En effet, quand l’autorité publique est affermie, que les fortunes sont assurées, les privilèges confirmés, les droits éclaircis, les rangs assignés ; quand la nation heureuse et respectée jouit de la gloire au-dehors, de la paix et du commerce au-dedans ; lorsque dans la capitale un peuple immense se mêle toujours sans jamais se confondre : alors on commence à distinguer autant de nuances dans le langage que dans la société ; la délicatesse des procédés amène celle des propos ; les métaphores sont plus justes, les comparaisons plus nobles, les plaisanteries plus fines ; la parole étant le vêtement de la pensée, on veut des formes plus élégantes. C’est ce qui arriva aux premières années du règne de Louis XIV. Le poids de l’autorité royale fit rentrer chacun à sa place ; on connut mieux ses droits et ses plaisirs ; l’oreille, plus exercée, exigea une prononciation plus douce ; une foule d’objets nouveaux demandèrent des expressions nouvelles : la langue française fournit à tout, et l’ordre s’établit dans l’abondance.
Antoine de Rivarol, « De l’universalité de la langue française »
Quand je vis son écriture, je restai sans voix.Presque toutes nos écritures étaient semblables, vagues, enfantines, les o arrondis, larges. La sienne était complètement architecturée. (Vingt ans plus tard je vis quelque chose de semblable dans une dédicace de Pierre Jean Jouve sur un exemplaire de Kyrie.) Évidemment, je feignis de ne pas être étonnée, je ne lui jetai qu’un regard. Mais je m’exerçai en cachette. Et aujourd’hui encore j’écris comme Frédérique, et l’on me dit que j’ai une écriture belle et intéressante. Personne ne sait combien je l’ai travaillée. À cette époque je n’étudiais pas du tout, je n’ai jamais étudié, parce que je n’en avais aucune envie, je découpais des reproductions d’expressionnistes allemands et des chroniques criminelles. Et je les collais dans un cahier.
Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment (tr. Jean-Paul Manganaro)
Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, écrire signifiait écrire pour quelqu’un, écrire quelque chose pour apprendre aux autres, pour les divertir ou pour être assimilé. Écrire n’était que le soutien d’une parole qui avait pour but de circuler à l’intérieur d’un groupe social. Or, aujourd’hui, l’écriture s’oriente dans une autre direction. Bien sûr, les écrivains écrivent pour vivre et pour obtenir un succès public. Sur le plan psychologique, l’entreprise de l’écriture n’a pas changé par rapport à autrefois. Le problème est de savoir dans quelle direction se tournent les fils qui tissent l’écriture. Sur ce point, l’écriture postérieure au XIXe siècle existe manifestement pour elle-même et, si nécessaire, elle existerait indépendamment de toute consommation, de tout lecteur, de tout plaisir et de toute utilité. Or cette activité verticale et presque intransmissible de l’écriture ressemble en partie à la folie. La folie, c’est en quelque sorte un langage qui se tient à la verticale, et qui n’est plus la parole transmissible, ayant perdu toute valeur de monnaie d’échange. Soit que la parole ait perdu toute valeur et ne soit désirée par personne, soit qu’on hésite à s’en servir comme d’une monnaie, comme si une valeur excessive lui avait été attribuée. Mais, en fin de compte, les deux extrêmes se rejoignent. Cette écriture non circulatoire, cette écriture qui se tient debout, c’est justement un équivalent de la folie. Il est normal que les écrivains trouvent leur double dans le fou ou dans un fantôme. Derrière tout écrivain se tapit l’ombre du fou qui le soutient, le domine et le recouvre. On pourrait dire que, au moment où l’écrivain écrit, ce qu’il raconte, ce qu’il produit dans l’acte même d’écrire n’est sans doute rien d’autre que la folie.
Michel Foucault, « La folie et la société », Dits et écrits II
Un ami m’a parlé d’une statue de Giacometti. Je l’avais vue autrefois sans m’en souvenir. Elle a pour titre L’Objet invisible. Je tombe en arrêt devant cette femme longiligne, assise, les genoux pliés, dont la petite tête pourrait provenir de l’ancienne Egypte – mais l’énigme n’est pas dans ce visage. Les avant-bras s’apprêtent à se croiser ou les mains à se rejoindre, mais ces mains restent à distance l’une de l’autre ; entre elles, rien : un vide. Non, pas un vide, car assurément elles tiennent quelque chose, un objet que le spectateur imagine être infiniment précieux, fragile, il ne faut pas qu’il échappe à ses mains, à ses doigts effilés, presque des griffes, il ne faut pas qu’il casse l’objet invisible.
J.-B. Pontalis, En marge des nuits
8b § La marchandise est livrée quand elle est dans la possession de l’acheteuse. Au cas où cela se passe via la caisse, il faut, si cela est possible, veiller à ce que les deux parties simultanément et avec un esprit libre, tiennent la marchandise avant que le vendeur lâche prise. Minimisez le temps où la marchandise flotte dans l’air, en s’éloignant de son vendeur, en s’approchant de son acheteuse, afin donc d’éviter ce problème qui se produit quand la marchandise se casse, glisse entre les doigts, échappe ou s’échoue d’une autre manière après que le vendeur a lâché prise, avant que l’acheteur ait attrapé.
