Il est nécessaire de faire preuve de beaucoup de patience et d'une grande attention ; essayer dans la mesure du possible de dessiner lettre par lettre, en laissant de côté les significations des mots qui se forment – ce qui est une opération presque opposée à celle de la littérature (…).
Je dois, donc, commencer par me limiter à des phrases simples, même si elles me paraissent vides et insignifiantes ; sitôt que je commence à être attentif au contenu, je perds de vue l'essence de ce travail thérapeutique, le dessin de chacune des lettres.
Mario Levrero, Le discours vide (tr. Robert Amutio)













Compendium of Corn Diseases

Il y va dans l’idiotie d’un rapport au monde, (…) d’un mode de connaissance, celui de ce qui se saisit dans son immédiateté (…), sans médiation, ou à côté, ou avant la représentation, mais néanmoins dans une image, comme une image, dans un système d’images, dans le mouvement de sa propre imagination (…). Faire confiance à ses sens de manière crasse, contre Descartes et beaucoup d’autres, c’est dire dans cette suffisance à lui-même que l’idiot ne se replie pas sur soi. Plutôt, il déplie la connaissance à partir de sa propre situation (…), sans médiation qui préexisterait à sa propre situation d’imagination, à son propre paysage, à son propre ici, à son propre maintenant.
L’idiot savant interroge donc à partir de son expérience sensorielle (…) son propre paysage, l’ici et le maintenant de son existence propre. Il constitue un système d’images immanent à sa situation, comme le lieu privilégié pour la génération de questions scientifiques ou savantes (…). La posture de connaissance idiote prendrait pour acquis que la connaissance du monde, c’est-à-dire l’actualisation par l’imaginaire et le concept de ce dont il s’agit dans la réalité peut être, et sans doute doit être, recommencé partout, tout le temps, par n’importe qui (…). Du point de vue d’une épistémiologie idiote, la marge, chaque marge, chaque idiotie, chaque idiot, le dit liminaire, mène au centre, mène au concept, mène à l’universel. Car si tout le monde est dans le monde, le monde appartient à tout le monde tout le temps. Il ne peut pas y avoir de mauvais chemin vers le monde. La première idiotie de l’idiot, c’est au fond de croire en la disponibilité et en la gratuité intégrales de la sagesse, car les noms de la réalité comme le monde lui-même appartiennent à tous, partout, tout le temps.
Dalie Giroux et Jean-Pierre Couture, « Pour une épistémologie idiote »


 Berlin, 2019 (Boels)

It’s better anyhow to leave things alone. I’ve decided that once and for all. I don’t want to be in the business of turning things into other things, it feels fatal for one reason.
Claire-Louise Bennett, « The lady of the house »


