Sarah Lyall, « Air guitar champ makes a comeback », The New York Times (Sept. 10, 2007)

Un ami m’a parlé d’une statue de Giacometti. Je l’avais vue autrefois sans m’en souvenir. Elle a pour titre L’Objet invisible. Je tombe en arrêt devant cette femme longiligne, assise, les genoux pliés, dont la petite tête pourrait provenir de l’ancienne Egypte – mais l’énigme n’est pas dans ce visage. Les avant-bras s’apprêtent à se croiser ou les mains à se rejoindre, mais ces mains restent à distance l’une de l’autre ; entre elles, rien : un vide. Non, pas un vide, car assurément elles tiennent quelque chose, un objet que le spectateur imagine être infiniment précieux, fragile, il ne faut pas qu’il échappe à ses mains, à ses doigts effilés, presque des griffes, il ne faut pas qu’il casse l’objet invisible.
J.-B. Pontalis, En marge des nuits

Portrait of Marcel Breuer

8b § La marchandise est livrée quand elle est dans la possession de l’acheteuse. Au cas où cela se passe via la caisse, il faut, si cela est possible, veiller à ce que les deux parties simultanément et avec un esprit libre, tiennent la marchandise avant que le vendeur lâche prise. Minimisez le temps où la marchandise flotte dans l’air, en s’éloignant de son vendeur, en s’approchant de son acheteuse, afin donc d’éviter ce problème qui se produit quand la marchandise se casse, glisse entre les doigts, échappe ou s’échoue d’une autre manière après que le vendeur a lâché prise, avant que l’acheteur ait attrapé.
Ida Börjel, « Loi sur les biens de consommation » (Nioques #4)

National Geographic (September 1973)

Ce qu’il y a à voir ? Pas grand-chose. À côté d’un magasin qui propose des parapluies se trouve un débit de littérature, des bandes de papier claironnent la gloire du livre de la semaine aux côtés d’autres annonçant que les harengs nouveaux sont enfin arrivés. Les uns vont vanter la géniale organisation de la grande ville non orientale, les autres, les campagnards, trouveront que ce désordre est à vous rendre fou. Mais moi je ne saurais distinguer entre les parapluies, les livres et les harengs : devant moi les différences s’estompent, elles deviennent trop minimes au point que des objets en apparence si divers ne m’apparaissent plus que comme des nuances infimes d’une seule et même matière…
Albert Ehrenstein, Tubutsch (tr. Claude Riehl et Sibylle Muller)



 Budapest, 2019 (pare-brise)

Ce n’est pas que je ne travaille plus, c’est que j’ai un nouveau travail, au noir, et c’est d’être dans la voiture, regarder par la fenêtre le Pays, par le pare-brise. Dès qu’il y a concentration il y a travail, même fermer les yeux est un travail. Le cahier sur mes genoux, assis sur le fauteuil passager, j’attends 20 minutes entre chaque phrase écrite, une heure même, selon le rythme où je fume. J’ai vieilli entre deux phrases, j’ai changé, je suis monté et redescendu, tout un monde entre deux phrases, vécu. Un nuage du ciel a eu le temps de se former se déformer et se défaire s’il a voulu. Les durées sont nettes, elles me découpent.
Arno Calleja, Le mal appliqué

J’ai rêvé d’un homme, un nain. Torse nu. Il avait une tache de naissance sur le ventre.
Une tache immense et il me la montrait. Je disais au nain c’est beau, elle a la forme de l’Afrique. Il me disait ce n’est pas possible je ne suis jamais allé en Afrique. Je n’ai jamais bougé d’ici. Je suis fermier. Je voulais lui toucher la tache. J’ai avancé la main.
Là, le nain fermier a fermé les yeux. J’ai compris qu’il acceptait que je la touche. J’ai touché la tache. La tache lentement changeait de couleur. De rouge elle passait à bleue. J’ai enlevé ma main et la tache est restée bleue, un bleu cobalt, l’Afrique en bleu cobalt. C’était beau, plus beau encore. Le nain fermier a réouvert les yeux. Je me suis réveillée.
Arno Calleja, Tu ouvres les yeux tu vois le titre


 Rosny-sous-Bois, 2009 (rue des Polyanthas)

