroulements devant moi, sans rapport, allant en tous sens s’ordonnaient, par-delà la forme, en une suite ; chacune entrait en moi comme la partie exactement disposée d’un récit – merveilleusement agencé, subtilement construit ; et c’était ces déroulements qui se racontaient eux-mêmes, sans l’intermédiaire des mots. Grâce à ma fatigue, le monde était grand et débarrassé de ses noms.
Peter Handke, Essai sur la fatigue (tr. Georges-Arthur Goldschmidt)

Hier dans la chaleur toujours plus étouffante du jour les objets dans les poches se faisaient lourds, même les plus légers (27 avril)
*
Les lézards avant-hier sur le mur sud ensoleillé de l'église de Hix, Cerdanya : c'est tout un peuple de sauriens qui grouille là, de sorte que je les ai pris d'abord, à la lettre, pour des reptiles, géants aussi bien que primitifs, le mur tel un grand tableau ; et à chaque instant l'un de ces reptiles jaillissait de dessous la dalle funéraire blanche fixée au mur et cherchait à attraper les mouches (lesquelles à vrai dire ne se laissaient que rarement attraper), ou alors il restaient simplement collés là, absorbant l'air, parfaitement immobiles sinon, sur le mur bien chaud, les pattes ou les griffes enfoncées dans les interstices de la pierre granitique, souvent dans une posture biscornue, pareils à des alpinistes, à plusieurs aussi ici ou là, à cinq, à six, les uns sur les autres, se chevauchant en tous sens, leurs pattes de dragon, doigts aux griffes acérées, posées sur la tête, sur le ventre, le cœur du voisin, en une posture ou gestuelle d'une grâce merveilleuse, laquelle pouvait être aussi bien une prise de pouvoir, certains des lézards sans queue, la plupart toutefois pourvus de queues démesurées, d'une longueur tout à fait inquiétante, et chacune de ces bêtes qui, de temps en temps, comme dans une fosse, s'entremêlaient, grouillantes, se confondaient, se dissociaient vives puis se réassemblaient, était d'une couleur différente, même le motif des corps chaque fois différent, sur la bête d'à côté pour ainsi dire le même dessin mais en négatif, ou tantôt de très petits, tantôt de très grands losanges tracés sur le corps, et pour couleur toutes les nuances de gris, de brun, de jaune et de vert, cependant qu'au fil du temps, à mesure que le motif de ces centaines et centaines de lézards, autour de la dalle funéraire, dans le soleil, s'apaisait, non, se figeait, pareil à un blason, on n'entendait rien de plus que les excréments de reptile qui tombaient à la frontière du silence, ou dans les secondes d'effroi le surgissement d'un lézard isolé pour saisir au vol une mouche, fulguration de la langue, petit grésillement – et ce qu'il y avait là de singulier, de persistant, ce qui s'imprimait en vous, c'était la superposition toujours changeante de ce peuple de lézards, aiguilles d'un cadran cent fois recoupées autour de la dalle funéraire blanche et vide, à la hauteur des yeux, et il suffisait d'un infime tressaillement d'épaule de l'observateur pour que tous ces corps, « en un rien », disparaissent dans l'espace intermédiaire entre le mur de l'église et la dalle, puis il est vrai, en un rien toujours, ici et là, une tête de lézard jaillissait de nouveau, ou une patte griffue, patte de dinosaure, de saurien primitif, sortait du « nid » et s'avançait au soleil ; et pendant tout ce temps une seule des bêtes resta à l'écart de la mêlée ou de ce tableau vivant, loin de la masse des lézards, demeurant au-dessus de celle-ci tout en haut du mur, croisant aussi de temps en temps, en solitaire, vers le bord du toit, effleurant alors de sa longue queue sagittée les têtes de pierre de la corniche, les visages romans-archaïques (noté enfin ceci, sur un bloc rocheux au bord du río Sègre à La Seu d'Urgell)
Peter Handke, Hier en chemin. Carnets, novembre 1987-juillet 1990 (tr. Olivier Le Lay)

