Je ne saurais dire comment a eu lieu, dans mon cas personnel, l'éveil de ma conscience. L'obscurité est complète, l'amnésie totale. Ma première réminiscence précise est visuelle : tout à coup, je vois mon père qui lit le journal à table, le corps penché au-dessus de la nappe blanche, et tout le visage taché par la lumière du quinquet de pétrole filtrée à travers un abat-jour de toile verte. Voir la peau de mon père dégoulinante de vert me produisit une surprise si grande que j'éclatai d'un rire nerveux et irrépressible. Les deux souvenirs suivants sont olfactifs : l'odeur de liège brûlé un peu âcre qui flotte toujours dans l'air de Palafrugell et qui donne aux visiteurs à l'odorat sensible la sensation d'un incendie que l'on viendrait juste d'éteindre, et l'odeur de velours des vêtements – qui m'a toujours paru désagréable, aigre. Plus tard, j'ai associé cette odeur forte au petit bruit de frottement que font les pantalons de velours quand les gens marchent. Le quatrième souvenir est désagréable : c'est la sensation d'angoisse que me causa un jour le fait de rêver que je marchais sur le rebord de la corniche du clocher. Le vertige m'a toujours été insupportable. Je suis un animal de terres plates, tout au plus légèrement ondulées, un animal de l'horizontalité.*Parfois je sens que je ne serai jamais un homme matinal. Chaque jour, ma curiosité pour ces heures-là de la journée diminue. Quand je me lève tôt et que je sors de la maison, j'ai l'impression d'interrompre les phrases des gens, bref, de les gêner. Le matin, les gens ont du travail, ils s'affairent, se consacrent au commerce, font diligence, et ne veulent pas être dérangés. Le matin, moi, je n'ai rien à faire – rien à faire de ce que les gens ont l'habitude de faire le matin. Ma présence alors au milieu des autres est une interférence embarrassante, désagréable, superflue. C'est pour cette raison que ces heures-là me semblent les moments de la journée les plus inutiles, les plus dépourvus de sens et de finalité, les plus négligeables. Il est très possible que je me lève tard toute ma vie par délicatesse, pour ne pas mettre de bâtons dans les roues, pour ne pas interrompre les autres.*Ma grand-mère Marieta mange tout avec du pain. Les figues, les abricots, les pêches, elle mange tout avec du pain. Elle mange même le raisin. Si elle grignote une ou deux noisettes, une noix, une amande, une châtaigne, ou des raisins secs, elle prend toujours un peu de pain. Que ce soit avec de la confiture, du touron, n'importe quelle autre confiserie, il lui faut son croûton de pain. Si elle boit un verre de vin doux, elle y trempe un petit biscuit sec. Lorsque nous étions petits et que nous allions déjeuner chez elle, rue Estret, et qu'elle nous donnait du biscuit qu'elle faisait elle-même, à merveille, elle nous disait :
– Prenez un peu de pain avec, un tout petit peu…*Les marins n'aiment pas ce temps-là. Ce qui leur plaît de toute façon, c'est de trouver un prétexte pour rester au café toute la journée à jouer aux cartes ou de passer leur temps, à moitié affalés sous les arcades, à regarder le clapotis de la pluie sur la mer. Chez les marins, la paresse est une chose sérieuse, douce et exquise. En réalité leur idéal est d'atteindre cette espèce de somnolence provoquée par une torpeur parfaitement contrôlée.Je pense que cet état d'esprit du marin face aux choses qui l'entourent est vraiment une manifestation d'ordre supérieur. Lorsqu'on arrive dans un de ces villages, le fait de ne pas trouver de prétextes pour tuer rapidement le temps nous plonge dans une exaspération, dans une tension nerveuse qui vue de l'extérieur peut sembler tout à fait grotesque. Ensuite, on entre dans une phase de mélancolie morbide, attaquant les muscles qui nous permettent de bouger et suscitant en nous une grande paresse et une irrépressible envie de vivre en position horizontale. Puis on réagit – je connais personnellement tous les délices de cet état – et on trouve à s'occuper avec les choses les plus minuscules. Ces occupations infimes entraînent une fatigue délicieuse et paradisiaque. L'ennui, s'il est convenablement accepté, est une sensation inénarrable.Je commence à trouver goût à toutes les choses. Regarder tomber la pluie, allumer un feu sur un talus, surveiller les évolutions d'une barque, mâcher une brindille de thym, respirer
l'air embaumant la résine de pin, cueillir des champignons, chercher des asperges sauvages ou des escargots, sont des occupations qui honorent les gens modestes et honnêtes.
Josep Pla, Le cahier gris (tr. Pascale Bardoulaud)