Mademoiselle dit qu'à Avignon il fait toujours du vrai soleil et du vrai ciel bleu. Elle regarde par la fenêtre mais on voit qu'il pleut. Elle dit pendant la leçon de géographie qu'un grand vent descend dans la vallée du Rhône comme dans un corridor et qu'il arrache les fleurs blanches et les fleurs roses des pêchers et des amandiers et que pendant ce temps le ciel reste bleu. Elle dit qu'il y a au bord des champs des cyprès et des ifs rectilignes pour protéger les cultures du vent et ils sont vert foncé et ils se couchent dans la direction du vent à force d'être poussés de ce côté. Mademoiselle enlève ses lunettes et dit que c'est le mistral.
*
(…) alors il faut rester là immobile jusqu'à ce qu'on entende des voix qui disent, qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que vous faites, vous ne faites pas attention, jusqu'à ce qu'on entende des rires on ne sait pas pourquoi quand par exemple ma mère de saint Jules dit, you are dreaming et ça fait plaisir à tout le monde alors on peut regarder les bouches qui s'écartent sur les dents. Qu'est-ce qu'il faut faire pendant les heures qui passent dans l'immobilité et pendant lesquelles on ne sait même pas ce qu'on fait. Qu'est-ce qu'on peut faire. Les nuages pendant ce temps passent derrière les vitres et même quand il n'y a pas de vent, qu'ils paraissent ne pas avancer, ils vont plus vite que soi, immobile sur le banc, parce que ce ne sont plus les mêmes qu'on voit, là, à la place où on a regardé tout à l'heure et qui ont l'air fixés.
Monique Wittig, L'opoponax