Des jours assez silencieux suivirent la terrible chute provoquée par le Cardiazol. Vers huit heures du matin, j’entendais de loin la sirène d’une usine et je savais qu’elle était le signal de Moralès et Van Ghent pour appeler au travail les zombies et aussi pour me réveiller, moi qui étais chargée de libérer le jour. Piadosa entrait alors avec un plateau sur lequel se trouvaient un verre de lait, quelques biscuits et des fruits. J’absorbais cette nourriture suivant un rituel spécial :
1°) Assise droite sur mon lit, je buvais le lait d’une seule gorgée.
2°) A demi couchée, je mangeais les biscuits.
3°) Couchée, j’absorbais tous les fruits.
4°) Je faisais une courte apparition à la salle de bains où je constatais que mes aliments passaient sans être digérés.
5°) Revenue à mon lit. je m’asseyais de nouveau très droite et j’étudiais les restes de mes fruits : écorces et pépins Je les arrangeais de façon à obtenir des dessins qui représentaient des solutions de problèmes cosmiques. Je croyais que Don Luis et son père, voyant les problèmes résolus dans mon assiette, me permettraient d’aller « En Bas », au paradis.
Leonora Carrington, En bas

Revue « Tour du monde »

Selon les vieilles croyances populaires, il faut parler à voix basse en pêchant. Il est préférable de jeter les filets à l’heure de la messe, car alors les poissons capturés seront aussi nombreux que les fidèles se rendant à l’office. Lorsque le premier filet est sorti, il faut mettre les poissons dans le sac en disant : « Une perche pour toi, une perche pour moi, le sac et le filet doivent être pleins de perches », – et la pêche sera bonne. Pour se protéger du mauvais sort, les pêcheurs ont l’habitude de cracher sur le premier poisson ainsi que sur l’hameçon et l’appât. Une fois la pêche terminée, les pêcheurs vont dans leur froid pavillon de bain et frappent leurs vêtements avec un balai de bain en disant : « La viande doit sortir et les petits harengs rentrer » (Gaļa ārā, reņģes iekšā). – Il ne faut pas ramener à la maison les poissons à découvert. Il vaut mieux les mettre dans un petit sac afin de les dissimuler aux regards mauvais des jaloux (à Lēdmane). Mais celui qui mange les yeux des poissons est protégé des mauvais regards et de l’envie des jaloux.
Ziedonis Ligers, La cueillette, la chasse et la pêche en Lettonie


Berlin, 2008 (Süsswasserfische, Meeresfische)

Je crois connaître actuellement une bonne partie du monde qui m’entoure ; je n’ai du moins ménagé ni ma peine, ni mes soins pour y parvenir. Ce n’est qu’au témoignage concordant de mes sens, à l’expérience constante que j’ai ajouté foi ; j’ai palpé ce que j’avais vu, analysé ce que j’avais palpé ; j’ai répété, et même plusieurs fois, mes observations ; j’ai comparé entre eux les divers phénomènes ; ce n’est que lorsque j’en ai compris la liaison exacte, quand j’ai pu les expliquer l’un par l’autre et les dériver l’un de l’autre et prévoir le résultat, et quand la constatation du résultat a répondu à ma déduction, que je me suis rassuré. C’est pourquoi je suis, à cette heure, aussi sûr de l’exactitude de cette partie de mes connaissances que de ma propre existence ; je circule d’un pas ferme dans la sphère, que je connais, de mon monde et je risque à tout instant mon existence et mon bien-être sur l’infaillibilité de mes convictions.
Johann Gottlieb Fichte, La destination de l’homme (tr. M. Molitor)


Arthur Beiser, Die Erde

I considered it an achievement, for someone of my background, to be able to sit quietly in a plaza and do absolutely nothing. When I lived in Mexico I had the time for such a worthwhile activity. Sitting in the plaza I had the time to think about the really important things, such as the differences between morning sunshine and afternoon sunshine. I would often stay long enough in the plaza to observe the movement of the shadows. Sometimes I stayed long enough to perceive the temperature change as the sun dropped lower in the sky.
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It was in Mexico that I stopped wearing a watch. One day I took it off and never put it on again.
Kenneth Gangemi, The Volcanoes from Puebla

Lorsque tu veux savoir quelque chose et que tu ne peux y parvenir par la méditation, alors je te conseille, mon cher et savant ami, d'en parler avec la première personne qui se présente à toi. Elle n'a pas même besoin d'être un esprit très éclairé, je ne veux pas dire pour autant qu'il faille la questionner à ce sujet : non ! Au contraire, c'est toi qui dois tout d'abord lui en parler. Je te vois bien ouvrir de grands yeux, et me répondre qu'on t'avait recommandé, dans tes jeunes années, de parler uniquement de choses que tu comprenais déjà. Mais à cette époque tu parlais probablement avec l'ambition d'apprendre quelque chose aux autres, or je veux que tu parles dans le dessein raisonnable d'apprendre toi-même quelque chose.
Heinrich von Kleist, « Sur l'élaboration progressive des idées par la parole » (tr. Brice Germain)

Revue « Tour du Monde »