Tour du Monde

No debo olvidarme de mi descubrimiento de anoche, mientras lavaba los platos. Ahora lo voy a contar mal porque estoy cansado y con los ojos llorosos. Exceso de pantalla. Pero lo voy a anotar de la manera que sea, para que no se me borre.
Lo primero fue ordenar los platos y cubiertos y demás enseres, adentro de una palangana, para sacarlos de la pileta y para facilitar el trabajo. Ya mientras estaba intentando ese orden comencé a tener un sentimiento agradable. Había apagado la computadora y mi mente ya no estaba metida en esas cosas. Empezaron a asomar pensamientos míos, o no sé de quién, pero quiero decir humanos. Recuerdos, reflexiones. Y mientras estaba sumergido en el trabajo de lavar los cubiertos y luego los plásticos y luego los platos, hice el descubrimiento: descubrí que eso, y no otra cosa, era el ocio que necesitaba. Descubrí que el ocio no consiste en sentarse necesariamente en un sillón y ponerse tenso a esperar la angustia difusa. Que la angustia difusa venga por su cuenta cuando tenga que venir, si es que tiene que venir. Yo intentaba forzar una situación anímica, y por eso fracasaba. Está bien sentarse en un sillón a descansar o en otro sillón a leer, cuando uno quiere, cuando hace falta. Pero si uno lo hace por obligación, para poder encarar un proyecto, como éste de la beca, eso ya no es ocio, ni búsqueda de ocio. O mejor dicho, la búsqueda de ocio se transforma en un trabajo, o sea en un negocio, o sea en la negación del ocio. Hace muchos años un amigo me explicó que la palabra «negocio» venía de ahí, de neg-ocio, no-ocio. El ocio en sí mismo no es como yo pensaba —en realidad no pensaba, sino que simplemente actuaba en esa dirección equivocada—, el ocio, digo, no tiene sustancia propia, no es un ente en sí mismo, no es nada; el ocio es una disposición del alma, algo que acompaña cualquier tipo de actividad; no es la contemplación del vacío, y menos aún el vacío mismo; es, cómo decirlo, una manera de estar. Sentarse en un sillón sin hacer nada no implica necesariamente ocio; y lavar los platos puede implicar ocio, si uno tiene la disposición adecuada. La disposición adecuada, en el caso de lavar los platos, es lavar los platos como si fuera la cosa más importante del mundo. No como si fuera; es la cosa más importante, como cualquier otra cosa que estuviera haciendo en ese momento, y es ocio en la medida en que la cosa que esté haciendo me deje libre la mente, no la comprometa, o no la comprometa más que para la contemplación de la cosa que estoy haciendo. Y esa cosa no debe tener una finalidad tipo negocio, porque ahí se estropea todo. Lavo los platos sin deseos de estar haciendo otra cosa, sin apurarme. Y después de lavar los platos preparo los frasquitos para el yogur y enchufo la yogurtera. Y ese tipo de cosas que hago siempre —pero con la diferencia de que en ese momento estaba ocioso, porque mi mente no estaba ocupada en ningún negocio, porque yo no deseaba estar haciendo otra cosa, porque me divertía con hacer lo que estaba haciendo—. Eso es ocio, o por lo menos es el ocio que yo necesito. El taller no es ocio, porque tiene una finalidad de negocio, a pesar de todo lo placentero y de cuánto se mueve el espíritu con esa actividad. Es una actividad con horario y con finalidad. No es ocio, y me desquicia los nervios. En cambio, anoche, lavar los platos me trajo paz al espíritu y me mostró el camino que debo seguir. Procuraré seguirlo.
Mario Levrero, La novela luminosa


 Budapest, 2019 (Kelenföld)

La vocation de l'homme-médecine est souvent le résultat d'un appel surnaturel qui prend la forme d'une rencontre avec un esprit. La révélation peut se traduire aussi par un tremblement chronique qui s'empare de l'élu lorsqu'il est seul dans la brousse. C'est signe que l'esprit est en lui. À en croire les Toba et les Mataco, quiconque souhaite embrasser la profession de magicien doit s'isoler dans la forêt pour y errer à l'aventure en s'astreignant à une grande austérité. Le novice ne peut se nourrir que d'oiseaux crus et d'oreilles de chien également crues. Il finira par entendre en songe le chant d'un oiseau, qu'il lui faudra répéter en s'accompagnant au tambour. Les oiseaux dont on rêve alors ne sont pas des oiseaux ordinaires, mais des êtres surnaturels qui viennent vous « donner un chant », c'est-à-dire font de vous un magicien.
Alfred Métraux, Les Indiens de l'Amérique du Sud

 

« L'archange Gabriel, détail de “L'Annonciation”, de Fra Angelico » (Encyclopédie Alpha)

Avec chaque souffle
le papillon se déplace
sur le saule !
Bashō, Cent onze haïku (tr. Joan Titus-Carmel)

Séoul, 2019 (aquarium)

