Finalement, à l’analyse, je fais partie de ceux qui ne respirent pas au bon endroit de la phrase, c’est ça. C’est un truc qui me suit depuis l’enfance. Il m’a toujours manqué ce recul, du fait que je suis confondue à la phrase sans respiration. Je ne vis pas dans un milieu, comme vivent les abeilles par exemple, mais je suis le milieu même dans lequel je vis. C’est ça que j’ai trouvé à faire pour survivre, j’ai fait mon milieu, m’y suis fondue, j’ai fait un avec ma vie collée dans mon appartement sans pensée, avec les garçons parfois mais toujours sans pensée. Il y a des gens qui font de l’aérophagie et qui restent la bouche ouverte au beau milieu du salon, moi je suis de celles qui ont toujours parlé sans distance et sans aération de pensée entre soi et la phrase. C’est comme ça.
Arno Calleja, La performance

À cette époque, très précise, de 50 à 54 ans. Je voyais, dans l’écran, de l’ordinateur. Une croix lumineuse. Elle était comme un néon, que je pourrais dire. Et elle se présentait, au milieu du texte. Et cette croix là, était présente, pour chaque personne, à qui j’ai fait la carte du ciel. (…) Le Seigneur, m’a montré, à plusieurs reprises. Des croix lumineuses. Dans le ciel, à trois reprises. Et puis, un jour. Dans la maison. Chez-moi, à tous les soirs. Les croix devenaient, lumineuse, et même le jour. Je me sentais, attiré fortement. Et je regardais, la croix. Mais je ne sentais aucune frayeur. Je voyais. Que le Seigneur, préparait. Quelque chose, pour moi. Je ne savais pas. Qu’allait-il, me demander, encore plus tard. Et j’aurais, été capable, de ne pas ouvrir, les lumières, parce que, la maison, était assez éclairée. Je priais, à cette époque beaucoup. Et j’égrainais. Pas mal, surtout la nuit. Je me réveillais, toutes les nuits. Je ne sentais. Aucune fatigue. Le lendemain matin, malgré tout. Jésus-Christ me réveillait. Par l’amour, par le cœur, si vous préférez. Il travaillait. Sur l’ouverture. De mon âme. Et lui, il le savait lui. Que j’avais, encore beaucoup, de chemin à parcourir. Et il ouvrait mon cœur. Et toutes mes facultés, Divine. Et au fur, et à mesure, que je comprenais. L’enseignement, qu’il me donnait. Dans les facultés, spirituelles. Il travaillait, sur moi, d’âme, à âme.
Normand L’Amour, Ma vie
(Marc Décimo et Tanka G. Tremblay, Le texte à l’épreuve de la folie et de la littérature)

Il se signala par la nouveauté & par la singularité de ses dogmes. Il enseigna qu’il y avait des collines, & des vallées, & des habitants, dans la Lune ; & que le Soleil était une masse de matière tout à fait en feu, & plus grande que le Péloponnèse. Il disait que la neige est noire, & il en donnait une raison peu solide ; car il se fondait d’un côté sur ce que la neige est une eau condensée, & il supposait de l’autre que le noir est la couleur propre de l’eau. Il croyait en général que les yeux ne sont point capables de discerner la vraie couleur des objets, & que nos sens sont trompeurs ; & qu’ainsi c’est à la raison, & non pas à eux, à juger des choses. Il disait aussi que les Cieux étaient de pierre, & que c’était la vitesse de leur mouvement qui les empêchait de tomber. D’autres assurent qu’il avouait que le Ciel est de nature de feu quant à son essence, mais que par la véhémence de sa révolution ravissant des pierres de la terre & les ayant allumées elles devinrent Astres ; & qu’au commencement les animaux furent formés de la terre, & d’une humidité chaude ; & qu’ensuite, ils s’engendrèrent les uns les autres, les mâles au côté droit, & les femelles au côté gauche. Il admettait autant de sortes de principes, que de corps composés ; car il supposait que chaque espèce de corps était formée de plusieurs petites parties semblables, qu’il appelait homéoméries, à cause de cette conformité.
Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, « Anaxagoras »

II
Autour d’une grande place de figure régulière, seront érigés, d’une structure uniforme et agréable, les magasins publics de toutes provisions, et les salles d’assemblées publiques.

III
À l’extérieur de cette enceinte seront régulièrement rangés les quartiers de la cité, égaux, de même figure, et régulièrement divisés par rues.

