Je ne peux pas dire que j'« aime » Sanga : ce n'est pas pour moi un paysage comme les autres, c'est plutôt Sanga qui m'a prise, m'a bouleversée et me possède aujourd'hui entièrement.
Denise Paulme, Lettres de Sanga à André Schaeffner

Je n'ai jamais vu donner à une fillette une leçon de ce que nous appellerions l'enseignement ménager. Les enfants présents observent les activités de leurs aînés sans poser de questions ni faire de commentaires ; on ne les encourage pas à accomplir telle ou telle tâche précise, jardinage ou cuisine. D'un enfant qui préfère rester à l'écart ou refuse de rendre un léger service, l'adulte constatera sans humeur que l'enfant « ne comprend pas encore les choses » ; il n'insistera pas. L'apprentissage est ainsi très lent, sans aucun esprit de compétition.
Denise Paulme, Les gens du riz

Lorsqu'une querelle éclate au village entre deux hommes appartenant à une même famille indivise, leur doyen, gina bana, essaye de ramener le calme entre les adversaires ; s'il n'y réussit pas, si les jeunes gens refusent de l'écouter, le vieillard va trouver le Hogon. Celui-ci se rend lui-même sur les lieux (si le fait se passe à Ogol-du-haut) ou envoie un messager, très souvent sa femme, son fils ou son frère, porteur de sa canne. Tout bruit cesse dans la maison à la vue du Hogon ou de son messager, qui s'installe en maître dans la cour et se fait expliquer les faits par les intéressés, en présence de tous les hommes de la famille. Le plus âgé des adversaires a la parole pour expliquer les causes de la dispute, le plus jeune parle ensuite ; mais ces explications ne présentent guère d'importance en elles-mêmes, car la sentence, au dire des indigènes, serait invariable : le Hogon se tourne vers l'aîné des combattants, pose sa canne près de lui et lui dit simplement : « pardonne-lui ». L'autre répète docilement : « je lui pardonne, excuse-moi » ; et ajoute : « pardonne-lui, à lui aussi » ; puis il verse au Hogon une amende de vingt cauris, en signe de soumission. Le jeune homme a eu tort d'oublier le respect qu'il devait à son aîné, mais la faute essentielle est le trouble que les deux hommes ont apporté à la paix du village, incarnée dans la personne du Hogon. Quant au motif de la querelle, il ne présente par lui-même qu'un intérêt médiocre et si l'on discute ensuite longuement, c'est surtout par goût de la discussion ; personne ne se soucierait de démêler les causes profondes du désaccord.
Denise Paulme, Organisation sociale des Dogon

Les heures de la journée sont marquées par les différentes positions du soleil. La journée commencerait bien avant l’aube, avec le premier chant du coq : takataka kokoberu. On ne bougera pas avant le deuxième chant, takataka so kokoberu, qui précède de peu le moment où l’on sort de la case enfumée, en bâillant et en s’étirant longuement. Les voisins se saluent : balebalete, comment allez-vous ? Il serait alors entre six et sept heures du matin. Le premier travail de la femme, sitôt levée, est de balayer les abords de la maison : les villages bété sont propres. Elle va chercher de l’eau, ranime les cendres, emprunte au besoin un tison à une voisine pour faire chauffer les restes du souper de la veille. Parfois aussi, en l’absence de bois, on se contentera de les manger froids. Le repas de midi ne sera pas plus important, seul compte vraiment le souper.
Les formes des arbres et des maisons se précisent, le soleil apparaît, sa chaleur est bientôt sensible : yuro vǝla, le soleil « siffle », la journée est commencée, il est environ huit heures. Dans les jours fastes – ceux qui suivent l’abattage d’un palmier – l’homme prend sa hache ou son coutelas, une gourde ou une bouteille et se dirige vers l’arbre abattu pour recueillir la sève qui aura coulé pendant la nuit : gapo yuro, le « soleil (l’heure) du palmier ». L’extraction du « vin » de palme s’opère de la façon suivante : l’arbre couché sur le sol est ébranché à la hache ; l’écorce ôtée, il reste une membrane fibreuse comestible. À la partie supérieure du tronc, à la base des nervures, un trou est ménagé, assez large pour recevoir un bambou dont l’autre extrémité repose dans un récipient posé à même la terre : poterie, grande cuvette émaillée, dame-jeanne ayant jadis contenu du vin. Trou et poterie sont recouverts de feuilles, pour éviter la chute d’insectes ou de brindilles. L’arbre sera visité, la partie incisée chauffée pour activer la montée de la sève, le récipient vidé, à plusieurs reprises dans la journée ; ceci, jusqu’à l’épuisement complet, après trois semaines ou un mois selon l’habileté de l’opérateur. (…)
La chaleur augmente, vient l’heure du soleil brûlant, du soleil « noir », yuro kwe. Deuxième visite aux palmiers vers onze heures : ga [po] so yuro. Bientôt, les femmes devront songer à préparer le souper ; elles quittent les jardins pour aller chercher de l’eau, ramasser en chemin le bois nécessaire au foyer. Les hommes en profitent pour faire une troisième visite aux palmiers, gapo ta yuro. Ils rentreront à l’heure « où le soleil tient une bûche rouge dans sa bouche », yuro ka bɛrɛ nyi. Ce moment de la journée est à peu près symétrique du « sifflet du soleil » matinal ; on le dit aussi bien dodo yuro vǝla, « sifflet du soleil nocturne ». La vie renaît, après la chaleur du jour ; dans les rayons obliques qui éclairent les sous-bois, les singes s’ébattent, se lancent d’arbre en arbre, et, de joie, poussent des cris aigus : c’est le « soleil (ou l’heure) des singes », gɔ yuro.




Denise Paulme, Les Bété. Une société de Côte d'Ivoire