Un jour, Copi, Boutade et moi sommes allés manger des huîtres dans une brasserie du quartier. Je me souviendrai toujours de ce jour, non seulement parce que c'était la première fois que je mangeais des huîtres (Copi invitait), mais aussi parce que j'ai découvert que des personnes pouvaient vivre littéralement d'un secret et que la lumière d'hiver était particulièrement belle, je n'avais à coup sûr jamais vu de ma vie une telle lumière. Nous nous étions tous les trois rencontrés, par hasard, dans la rue de Médicis, à la hauteur de la librairie Corti et, battus par le vent vif et clair, nous avions commencé à marcher côte à côte sur le gravillon mouillé des sentiers du Jardin du Luxembourg. Nous n'avions pas encore décidé d'aller manger des huîtres quand, après avoir traversé le Luxembourg, nous engageant dans la rue Bonaparte, nous avons failli heurter le bohème Bouvier qui, montrant le haut d'un immeuble de cette rue, était en train de raconter à un couple égaré que, jeune homme, il avait passé là-haut ses années de bohème. « J'ai habité là-haut, et là, à cause de l'immeuble, je me suis enlisé et ai échoué en tant qu'artiste », leur disait-il d'une voix chantante.« Regardez, regardez ce vieux », a dit Copi. Nous l'avions, un jour ou l'autre, tous vu. Même Boutade avait parlé avec lui un soir où elle l'avait rencontré devant le porche de chez elle et, le voyant allumer une allumette qui n'était destinée à aucune cigarette, elle lui avait demandé ce qu'il faisait et le vieux lui avait répondu : «_Sais-tu qu'il fait nuit ? J'allume une allumette, comme ça je ne verrai rien. »
Enrique Vila-Matas, Paris ne finit jamais (tr. André Gabastou)