IV
Chaque tribu occupera un quartier, et chaque famille un logement spacieux et commode ; tous ces édifices seront uniformes.

V
Tous les quartiers d’une cité seront disposés de façon que l’on puisse les augmenter quand il sera nécessaire, sans en troubler la régularité, et ces accroissements ne passeront pas certaines bornes.

VI
À quelque distance, autour des quartiers de la cité, seront bâtis en galeries les ateliers de toutes professions mécaniques pour tous les corps d’ouvriers dont le nombre excédera dix ; car il a été dit, loi V distributive, qu’il n’y aura par chaque cité qu’un nombre suffisant d’ouvriers pour chaque profession mécanique.

VII
À l’extérieur de cette enceinte d’ateliers sera construite une autre rangée d’édifices destinés à la demeure des personnes employées à l’agriculture et aux professions qui en dépendent, pour servir aussi d’ateliers à ces professions, de granges, de celliers, de retraite aux bestiaux, et de magasins d’ustensiles, toujours proportionnellement au service de chaque cité.

VIII
Hors de toutes ces enceintes, à quelque distance, sera bâti dans l’exposition la plus salubre un bâtiment spacieux et commode pour y loger et soigner tout citoyen malade.

IX
D’un autre côté sera bâtie une retraite commode pour tous citoyens infirmes et décrépits.

X
D’un autre côté, dans l’endroit le moins agréable et le plus désert, sera construit un bâtiment environné de hautes murailles, divisé en plusieurs petits logements, fermés de grilles de fer, ou seront entermés ceux qui auront mérité d’être séparés de la société pour un temps.
Étienne-Gabriel Morelly, « Lois édiles », Code de la nature

Quelle est la partie qui gouverne l’âme, où réside-t-elle ?
Selon Platon et Démocrite, elle réside dans toute la tête.
Selon Straton, elle réside dans l’intervalle entre les sourcils.
Selon Érasistrate, elle réside dans la membrane du cerveau qu’il appelle épikranis.
Selon Hérophile, elle réside dans la cavité de l’encéphale, c’est-à-dire dans son réceptacle.
Selon Parménide, elle réside dans toute la poitrine, comme pour Épicure.
Selon l’ensemble des Stoïciens, elle réside dans le cœur tout entier ou dans le souffle qui entoure le cœur.
Selon Diogène, elle réside dans la cavité artérielle du cœur ou se trouve précisément le souffle.
Selon Empédocle, elle réside dans la composition du sang.
D’autres la situent dans le col du cœur, d’autres dans la membrane du péricarde, d’autres dans le diaphragme. Certains auteurs plus récents pensent qu’elle s’étend de la tête jusqu’au diaphragme.
Pythagore situe la partie vitale de l’âme autour du cœur et la partie raisonnable et intelligente autour de la tête.
*
Comment l’âme devient capable de sensation, quelle en est la partie gouvernante ?
Les Stoïciens disent que la partie qui gouverne est la partie la plus haute de l’âme, celle qui produit les représentations, les assentiments, les sensations et les impulsions : c’est ce qu’ils appellent le raisonnement. Sept parties de l’âme sont rattachées à la partie gouvernante et s’étendent à travers le corps comme les tentacules d’un poulpe : parmi les sept parties de l’âme, il y en a cinq qui sont les organes des sens, la vue, l’odorat, l’ouïe, le goût et le toucher et, parmi elles, la vue est un souffle qui s’étend de la partie gouvernante aux yeux, l’ouïe un souffle qui s’étend de la partie gouvernante aux oreilles, l’odorat un souffle qui s’étend de la partie gouvernante aux narines, le goût un souffle qui s’étend de la partie gouvernante à la langue, le toucher un souffle qui s’étend de la partie gouvernante à la surface des objets qui se présentent à lui pour entrer en contact avec eux et bien les sentir. Pour les autres parties, l’une s’appelle le sperme qui est lui aussi un souffle qui s’étend de la partie gouvernante aux testicules ; l’autre, à laquelle Zénon donne le nom de « vocale » et que l’on appelle aussi « voix », est un souffle qui s’étend de la partie gouvernante à la gorge, à la langue et aux organes appropriés. La partie gouvernante elle-même réside, comme pour le monde, dans notre tête qui a la forme d’une sphère.
Plutarque, Opinions des philosophes (tr. Guy Lachenaud)