En ce qui concerne le sommeil et la veille, il faut rechercher ce qu'ils sont précisément et s'ils sont propres à l'âme ou au corps ou communs aux deux, et, dans ce dernier cas, à quelle partie de l'âme ou du corps ils appartiennent, et pourquoi les animaux ont ces fonctions, et si tous les animaux les ont toutes deux en partage, si les uns possèdent l'une, les autres l'autre seulement, si les uns ne jouissent d'aucune d'elles, tandis que les autres les auraient toutes les deux. Il faut rechercher en outre quelle est la nature du rêve, et pourquoi les dormeurs tantôt rêvent, tantôt ne rêvent pas ; s'il arrive toujours qu'on rêve quand on dort, mais sans se souvenir ; et, s'il en est ainsi, pourquoi ; s'il est possible de prévoir l'avenir dans les rêves, si c'est impossible et de quelle manière, dans l'affirmative ; et si l'on peut prévoir seulement l'avenir qui dépend des hommes, ou celui qui a pour cause la divinité et les phénomènes naturels ou fortuits.
Aristote, « Du sommeil et de la veille », Petits traités d'histoire naturelle (tr. René Mugnier)




Michel Launois, Manuel pratique d'identification des principaux acridiens du Sahel

Mademoiselle dit qu'à Avignon il fait toujours du vrai soleil et du vrai ciel bleu. Elle regarde par la fenêtre mais on voit qu'il pleut. Elle dit pendant la leçon de géographie qu'un grand vent descend dans la vallée du Rhône comme dans un corridor et qu'il arrache les fleurs blanches et les fleurs roses des pêchers et des amandiers et que pendant ce temps le ciel reste bleu. Elle dit qu'il y a au bord des champs des cyprès et des ifs rectilignes pour protéger les cultures du vent et ils sont vert foncé et ils se couchent dans la direction du vent à force d'être poussés de ce côté. Mademoiselle enlève ses lunettes et dit que c'est le mistral.
*
(…) alors il faut rester là immobile jusqu'à ce qu'on entende des voix qui disent, qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que vous faites, vous ne faites pas attention, jusqu'à ce qu'on entende des rires on ne sait pas pourquoi quand par exemple ma mère de saint Jules dit, you are dreaming et ça fait plaisir à tout le monde alors on peut regarder les bouches qui s'écartent sur les dents. Qu'est-ce qu'il faut faire pendant les heures qui passent dans l'immobilité et pendant lesquelles on ne sait même pas ce qu'on fait. Qu'est-ce qu'on peut faire. Les nuages pendant ce temps passent derrière les vitres et même quand il n'y a pas de vent, qu'ils paraissent ne pas avancer, ils vont plus vite que soi, immobile sur le banc, parce que ce ne sont plus les mêmes qu'on voit, là, à la place où on a regardé tout à l'heure et qui ont l'air fixés.
Monique Wittig, L'opoponax


Liverpool, 2007 (Mersey)

Au cours de son existence, il n'a jamais pris de résolution, il n'a jamais rien choisi, ni une femme, ni une idéologie, il n'est ni hippie ni gauchiste, ni vagabond ni clochard, il n'est le fan de personne — pas même de Arthur Gordon Pym — il ne songe même pas à étayer sa vie par une quelconque théorie ; ça lui est parfaitement égal que d'autres vivent autrement que lui, et je ne l'ai jamais entendu se plaindre de la vie, dire « ma vie », « notre vie », « la vie » tout court, ça ne rimerait à rien, la vie, il ne s'en occupe pas. Il a eu des contacts avec la drogue, l'alcool, l'art, les études même ; seulement tout cela ne l'a pas atteint.
La dernière fois que nous l'avons vu, il revenait du Mexique, où il avait vécu parmi les Indiens, sans faire de recherche, sans avoir rien découvert, rien observé, ni développé, demandant simplement s'il y avait un toit pour lui, et il y en avait eu un chaque fois.
— Qu'est-ce que tu as fait, là-bas? — Dessiné. — Montre…
Et il exhibe quelques dessins au crayon — pas des Indiens ; des paysages, vingt ou trente paysages en deux ans.
Ça m'énerve qu'il ne s'asseye pas. Il reste debout au milieu de la chambre, toute la journée, et aussi le lendemain et le surlendemain. Je n'y tiens plus et je l'engueule. Il s'excuse, il s'assied. « Les Indiens se tiennent debout », dit-il. Moi, je me souviens de livres où j'ai vu des Indiens accroupis. Mais ce n'est pas la peine de le contredire.
— De temps en temps, dit-il, il y en a un qui part, qui pivote sur ses talons et se met en route, à petits pas rapides, et les autres savent, sans même le formuler, qu'il va à la ville. Deux jours de marche, puis il sera dans la ville, debout, comme il était debout parmi les autres, debout dans un coin de rue jusqu'au coucher du soleil, sur quoi il pivotera de nouveau sur ses talons, et trois jours plus tard, il sera de retour, debout, sans rien raconter. Ce qu'il a vu en ville n'a pas de nom, il ne s'étonne pas que cela existe, et que cela ait une fonction, cette idée ne l'effleure pas. Il regarde la vie ; il n'observe pas ; il se contente de regarder.
— La morale de cette histoire ? Il n'y a pas de morale.
Je risque une question : « Tu vivais de quoi ? Tu avais du fric ? » Il réfléchit, se trouble, je retire ma question, regrettant de l'avoir posée. Il n'a jamais eu d'argent et il a toujours eu l'air soigné, propre ; il n'a rien du type qui se laisse aller. Je ne comprends pas comment il s'y prend pour avoir toujours les mêmes vêtements et qu'ils soient toujours propres. Ma femme me dit qu'il les a lavés. Je ne sais pas comment il procède, mais ils n'ont jamais l'air mouillés.