Il y a peut-être une image qui convient à mon idéal : c'est le fleuve avec ses méandres et ses déviations. Que je puisse décrire au cours du récit quelque chose qui n'a rien à voir avec mon sujet, voilà mon plus grand bonheur, et ma justification. Un stand où l'on vend des saucisses, ou cette petite image de lumière de l'ambulance sur les dents de la femme, ce sont des déviations pour rien. Quand je crée dans mon récit cet espace qui peut accueillir la déviation, je me sens sur la voie juste. On trouve dans la philosophie chinoise des exemples à ce propos : des moines qui parlent de la mort, de la terreur, de la guerre, et il y a un moine qui « détourne » les autres. Quand l'un parle de beauté du ciel, l'autre dit, pour le dévier : « regarde cet escargot jaune, ou noir ». Il ne veut rien exprimer avec ça, il veut juste détourner le regard de l'autre de la beauté du ciel.
Peter Handke (Hervé Guibert, « Entretien avec Peter Handke », L'Autre Journal)

Zum ersten Mal seit langem biß ich mir wieder in die Zunge
*
Leise sein wollen und dabei mit jeder der äußerst vorsichtig ausgeführten Bewegungen doch im Abschluß wieder Lärm machen
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Ich stützte die Ellenbogen auf den Tisch, auf dem in einem Glas Forsythien standen, und dann sah ich, daß die Blumen mitzitterten mit meinem Herzschlag; wenn die andern die Ellenbogen auf den Tisch legten, blieben die Forsythien unbewegt
*
Die zwei Jahre, die ich hier bin: was ist mir an dem gegenüberliegenden Großwohnhaus aufgefallen? Einmal ein Fest in einer Wohnung, und Leute standen auf dem Balkon; einmal sah ich einen Fernseher blau leuchten; einmal schüttelte eine Frau mit einem Turban einen Läufer aus; einmal ließ ein Kind an einem Strick etwas aus seinem Fenster zu einem anderen Kind hinunter
*
Ich sagte: »Statt mittagessen zu gehen, könnten wir uns doch ein paar Sachen mitnehmen und sie im Freien essen.« Sie sagte: »Du meinst ein Picknick.« Ich: »Sag nicht das Wort.« Sie sagte: »Komisch – du magst die Sache, aber nicht das Wort.« Ich: »Wenn du das Wort sagst, mag ich auch die Sache nicht mehr.« (Ähnlich mit Wörtern wie »wandern«, »Fleisch«…)
*
Ich vertiefe mich in das, was ich im Augenblick fühle, um es vor der drohenden Bedeutungslosigkeit zu retten, ihm eine Bedeutung zu geben, die niemand andern, keine andre Instanz nötig hätte als mich allein, jetzt im Garten in der Dämmerung, während über mir sich eine Frau räuspert und mir vom Überlegen die Füße auf eine schöne Weise warm werden
*
Sonntagabendgeräusche: das Klirren von Besteck, in losen, bedächtigen Abständen; das Knarren des Fußbodens unter den langsamen Schritten von Leuten, die sich anschicken, ins Bett zu gehen; Teller, die sacht aufeinandergeschlichtet werden (das Wort »schlichten«); der wiederholte Ruf eines Kindes: »Bonsoir, maman!« (es will gehört werden, will eine Antwort, nur heute einmal); und dann, nachdem man schon alle am Einschlafen geglaubt hat, plötzlich eine ganz wache, wenn auch sehr ruhige Stimme…; eine Klosettspülung; ein Lichtschalterknacken; eine Tür, die, endlich einmal in der schönen Müdigkeit, achtsam geschlossen wird (Achtsamkeit des Müden gegen sich selber), statt blindlings wie tags- und wochenüber (eine Fledermaus tauchte gerade vorbei); jetzt nur noch Frauenstimmen; mein Weineinschüttgeräusch; Vorhänge, die mit einer Bewegung zugezogen werden – Einzelgeräusche noch, ganz kurz, in langen Abständen, wie das Zu-Boden-Fallen von Gegenständen; das Umsetzen meiner Füße im Kies; jemand sagt: »Auf morgen!«, und Hunde weit weg fangen zu bellen an (man hört endlich etwas weiter weg); ich, Privatdetektiv, der auf nichts Bestimmtes aufmerksam sein muß, sondern auf alles aufmerksam sein dark, auf das Starten der letzten Autos, Reden der Hausbewohner nur noch wie im Schlaf, und jetzt schläft wirklich das ganze Haus…
Peter Handke, Das Gewicht der Welt. Ein Journal (November 1975 - März 1977)