Certes, la pensée de Jean Baptiste Benedetti n’est rien moins qu’un modèle de clarté. C’est néanmoins une pensée vigoureuse et honnête. Il ne faut pas oublier, en outre, qu’une pensée – en général et aux époques de transition en particulier – peut être obscure et confuse, sans que, pour cela, elle perde toute valeur. Bien au contraire, ainsi que l’a fortement affirmé Duhem, et ainsi que l’a admirablement montré Émile Meyerson, c’est dans l’obscur et le confus que progresse la pensée. Elle chemine de l’obscur vers le clair. Elle ne va pas du clair au clair, ainsi que le voulait Descartes.
Alexandre Koyré, Études galiléennes

L’oncle Oto disait que l’humanité pourrait guérir à l’égard de l’explosion d’une bombe atomique en cultivant la Grozdioukha.
La Grozdioukha était un champignon qui ne poussait pas par terre mais dans le bois comme un clou. L’oncle Oto disait que la Grozdioukha avait beaucoup de vertus et que l’humanité pourrait échapper à la catastrophe en cultivant la Grozdioukha dans les maisons parce qu’elle avalait les vapeurs atomiques.
On pourrait filer la Grozdioukha et coudre des vêtements et si l’humanité portait des costumes de Grozdioukha, elle pourrait être sauvée à l’égard de l’explosion d’une bombe atomique.
Car à l’époque tout le monde avait peur de l’explosion d’une bombe atomique, c’était obligatoire. Aujourd’hui les gens n’ont plus tant peur de l’explosion d’une bombe atomique que de beaucoup d’autres choses qui leur font peur. À l’époque ils avaient peur surtout de l’explosion d’une bombe atomique.
Un jour il y en avait une à Komárno qui s’appelait tata Husličková, elle habitait dans les vieilles maisons derrière le cimetière et elle croyait que la moutarde était ce qui se faisait de mieux pour l’explosion d’une bombe atomique, car celui qui en serait enduit serait sauvé à l’égard de l’explosion.
C’est pourquoi elle en achetait tout le temps et elle en avait tant que quand il n’y eut plus de place dans le cellier, elle fabriqua des étagères spéciales dans l’entrée et dans la cave et dans tout l’appartement. Elle avait partout des étagères à moutarde.
Un jour elle est morte et on l’a retrouvé trois semaines plus tard dans l’entrée. On la retrouva à cause de la puanteur qui sortait de l’entrée et elle avait de la chance d’être morte dans l’entrée parce que si elle était morte dans sa chambre, on ne l’aurait retrouvée que bien plus tard.
Tata Husličková n’avait personne au monde, sauf des voisins, alors ce sont eux qui ont vidé l’appartement et pour le vider, ils ont déposé toute la moutarde à côté des conteneurs. Cela faisait un si grand tas qu’il était aussi grand que les conteneurs. Et pourtant, presque personne ne s’est servi, pas même les tsiganes.
Dans le Livre de prières de tata Husličková, on a trouvé une liste de gens qui s’appelait « Ne recevront pas de moutarde ». Tata Husličková l’avait préparée pour savoir aussitôt qui ne pas sauver si cela sautait. Sur cette liste il y avait beaucoup de noms rayés et réécrits ensuite. Certains noms étaient soulignés au crayon rouge.
Tata Husličková fut enterrée gratis sur le compte de l’État parce qu’elle ne laissait pas d’argent du tout en conséquence de ces achats.
Deux personnes sont venues à son enterrement et aujourd’hui on ne peut même plus voir où est sa tombe parce qu’elle est envahie par les herbes et invisible à cet égard.
Elle s’appelait Husličková Božena.
*
Il y en avait un à Komárno qui s’appelait Orság Pavol et il était dans le genre qu’il avait un œil en verre parce qu’il avait un cancer et qu’on avait dû l’opérer et l’œil avec. On lui en a donc mis un en verre.
Il traînait par les différents bistrots à Komárno et il se soûlait pour de l’argent. Quand tout son argent fut dépensé en ivresse, il est devenu pauvre et sans argent pour l’ivresse. Alors il faisait ce qui est dégoûtant et qui donnait la nausée à l’estomac de tout le monde.
Orság Pavol faisait ceci :
Quand quelqu’un avait dans son verre une boisson alcoolisée, Orság Pavol s’approchait et lançait son œil en verre dans la boisson alcoolisée pour que cela dégoûte les gens, leur donnent à l’estomac la nausée et qu’ils ne finissent pas la boisson alcoolisée. La boisson alcoolisée était alors consommée par Orság Pavol et cela le faisait beaucoup rire, et les autres le haïssaient à cet égard.
Moi aussi je le haïssais à cet égard.
Janíček Dušan lui dit que s’il le faisait encore une fois, il lui planterait son couteau dans le ventre, mais cela ne fit pas effet sur Orság Pavol qui jeta de nouveau son œil en verre dans la boisson alcoolisée de Janíček, alors Janíček Dušan sortit son canif et il le planta 1 fois dans le ventre d’Orság. Ensuite on l’a opéré et rien ne lui est arrivé, et en conséquence de cause on n’a pas tellement posé de problèmes à Janíček Dušan parce que tout le monde reconnaissait que c’était dégoûtant avec cet œil et que cela donnait la nausée à l’estomac.
Les gens respectaient beaucoup Janíček Dušan pour sa présence d’esprit dans cette affaire et quand il a fallu ensuite fonder l’Indépendance, ils l’ont fondée avec lui parce qu’ils respectaient beaucoup Janíček.
Ensuite Orság Pavol est mort de gel et il n’a plus donné la nausée à l’estomac de personne. Il est mort de gel ainsi :
Les docteurs lui ont dit que le cancer avait sauté dans le second œil, alors il s’est déshabillé juste dans une couverture et il est parti se laisser geler parce que c’était en hiver et qu’il faisait froid. Quand il fut retrouvé, il était gelé.
Il a été enterré au cimetière avec son œil en verre.
Parfois je vais au cimetière pour inventer le Livre du Cimetière et quand j’y suis, alors je vais regarder tous ceux qui sont au cimetière parce qu’ils y sont tous.
*
J’ai de très beaux tableaux sur mes murs que j’ai achetés de mes propres mains, et je les ai apportés moi-même sur mon chariot, car il y en a trois.
Ils sont très beaux. Ils ont un beau cadre. L’un s’appelle Printemps dans la plaine et il y a un printemps dans la plaine dessus. Le deuxième s’appelle Été dans la plaine et il y a un été dans la plaine dessus. Le troisième s’appelle Hiver dans la plaine et il y a un hiver dans la plaine dessus. Je n’ai pas acheté Automne dans la plaine parce qu’ils ne l’avaient pas, mais c’est très commode parce que sur le quatrième mur, j’ai un balcon et le tableau n’est pas de nécessité.
Les cadres sont dorés. Il faut parfois les épousseter. Je ne sais pas ce que je pourrais encore écrire sur ces tableaux.
Parfois, quand je regarde la télévision mais je ne la regarde pas parce que ce qu’il y a n’est pas intéressant, ils n’arrêtent pas de parler par exemple, alors je regarde Été dans la plaine parce qu’il est juste au-dessus de la télévision.
Été dans la plaine est très beau.
Samko Tále/Daniela Kapitáňová, Le Livre du cimetière (tr. Barthélemy Müller)

