Lorsque vous ouvrez les yeux au milieu d’une campagne, dans l’instant même que vous les ouvrez, vous découvrez un très grand nombre d’objets, chacun selon sa grandeur, sa figure, son mouvement ou son repos, sa proximité ou son éloignement, et vous découvrez tous ces objets par des perceptions de couleurs toutes différentes. Cherchons quelle est la cause de ces perceptions si promptes que nous avons de tant d’objets.
Nicolas Malebranche, Entretien d’un philosophe chrétien et d’un philosophe chinois

On peut bien être quelque temps sans penser à soi-même ; mais on ne saurait, ce me semble, subsister un moment sans penser à l’être ; et dans le même temps qu’on croit ne penser à rien, on est nécessairement plein de l’idée vague et générale de l’être ; mais parce que les choses qui nous sont fort ordinaires et qui ne nous touchent point, ne réveillent point l’esprit avec quelque force et ne l’obligent point à faire quelque réflexion sur elles, cette idée de l’être, quelque grande, vaste, réelle et positive qu’elle soit, nous est si familière et nous touche si peu que nous croyons quasi ne la point voir, que nous n’y faisons point de réflexion, que nous jugeons ensuite qu’elle a peu de réalité, et qu’elle n’est formée que de l’assemblage confus de toutes les idées particulières ; quoiqu’au contraire ce soit dans elle seule et par elle seule que nous apprenons tous les êtres en particulier.
Nicolas Malebranche, De la recherche de la vérité