Après sa mort, Tamao avait continué d'être présent dans l'appartement de Yuna, qui percevait souvent son regard posé sur ses joues, sentait de loin ses excréments et entendait sa respiration. La mort telle qu'elle se l'était représentée n'atteignit jamais sa conscience. En revanche, de plus en plus souvent lui parvenait la nouvelle que quelqu'un avait perdu la vie. La mort d'un corps semble ne pas être un événement singulier. Elle signifie bien plutôt pour les vivants le commencement d'une sensibilité accrue. Elle oblige à discerner en maintes expressions du visage, anecdotes anodines, et jusque dans les mots qu'emploie une personne, une chaîne de la mort.
Yoko Tawada, Le voyage à Bordeaux (trad. Bernard Banoun)

J'avais moi aussi de grandes difficultés à me désigner quand j'étais enfant. Je ne pouvais dire ni atashi ni boku et je considérais comme inconvenant de devoir dire quelque chose de tel. Qu'autrui me traite comme une fille ou me confonde avec un garçon ne me posait pas de problème. Car chacun a de ma personne une image donnée. Mais je ne voulais pas m'exprimer moi-même en tant que fille ou en tant que garçon. Heureusement, en japonais, on n'emploie généralement pas de sujet du tout. Mais il y avait tout de même parfois des situations où je devais spécifier que je parlais de moi. J'utilisais alors le mot japonais kochi, qui signifie « ce côté-ci ». Je me sentais alors comme une rive s'adressant à la rive opposée. Arrivée à l'âge de vingt ans, je pus adopter le mot watashi qui, ignorant le sexe, indique seulement que l'on parle en adulte. J'acceptai ce mot, mais je demeurai prudente et gardai mes distances envers lui. Car ce mot aussi, dans certaines circonstances, pourrait bien me forcer à jouer un rôle.
Yoko Tawada, « Une bouteille vide », Narrateurs sans âmes (tr. Bernard Banoun)