Révolution dans la marche ou Cinq cents moyens naturels et infaillibles pour trouver le confortable, dans les différentes manières de marcher ; user sa chaussure selon sa volonté, ne pas la déformer, éviter les cors aux pieds ; ne pas se fatiguer en marchant, ainsi qu’en travaillant ; marcher avec assurance sur les chemins glissants ; ne pas se crotter, ou si l’on se crotte par une marche forcée, se décrotter à sec par un exercice agréable sans faire de poussière et sans détériorer l’étoffe ; redresser par la marche la démarche des boîteux, y compris jeux et exercices hygiéniques pour les personnes délicates de tout âge ; conserver la vue et lui donner la force de soutenir l’éclat du soleil sans la fatiguer, enfin contribuer puissamment à sa santé, modérément à sa gaîté et quelque peu à sa beauté, rien que par son propre mouvement, par P. dit F. Lutterbach, Paris, Pigoreau, Moreau, 1850, in-16, 708 p.
André Blavier, Les fous littéraires

Un homme instruit, même médiocrement, à l’époque prégaliléenne, a l’habitude de voir le monde à travers le savoir d’Aristote incorporé à la théologie catholique. Il se représente le mouvement d’un mobile comme déterminé, non par le point et l’instant du départ et par la vitesse mais par le terme et le lieu d’arrivée vers quoi le dirige une sorte d’appétit. Il voit dans le mouvement des choses terrestres une sorte de maladie passagère qui les écarte de leur état physiologique, le repos.
Georges Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des sciences