Ida Börjel, « Loi sur les biens de consommation » (Nioques #4)
Ce qu’il y a à voir ? Pas grand-chose. À côté d’un magasin qui propose des parapluies se trouve un débit de littérature, des bandes de papier claironnent la gloire du livre de la semaine aux côtés d’autres annonçant que les harengs nouveaux sont enfin arrivés. Les uns vont vanter la géniale organisation de la grande ville non orientale, les autres, les campagnards, trouveront que ce désordre est à vous rendre fou. Mais moi je ne saurais distinguer entre les parapluies, les livres et les harengs : devant moi les différences s’estompent, elles deviennent trop minimes au point que des objets en apparence si divers ne m’apparaissent plus que comme des nuances infimes d’une seule et même matière…
Albert Ehrenstein, Tubutsch (tr. Claude Riehl et Sibylle Muller)
Ce n’est pas que je ne travaille plus, c’est que j’ai un nouveau travail, au noir, et c’est d’être dans la voiture, regarder par la fenêtre le Pays, par le pare-brise. Dès qu’il y a concentration il y a travail, même fermer les yeux est un travail. Le cahier sur mes genoux, assis sur le fauteuil passager, j’attends 20 minutes entre chaque phrase écrite, une heure même, selon le rythme où je fume. J’ai vieilli entre deux phrases, j’ai changé, je suis monté et redescendu, tout un monde entre deux phrases, vécu. Un nuage du ciel a eu le temps de se former se déformer et se défaire s’il a voulu. Les durées sont nettes, elles me découpent.
Arno Calleja, Le mal appliqué
J’ai rêvé d’un homme, un nain. Torse nu. Il avait une tache de naissance sur le ventre.Une tache immense et il me la montrait. Je disais au nain c’est beau, elle a la forme de l’Afrique. Il me disait ce n’est pas possible je ne suis jamais allé en Afrique. Je n’ai jamais bougé d’ici. Je suis fermier. Je voulais lui toucher la tache. J’ai avancé la main.Là, le nain fermier a fermé les yeux. J’ai compris qu’il acceptait que je la touche. J’ai touché la tache. La tache lentement changeait de couleur. De rouge elle passait à bleue. J’ai enlevé ma main et la tache est restée bleue, un bleu cobalt, l’Afrique en bleu cobalt. C’était beau, plus beau encore. Le nain fermier a réouvert les yeux. Je me suis réveillée.
Arno Calleja, Tu ouvres les yeux tu vois le titre
Des jours assez silencieux suivirent la terrible chute provoquée par le Cardiazol. Vers huit heures du matin, j’entendais de loin la sirène d’une usine et je savais qu’elle était le signal de Moralès et Van Ghent pour appeler au travail les zombies et aussi pour me réveiller, moi qui étais chargée de libérer le jour. Piadosa entrait alors avec un plateau sur lequel se trouvaient un verre de lait, quelques biscuits et des fruits. J’absorbais cette nourriture suivant un rituel spécial :1°) Assise droite sur mon lit, je buvais le lait d’une seule gorgée.2°) A demi couchée, je mangeais les biscuits.3°) Couchée, j’absorbais tous les fruits.4°) Je faisais une courte apparition à la salle de bains où je constatais que mes aliments passaient sans être digérés.5°) Revenue à mon lit. je m’asseyais de nouveau très droite et j’étudiais les restes de mes fruits : écorces et pépins Je les arrangeais de façon à obtenir des dessins qui représentaient des solutions de problèmes cosmiques. Je croyais que Don Luis et son père, voyant les problèmes résolus dans mon assiette, me permettraient d’aller « En Bas », au paradis.
Leonora Carrington, En bas
Selon les vieilles croyances populaires, il faut parler à voix basse en pêchant. Il est préférable de jeter les filets à l’heure de la messe, car alors les poissons capturés seront aussi nombreux que les fidèles se rendant à l’office. Lorsque le premier filet est sorti, il faut mettre les poissons dans le sac en disant : « Une perche pour toi, une perche pour moi, le sac et le filet doivent être pleins de perches », – et la pêche sera bonne. Pour se protéger du mauvais sort, les pêcheurs ont l’habitude de cracher sur le premier poisson ainsi que sur l’hameçon et l’appât. Une fois la pêche terminée, les pêcheurs vont dans leur froid pavillon de bain et frappent leurs vêtements avec un balai de bain en disant : « La viande doit sortir et les petits harengs rentrer » (Gaļa ārā, reņģes iekšā). – Il ne faut pas ramener à la maison les poissons à découvert. Il vaut mieux les mettre dans un petit sac afin de les dissimuler aux regards mauvais des jaloux (à Lēdmane). Mais celui qui mange les yeux des poissons est protégé des mauvais regards et de l’envie des jaloux.
Ziedonis Ligers, La cueillette, la chasse et la pêche en Lettonie





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