Petit évanouissement hier au Café City avec Löwy. Me suis penché sur une feuille du journal pour le lui cacher.
Franz Kafka, Journaux, 5e cahier (tr. Robert Kahn)
Petit évanouissement hier au Café City avec Löwy. Me suis penché sur une feuille du journal pour le lui cacher.
Mais ce qu'il y a de plus beau dans mon terrier, c'est son silence, certes il est trompeur, il peut être soudainement interrompu, et alors c'est la fin de tout, mais pour l'instant il règne encore, je peux déambuler des heures durant dans mes galeries sans rien entendre d'autre que, parfois, le frottement d'une quelconque petite bestiole, que je calme aussitôt entre mes dents, ou un ruissellement de terre qui me signale la nécessité de quelque réparation, sinon tout est silencieux. L'air de la forêt pénètre doucement, il est tout à la fois chaud et frais, parfois je m'étire et me tourne et retourne dans la galerie, tellement je suis bien.
Du matin tôt jusqu'à maintenant au crépuscule j'ai arpenté ma chambre. La fenêtre était ouverte, c'était un jour où il faisait chaud. Le bruit de la rue étroite déferlait sans arrêt. Je connaissais déjà tous les petits détails de la chambre pour les avoir regardés pendant ma déambulation. J'avais parcouru du regard tous les murs. J'avais suivi la trame du tapis et ses traces d'usure jusque dans ses plus petites ramifications. J'avais mesuré un grand nombre de fois la table du milieu en allongeant les doigts. J'avais déjà souvent montré les dents au portrait du mari décédé de ma logeuse. Vers le soir j'allais à la fenêtre et je m'assis sur le rebord. Pour la première fois je regardai alors tranquillement, depuis un point donné, vers l'intérieur de la chambre et le plafond. Enfin, enfin, si je ne me trompais pas, cette chambre que j'avais tant secouée commençait à bouger. Cela commença aux bords du plafond blanc décoré de petits ornements de plâtre. De petits morceaux de mortier se détachèrent et, d'un coup sec, tombèrent au sol ici et là comme par hasard.
Je ne peux pas dormir. Seulement des rêves pas de sommeil. Aujourd'hui j'ai trouvé en rêve un nouveau moyen de transport pour un parc très pentu. On prend une branche, qui n'a pas besoin d'être très grosse, on l'appuie de biais contre le sol, on en garde une extrémité en main on s'assoit le plus doucement possible dessus comme sur une selle de dame, tout le rameau dévale alors bien sûr la pente, comme on est assis sur la branche on est emporté avec elle et on se balance confortablement à toute vitesse sur le bois élastique.
Mais précisément, ce qu’elle produit n’est pas seulement un sifflement. Si l’on se place assez loin d’elle et qu’on écoute ou, mieux encore, si l’on se soumet à une expérimentation, si Josefine chante donc au milieu d’autres voix et si l’on s’assigne pour tâche d’identifier sa voix, on ne percevra alors immanquablement rien d’autre qu’un banal sifflement, se signalant tout juste un peu par sa délicatesse ou sa faiblesse. Toutefois, quand on se tient devant elle, ce n’est malgré tout pas un simple sifflement ; pour comprendre son art, il est nécessaire non seulement de l’entendre, mais aussi de la voir. Même s’il ne s’agissait là que de notre sifflement de tous les jours, il n’en reste pas moins ce phénomène singulier qu’une personne vient se présenter devant nous solennellement pour ne rien faire d’autre que d’ordinaire. Casser une noix n’est de toute évidence pas un art, aussi personne ne prendra le risque de convoquer tout un public et de casser des noix devant lui pour le distraire. S’il le fait cependant et si son projet réussit, il ne peut quand même pas s’agir alors uniquement de casser des noix.