Trois ans avant la mort physique, l’âme quitte son enveloppe corporelle. Cette période est allongée ou diminuée selon les mérites du défunt ; à celui qui a fait le bien, Amma évite un séjour prolongé et misérable dans la brousse, à celui qui a fait le mal échoit une longue période d’inquiétudes. Pendant ce laps de temps l’intéressé, inconscient du départ de son âme, continue à vivre, animé par le nyama.
*
Certains kumogu ont la faculté, non de voir l’âme, mais de reconnaître que le vivant qui leur parle ou qui passe devant eux en est privé.
Germaine Dieterlen, Les Âmes des Dogons

When the supposed theft of a man’s soul becomes general knowledge, the sustaining social fabric pulls away from the victim. The familiar attitudes of the kinship personalities change, the collaboration of the victim and his society, of which his social personality has always been an integral part, ceases. The group now acts with all the ramifications of its organization and with countless stimuli positively to suggest death to a suggestible individual. The ordinary daily activity of the victim’s social life is removed. The society itself creates a situation which, if unchanged, makes it impossible for the individual to adjust himself to it even though he tried; and in addition he usually not only makes no effort to live and to remain part of his group but actually, through the multiple suggestions from it, cooperates in his withdrawal therefrom. He becomes what his society’s attitudes make him, committing a kind of suicide.
William Lloyd Warner, A Black Civilization

J’achète une salade et des pommes de terre.
Arrivée à la maison, je fais un peu de feu pour préparer mon dîner. Je bois du thé, pense à ma journée et surtout au cheval que, malgré notre courte connaissance, j’appelle mon ami. J’ai peu d’amis, je suis heureuse d’avoir un cheval pour ami. Après dîner, je fume une cigarette et je pense au luxe que ce serait de sortir au lieu de bavarder avec moi-même et de m’importuner avec les mêmes éternelles histoires que je me raconte sans cesse. Je suis une personne très ennuyeuse et nul ne le sait mieux que moi, en dépit de mon énorme intelligence et de mon physique distingué.
Souvent, je me suis dit que si l’on m’en donnait l’occasion, je deviendrais peut-être le centre de la société intellectuelle, mais à force de bavarder avec moi-même, je suis encline à répéter toujours les mêmes choses. Que voulez-vous, je suis une solitaire.
Leonora Carrington, « La maison de la peur »

Je suis une chose simple, indivise et exempte de toute partie. Car je ne suis conscient d’aucune partie en moi ; bien plus, je suis très clairement conscient qu’il n’y a en moi aucune partie. J’ai éventuellement un corps (il faudra en discuter plus tard), et celui-ci a des parties ; moi, aucune. Moi, je pense, et je pense selon des modes extrêmement divers ; mais ce qui en moi pense selon tous ces modes extrêmement divers est un et identique, et par conséquent est simple. En effet, je suis très clairement conscient qu’il n’y a pas de différence entre d’une part ce qui en moi voit (d’après mon jugement, ce sont mes yeux), souffre (d’après mon jugement, ce sont mes pieds), entend (d’après mon jugement, ce sont mes oreilles), et en ce moment philosophe, et d’autre part ce qui dans telle ou telle autre occasion voyait, entendait, philosophait etc. ; mais que c’est moi, absolument un et identique qui vois, entends, souffre et philosophe, en ce moment et à d’autres moments. Et dans ce sens il m’est impossible de découvrir en moi, en tant que je pense, aucune partie.
Arnold Geulincx, Métaphysique (tr. Hélène Bah-Ostrowiecki)

