Assis à la table de la cuisine, le menton dans les mains, j'ai commencé à réfléchir à la question : quand et où la boussole de ma vie s'est-elle donc mise à s'affoler et à me mener dans tous les azimuts ? Mais je ne trouvai pas de réponse. Pas même un petit indice auquel me raccrocher. Je n'avais pas été déçu par aucun mouvement politique, je n'avais pas perdu tout espoir en l'université, je n'avais pas d'histoire de fille particulière. Je vivais tout ce qu'il y a de plus normalement. Et un beau jour, vers la fin de mes études, j'avais brusquement réalisé que je n'étais plus le même qu'auparavant.Sans doute, au début, cet écart avec mon ancien moi était-il quasiment imperceptible. Mais au fur et à mesure que le temps passait, l'écart s'est creusé, jusqu'à m'entraîner à des années-lumière de l'endroit où je me trouvais à l'origine. En termes de système solaire, je devais me trouver en ce moment quelque part entre Uranus et Saturne. Encore un peu de chemin et j'arriverai sans doute à voir Pluton. Et au-delà – me suis-je dit –, que peut-il bien y avoir au-delà ?*Depuis que je ne dormais plus, il fallait que je nage au moins une heure entière par jour. Trente minutes d'exercice ne me suffisaient pas. Pendant que je nageais, je me concentrais uniquement là-dessus. Je ne pensais à rien d'autre qu'à bouger efficacement mon corps, à inspirer et expirer régulièrement. Même quand je rencontrais des gens que je connaissais, je ne leur parlais pratiquement pas. Je me contentais de les saluer rapidement. Si on m'invitait, je prétextais quelque chose d'urgent à faire pour m'esquiver. Je n'avais envie de fréquenter personne. Je n'avais pas de temps à perdre en bavardages inutiles. Après avoir nagé tout mon soûl, je n'avais qu'une hâte : rentrer chez moi et lire.Par devoir, je faisais les courses, le ménage, préparais à manger, tenais compagnie à mon fils. Par devoir, je faisais l'amour avec mon mari. Quand on est habitué, ce n'est pas bien compliqué. C'est même plutôt simple. Il suffit de couper toute connexion entre mental et physique. Pendant que mon corps s'agitait de son côté, mon esprit flottait dans un espace réservé à lui seul. Je rangeais la maison sans penser à rien. Je donnais à goûter à mon fils, parlais avec mon mari.Depuis que je ne dormais plus, je me rendais compte à quel point la réalité est simple, à quel point il est facile de la faire fonctionner. C'est la réalité, sans plus. Le ménage, c'est seulement le ménage. C'est comme faire fonctionner une machine toute simple, une fois qu'on a compris l'ordre des opérations pour la mettre en marche, il ne s'agit plus que de répéter les mêmes gestes.
Haruki Murakami, « L'oiseau à ressort et les femmes du mardi » et « Sommeil »,
L'éléphant s'évapore (tr. Corinne Atlan)
L'éléphant s'évapore (tr. Corinne Atlan)