Parler avec ces nomades est impossible. Ils ne connaissent pas notre langue, c'est tout juste s'ils en ont une à eux. Ils communiquent entre eux à la manière des choucas. On ne cesse d'entendre ces cris des choucas. Notre mode de vie, nos institutions leur sont tout aussi incompréhensibles qu'indifférents. En conséquence de quoi ils se montrent également rétifs à toute espèce de langue des signes. Tu as beau te déboîter la mâchoire et te dévisser les mains des poignets, ils ne te comprennent quand même pas et ne te comprendront jamais. Ils font souvent des grimaces, puis le blanc de leurs yeux se met à tourner et l'écume leur sourd à foison de la bouche, bien qu'ils ne veuillent par là ni dire quelque chose ni non plus faire peur. Ils font ça parce qu'ils sont comme ça. Ce dont ils ont besoin, ils le prennent. On ne peut pas dire qu'ils usent de violence. Quand ils tendent la main, on s'écarte et on leur laisse tout.
Nous avions creusé un trou dans le sable dans lequel nous nous trouvions très bien. La nuit, nous nous enroulions à l'intérieur du creux, père le recouvrait de troncs d'arbre et jetait des branches par-dessus et nous étions protégés autant que possible des tempêtes et des bêtes. « Pères ! » nous exclamions-nous souvent avec frayeur quand il faisait déjà complètement sombre sous le tas de bois et que notre père ne s'était pas encore montré. Mais par une fente, nous voyions déjà ses pieds, il se glissait au-dessous avec nous, tapotait un peu chacun car cela nous rassurait de sentir sa main et là, nous nous endormions tous ensemble pour de bon. À part les parents, nous étions cinq garçons et trois filles, c'était trop étroit pour nous dans le trou, mais nous aurions eu peur si, dans la nuit, nous n'avions pas été aussi proches et les uns sur les autres.
Nuit sans sommeil. La troisième d'affilée déjà. Je m'endors bien, mais je me réveille au bout d'une heure comme si j'avais mis la tête dans une mauvais trou. Je suis complètement réveillé, j'ai l'impression de ne pas avoir du tout dormi ou seulement sous une fine couche de peau, le travail d'endormissement m'attend à nouveau et j'ai le sentiment que le sommeil me rejette. À partir de là, tout au long de la nuit jusque vers 5 heures, je dors certes mais, en même temps, des rêves intenses me maintiennent éveillé. Je dors littéralement à côté de moi, et pendant ce temps, je suis moi-même aux prises avec des rêves. Vers 5 heures, la dernères trace de sommeil est consommée, je ne fais plus que rêver, ce qui est plus fatigant que dormir. Bref, je passe toute la nuit dans l'état où une personne en bonne santé reste un instant avant l'endormissement proprement dit. Lorsque je me réveille, tous les rêves sont rassemblés autour de moi mais je me défends et ne veux pas les prendre en considération. Au petit matin, je soupire dans mon oreiller car tout espoir est perdu pour cette nuit. Je pense aux nuits au terme desquelles j'ai été arraché à un profond sommeil et eu l'impression, en me réveillant, d'être enfermé dans une noix.
J'ai rêvé aujourd'hui d'un âne qui ressemblait à un lévrier ; il était très circonspect dans ses mouvements. Je l'observais justement parce que j'étais conscient de la rareté du phénomène, mais j'ai seulement gardé en mémoire que ses pieds étroits d'être humain n'arrivaient pas à être à mon goût, parce qu'ils étaient longs et uniformes. Je lui offrais des houppes de cyprès toutes fraîches, vers foncé, que m'avait données une vieille dame de Zurich (tout se passait à Zurich), il n'en voulait pas, il se contentait de les renifler légèrement ; mais quand ensuite je les abandonnais sur une table, il les mangeait toutes sans en laisser une seule, au point qu'il ne restait plus qu'un noyau à peine reconnaissable, semblable à une châtaigne. Plus tard, quelqu'un disait que cet âne n'avait jamais marché sur ses quatre pattes mais s'était toujours tenu debout humainement en exhibant sa poitrine brillante argentée et son petit ventre. En vérité, cependant, ce n'était pas exact.