Je rentrai en ville et me promenai de-ci de-là, je ne savais dans quelle direction aller et ne cessais de faire demi-tour. J'attendais aux feux rouges mais, quand ils devenaient verts, je ne bougeais pas jusqu'à ce que le feu revienne au rouge. De même j'attendais aux arrêts de bus et laissais le bus partir. Dans une cabine téléphonique debout dans un tas de table que le vent y avait fait entrer, j'avais pris l'écouteur et tenais même déjà la pièce au-dessus de la fente. Puis j'eus envie de m'acheter quelque chose et m'en allai, or c'est à peine si je regardais une seule marchandise. Je m'approchai de toutes sortes d'objets possibles et j'en perdais toute envie dès que j'étais près. Je commençais à avoir faim, mais quand je voyais les menus devant les restaurants, cela me coupait l'appétit. Finalement, j'aboutis dans un self-service. Dans cet endroit où on entrait simplement par la porte ouverte devant laquelle pendaient les perles de verre d'une portière et où on se mettait sans cérémonie quelque chose à manger sur son plateau, où on ajoutait soi-même couverts et serviettes de papier, je me sentis de nouveau à ma place. Quand j'allai à la caisse et que la caissière ne me regarda pas moi, mais l'une après l'autre les assiettes sur mon plateau, je fus de nouveau en accord avec toutes choses. Oubliées les cérémonies du repas qui avaient déjà commencé par devenir pour moi un besoin. À mon tour je ne regardai pas la femme mais le ticket de caisse qu'elle avait posé sur mon plateau, et je lui tendis, à l'aveugle, l'argent. Puis je m'assis à une table et mangeai, détendu, une cuisse de poulet avec des pommes frites et du ketchup.
Peter Handke, La courte lettre pour un long adieu (tr. Georges-Arthur Goldschmidt)

Lorsque l'enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit une rivière,
que la rivière soit un fleuve,
et que cette flaque d'eau soit la mer.

Lorsque l'enfant était enfant,
il ne savait pas qu'il était enfant,
pour lui tout avait une âme,
et toutes les âmes n'en faisaient qu'une.

Lorsque l'enfant était enfant,
il n'avait d'opinion sur rien,
il n'avait pas d'habitude,
souvent il s'asseyait en tailleur,
et partait en courant sans raison ;
il avait une mèche rebelle,
et ne grimaçait pas quand on le photographiait.

Lorsque l'enfant était enfant,
vint le temps des questions comme celles-ci :
Pourquoi est-ce que je suis moi et pas toi ?
Pourquoi est-ce que je suis ici et pas ailleurs ?
Quand est-ce que le temps a commencé et où finit l'espace ?
La vie sous le soleil n'est-elle rien d'autre qu'un rêve ?
Ce que je vois et entends et sens,
n'est-ce pas seulement l'apparence d'un monde devant le monde ?
Est-ce que le mal existe vraiment,
et y a-t-il des gens qui sont vraiment mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi,
avant que je devienne, je n'étais pas,
et qu'un jour, moi qui suis moi,
je ne serai plus ce moi que je suis ?

Lorsque l'enfant était enfant,
il détestait les épinards, les petits pois, le riz au lait,
et le chou-fleur bouilli,
et maintenant il mange de toutes ces choses, et pas seulement
par nécessité.

Lorsque l'enfant était enfant,
il se réveilla un jour dans un lit qui n'était pas le sien
et maintenant cela lui arrive souvent,
beaucoup de gens lui semblaient beaux
et maintenant seuls quelques-uns, et avec de la chance,
il se faisait une image précise du paradis
et maintenant, c'est tout juste s'il l'entrevoit,
il ne pouvait imaginer le néant
et maintenant il tremble de peur quand il y pense.

Lorsque l'enfant était enfant,
il jouait avec enthousiasme
et maintenant, il ne s'empresse comme autrefois
que lorsque qu'il s'agit de son travail.

Lorsque l'enfant était enfant,
des pommes, du pain lui suffisaient comme nourriture,
et c'est toujours ainsi.

Lorsque l'enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main comme seules tombent les baies
et c'est toujours ainsi,
les noix fraîches lui irritaient la langue
et c'est toujours ainsi,
au sommet de chaque montagne
il avait le désir d'une montagne encore plus haute,
et dans chaque ville
le désir d'une ville encore plus grande,
et c'est toujours ainsi,
tout en haut de l'arbre il tendait les mains vers les cerises
avec la même exaltation qu'aujourd'hui,
un inconnu l'intimidait
et c'est toujours ainsi,
il attendait la première neige,
et toujours il l'attendra.

Lorsque l'enfant était enfant,
il lança un bâton contre un arbre comme un javelot,
et ce bâton vibre encore aujourd'hui.

Peter Handke, « Lied vom Kindsein » (dans Les ailes du désir de Wim Wenders, traducteur inconnu)