Voici l’ensemble des leçons tirées de cette observation de moi-même ; leçons qui plus est si limpides, que les preuves des mathématiciens ne sont pas à même d’aspirer à la certitude et à l’évidence qu’elles ont pour moi, et pour ceux qui m’ont accompagné dans cette mûre réflexion : 1. Dans notre monde, je ne peux avoir aucune action à l’extérieur de moi. 2. Toute action de ma part, en tant qu’elle est mienne, reste à l’intérieur de moi. 3. C’est par une force divine que parfois elle est diffusée à l’extérieur de moi. 4. Mais dans cette mesure, ce n’est pas mon action, mais celle de Dieu. 5. Elle est diffusée, quand il semble bon à Dieu et pour autant qu’il lui semble bon, selon les lois très librement établies par lui et totalement dépendantes de sa décision. Aussi, que le commandement de ma volonté fasse trembler ma langue dans ma bouche quand je dis « terre » ou qu’il fasse trembler la terre elle-même, c’est exactement de la même importance, c’est en soi le même miracle ; il importe seulement qu’il plaise à Dieu que cela se produise à tel moment et non à tel autre. 6. Je suis seulement spectateur de ce monde. 7. Le Monde lui-même ne peut pas s’offrir en spectacle à moi. 8. Seul Dieu m’offre ce spectacle. 9. Et ce par un procédé ineffable, incompréhensible ; c’est pourquoi parmi les stupéfiants miracles de Dieu, dont il m’estime dans ce monde digne d’être le spectateur, je suis, moi, à la fois son spectateur et son plus grand miracle. 10. Je peux être enlevé à ce spectacle, je peux être arraché à ce monde, voire à l’instant-même. Et pour moi être dans ce monde n’est rien d’autre qu’être spectateur de ce monde (rôle qui est mien, mais que je dois à Dieu) et faire bouger certaines de ses parties, à savoir certains éléments de ce corps (rôle qui appartient à Dieu seul, qui m’est seulement prêté et dont je suis comptable parce qu’il y va de ma volonté). 11. Je crains cet arrachement au monde, qu’on appelle mort. 12. Soit parce que je suis habitué aux choses corporelles et qu’il est difficile d’y être enlevé, soit parce que j’ai mauvaise conscience, je sais que le bilan des comptes que j’ai à rendre ne m’est pas favorable.
Arnold Geulincx, Éthique (tr. Hélène Bah-Ostrowiecki)

THINGS 
When they say, “There is a thing.”
It is a thing lying on the ground.
Or a thing comes down the road,
noise.
One might say it is a snake or a beast
or a thing someone will show you.
You feel like this,
“What will he show me?”
Well, who knows what he will show me?
Perhaps what he will show me, perhaps palm or gold.
Perhaps he will show me things of the house.
Perhaps a thing, too.
Perhaps a cunt.
Perhaps a cockroach, too.
Or a small cockroach,
or an iguana,
or a scorpion,
or a tarantula,
or a centipede,
or a small iguana,
or a large iguana,
or a large centipede,
or a woman
embracing.
Alonzo Gonzales Mó, « Mayan Definitions » (Jerome Rothenberg, Technicians of the Sacred)

Les Anglais, les Américains n’ont pas la même manière de recommencer que les Français. Le recommencement français, c’est la table rase, la recherche d’une première certitude comme d’un point d’origine, toujours le point ferme. L’autre manière de recommencer, au contraire, c’est reprendre la ligne interrompue, ajouter un segment à la ligne brisée, la faire passer entre deux rochers, dans un étroit défilé, ou par-dessus le vide, là où elle s’était arrêtée. Ce n’est jamais le début ni la fin qui sont intéressants, le début et la fin sont des points. L’intéressant, c’est le milieu. Le zéro anglais est toujours au milieu. Les étranglements sont toujours au milieu. On est au milieu d’une ligne, et c’est la situation la plus inconfortable. On recommence par le milieu. Les Français pensent trop en termes d’arbre : l’arbre du savoir, les points d’arborescence, l’alpha et l’oméga, les racines et le sommet. C’est le contraire de l’herbe. Non seulement l’herbe pousse au milieu des choses, mais elle pousse elle-même par le milieu. C’est le problème anglais, ou américain. L’herbe a sa ligne de fuite, et pas d’enracinement. On a de l’herbe dans la tête, et pas un arbre : ce que signifie penser, ce qu’est le cerveau, « un certain nervous system », de l’herbe.
Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues

Aujourd’hui encore, elle ne savait pas plaisanter avec les enfants ; elle les trouvait effrontés et déconcertants, et leur exubérance l’effrayait. Elle se sentait inférieure à eux comme à l’époque où, petite fille de six ans, elle était entrée pour la première fois dans la salle de classe et avait vu cette multitude d’êtres terrifiants qui étaient si bruyants et provocants et cruels et dont elle ne pouvait partager les joies et les peines. Elle était l’enfant unique de sa mère et n’aimait que ses propres joies et ses propres peines ; elles étaient éloquentes, familières et subtiles comme le bonheur et les souffrances qu’éprouvaient les comtesses des romans de sa mère. Elle trouvait le rire de ses camarades grossier, leurs larmes pénibles, leurs mains et leurs pieds laids. La fillette qui était assise à côté d’elle sur le banc n’avait que quatre doigts à la main droite ; chaque contact fortuit avec cette enfant lui donnait la chair de poule.
Adelheid Duvanel, « La princesse », Le musée des lunettes (tr. Catherine Fagnot)

En effet, quand l’autorité publique est affermie, que les fortunes sont assurées, les privilèges confirmés, les droits éclaircis, les rangs assignés ; quand la nation heureuse et respectée jouit de la gloire au-dehors, de la paix et du commerce au-dedans ; lorsque dans la capitale un peuple immense se mêle toujours sans jamais se confondre : alors on commence à distinguer autant de nuances dans le langage que dans la société ; la délicatesse des procédés amène celle des propos ; les métaphores sont plus justes, les comparaisons plus nobles, les plaisanteries plus fines ; la parole étant le vêtement de la pensée, on veut des formes plus élégantes. C’est ce qui arriva aux premières années du règne de Louis XIV. Le poids de l’autorité royale fit rentrer chacun à sa place ; on connut mieux ses droits et ses plaisirs ; l’oreille, plus exercée, exigea une prononciation plus douce ; une foule d’objets nouveaux demandèrent des expressions nouvelles : la langue française fournit à tout, et l’ordre s’établit dans l’abondance.
Antoine de Rivarol, « De l’universalité de la langue française »

Quand je vis son écriture, je restai sans voix.
Presque toutes nos écritures étaient semblables, vagues, enfantines, les o arrondis, larges. La sienne était complètement architecturée. (Vingt ans plus tard je vis quelque chose de semblable dans une dédicace de Pierre Jean Jouve sur un exemplaire de Kyrie.) Évidemment, je feignis de ne pas être étonnée, je ne lui jetai qu’un regard. Mais je m’exerçai en cachette. Et aujourd’hui encore j’écris comme Frédérique, et l’on me dit que j’ai une écriture belle et intéressante. Personne ne sait combien je l’ai travaillée. À cette époque je n’étudiais pas du tout, je n’ai jamais étudié, parce que je n’en avais aucune envie, je découpais des reproductions d’expressionnistes allemands et des chroniques criminelles. Et je les collais dans un cahier.
Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment (tr. Jean-Paul Manganaro)

Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, écrire signifiait écrire pour quelqu’un, écrire quelque chose pour apprendre aux autres, pour les divertir ou pour être assimilé. Écrire n’était que le soutien d’une parole qui avait pour but de circuler à l’intérieur d’un groupe social. Or, aujourd’hui, l’écriture s’oriente dans une autre direction. Bien sûr, les écrivains écrivent pour vivre et pour obtenir un succès public. Sur le plan psychologique, l’entreprise de l’écriture n’a pas changé par rapport à autrefois. Le problème est de savoir dans quelle direction se tournent les fils qui tissent l’écriture. Sur ce point, l’écriture postérieure au XIXe siècle existe manifestement pour elle-même et, si nécessaire, elle existerait indépendamment de toute consommation, de tout lecteur, de tout plaisir et de toute utilité. Or cette activité verticale et presque intransmissible de l’écriture ressemble en partie à la folie. La folie, c’est en quelque sorte un langage qui se tient à la verticale, et qui n’est plus la parole transmissible, ayant perdu toute valeur de monnaie d’échange. Soit que la parole ait perdu toute valeur et ne soit désirée par personne, soit qu’on hésite à s’en servir comme d’une monnaie, comme si une valeur excessive lui avait été attribuée. Mais, en fin de compte, les deux extrêmes se rejoignent. Cette écriture non circulatoire, cette écriture qui se tient debout, c’est justement un équivalent de la folie. Il est normal que les écrivains trouvent leur double dans le fou ou dans un fantôme. Derrière tout écrivain se tapit l’ombre du fou qui le soutient, le domine et le recouvre. On pourrait dire que, au moment où l’écrivain écrit, ce qu’il raconte, ce qu’il produit dans l’acte même d’écrire n’est sans doute rien d’autre que la folie.
Michel Foucault, « La folie et la société », Dits et écrits II