Cela pourrait sembler absurde, mais c'était justement la qualité particulière de ce temps – sa manière de s'écouler selon le tracé d'une spirale, au lieu de l'habituelle ligne droite – qui me donnait l'impression d'être protégé, comme un homme qui a trouvé un abri contre l'énigmatique hostilité du monde. Il faut dire que j'ai toujours été quelqu'un de peu énergique, voire de déprimé, dépourvu non seulement d'imagination, mais aussi de confiance et d'esprit d'initiative, et il me semblait que les heures passées au ciné-club était une sorte d'alibi parfait, car cela me permettait de pratiquer un semblant d'activité, qui était même récompensé par un salaire dérisoire mais concret, tout en passant le plus clair de mon temps à rêvasser tranquillement, en sortant parfois un carnet dans lequel j'écrivais des vers pleins d'adjectifs qui me plaisaient beaucoup et que je trouvais extraordinairement poétiques, comme « insaisissable », « ténu », « léger ». La chose la plus remarquable, dans ces gribouillis de mots dépourvus de signification, était le mal de chien que je me donnais pour les composer. Je passais de longs moments, durant ces séances épuisantes, le stylo suspendu au-dessus de la feuille blanche, comme attendant le passage d'un mot à harponner. Je crois que les gérants du ciné-club étaient convaincus d'avoir embauché un simple d'esprit, mais bien élevé et inoffensif. Cinéphiles au dernier degré, ils n'arrivaient pas à comprendre pourquoi je n'entrais jamais dans la salle pour voir un film. Et moi, j'étais incapable de leur expliquer combien je me sentais heureux à passer là tous mes après-midi et mes soirées, me nourrissant de cette apparence de réalité qui, pour les gens qui se sentent privés de toute raison d'être, est plus précieuse que l'air qu'ils respirent. La seule chose qui comptait, pour moi, était de pouvoir rester là : j'aurais même accepté de travailler gratis. Du reste, toutes mes tâches étaient extrêmement légères : je donnais un coup de main pour les cartes d'abonnement et les billets aux moments de forte affluence, tenais un bar minuscule qui vendait des sandwiches et des bières tièdes, faisais un peu de ménage ça et là. De temps à autre, on m'envoyait dans la salle pour supplier les spectateurs de ne pas fumer trop et tous en même temps, car avec l'épaisse fumée de leurs cigarettes, ils masquaient le faisceau lumineux du projecteur.
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Une autre règle fondamentale de ces longues marches est que – contrairement à ce que l'on pourrait croire – la réceptivité est sollicitée par la fatigue, par l'envie de rentrer chez soi, de s'engouffrer dans un refuge plus confortable, d'enlever ses chaussures. Mais tu continues à traîner, les pieds humides et froids comme ce soir, le cœur lourd, la pluie dans les yeux, car c'est au moment où tu n'en peux plus que, effectivement, tu vois quelque chose qui peut susciter en toi un sentiment.
Emanuele Trevi, Songes et fables, « Seul au monde » et
« Celle qui montre la voie » (tr. Marguerite Pozzoli)