Chez les Inuit, (…) l'identité et le genre ne sont pas fonction du sexe anatomique mais du genre de l'âme-nom réincarnée. Néanmoins, l'individu doit s'inscrire dans les activités et aptitudes qui sont celles de son sexe apparent (tâches et reproduction) le moment venu, même si son identité et son genre seront toujours fonction de son âme-nom. Un garçon peut être, de par son âme-nom féminine, élevé et considéré comme une fille jusqu'à la puberté, remplir son rôle d'homme reproducteur à l'âge adulte et se livrer dès lors à des tâches masculines au sein du groupe familial et social, tout en conservant sa vie durant son âme-nom, c'est-à-dire son identité féminine.
Françoise Héritier, Masculin/Féminin. La pensée de la différence

Mεrε [le double] est ce qui est immortel dans l'homme. Il lui est remis par Dieu (la bunkunu) dans le sein de la mère, c'est-à-dire au moment de la pousse des cheveux. Comme nyìni, ce n'est pas une composante propre à l'homme et à lui seul. Les plantes, particulièrement les grands arbres et les céréales, les animaux, certains éléments inertes, comme l'argile et le fer, ont aussi un mεrε. La Terre également. Le mεrε quitte le corps de l'homme endormi chaque nuit pour des pérégrinations qui lui font connaître des aventures dont il communique la substance à l'homme par l'intermédiaire du rêve. Il se réinsère naturellement dans le corps, à condition que l'on n'ait pas modifié la position du dormeur ou qu'il n'ait pas été réveillé en sursaut. Pendant ces sorties, il contracte les maladies qu'il transmet ensuite au corps et il est aussi l'objet des attaques des sorciers, sortis également sous leur forme de mεrε. L'attaque de sorcellerie est l'emprise d'un mεrε fort sur un mεrε faible. Il quitte définitivement l'homme trois ou quatre ans avant la mort réelle, selon le sexe, dans tous les cas qui ne relèvent pas de la mort brutale (accidents, guerre, foudroiement, etc.). Il peut alors être vu de jour, pendant qu'il chemine pour rejoindre la route du village des morts, par ceux que l'on appelle « clairvoyants » (ye diεndie uleno). Il a la même apparence que l'homme vivant, apparence vêtue d'apparences de vêtements, mais sa chair est consistante si on le touche et son sang coule si on le frappe (les meurtrissures qu'il pourrait subir sont transposées ipso facto au corps). Mais il n'a pas la parole et ses poings sont fermés. Ce sont ces signes distinctifs qui permettent aux clairvoyants de connaître sa nature de mεrε. S'ils s'approchent et lui ouvrent la main, ils y trouveront soit des excréments, ce qui veut dire que le voyage en début d'accomplissement est sans retour possible, soit des objets qui indiquent la nature du sacrifice que l'homme, averti par le clairvoyant, doit faire pour que son mεrε le réintègre. Tout homme ayant obtenu de la sorte un sursis porte un bracelet spécial, le dwázane, littéralement le « bracelet qui attache », dit aussi « bracelet de retour d'âme ». Les clairvoyants sont fréquemment des enfants. Certains animaux, les chevaux, les bœufs et surtout les chats, ont aussi ce pouvoir de sentir et reconnaître la présence des mεrε sur leur route, ou, pour le chat, de reconnaître l'absence de mεrε des gens de la maison. Il s'enfuit alors.
Françoise Héritier, « L'identité samo », in Claude-Lévi-Strauss, L'identité