Peter Bichsel, « Une histoire anachronique », Histoires anachroniques (tr. Gabrielle Faure)




Cities of Europe, Berlitz Guides

Qui étais-tu avant d'être toi ?
Dehors sur la route il ne passe personne.
La lumière de la pièce tombe verticale
faisant saillir les pommettes, effaçant le menton
avec toujours la question : « avons-nous existé ? ».
C'est pourquoi
j'ai jeté le verre par la fenêtre.
Ainsi du moins j'ai entendu sur le trottoir en bas le bruit :
« nous existons ».

Yannis Ritsos, « Enfin », Balcon (tr. Anne Personnaz)


 Séoul, 2017 (Dongsomun-ro)

Dans la façon de construire une maison, il faut surtout penser à l'été. En hiver on vit n'importe où. Mais à la saison chaude une mauvaise demeure est chose intenable. Une eau profonde ne donne point de fraîcheur. Un filet d'eau courante est de loin plus rafraîchissant. Pour voir des choses de petite dimension, une pièce à portes coulissantes est plus lumineuse qu'avec des volets ajourés. Un plafond trop haut rend la pièce froide en hiver et les lampes éclairent moins bien. On s'accorde enfin à juger que, dans la construction, une place réservée sans usage défini est à la fois agréable à l'œil et utile en mille occasions.
Urabe Kenko, Les Heures oisives (tr. Charles Grosbois et Tomiko Yoshida)

Quelle maison brûle ? Le pays où tu vis ou l’Europe ou le monde entier ? Peut-être les maisons, les villes sont déjà brûlées, nous ne savons pas depuis combien de temps, consumées dans un unique immense bûcher, que nous avons feint de ne pas voir. De certaines il ne reste que des bouts de mur, une paroi décorée d’une fresque, un lambeau du toit, des noms, de très nombreux noms, déjà mordus par le feu. Et, toutefois, nous les recouvrons si soigneusement d’enduits blancs et de mots mensongers qu’ils semblent intacts. Nous vivons dans des maisons, des villes consumées de fond en comble comme si elles étaient encore debout, les gens font semblant d’y habiter et sortent dans la rue masqués entre les ruines comme s’il y avait encore les quartiers familiers d’autrefois.
Giorgio Agamben, « Quand la maison brûle » (tr. Florence Balique)



« Pompei. Casa di Cornelio Rufo » / « Pompei. Panorama »

On entend, en France, les phrases du monde d’avant, dites sur le ton du monde d’avant (tranquille et assuré, assuré et concerné), par des visages du monde d’avant. Ils ont simplement perdu en substance et planent, décollés.
Je ne comprends pas ce qu’ils disent.
Je ne vois pas le rapport.
Nathalie Quintane, Un œil en moins