Aubervilliers, 2018 (arbre aux papillons)

Les Anglais, les Américains n’ont pas la même manière de recommencer que les Français. Le recommencement français, c’est la table rase, la recherche d’une première certitude comme d’un point d’origine, toujours le point ferme. L’autre manière de recommencer, au contraire, c’est reprendre la ligne interrompue, ajouter un segment à la ligne brisée, la faire passer entre deux rochers, dans un étroit défilé, ou par-dessus le vide, là où elle s’était arrêtée. Ce n’est jamais le début ni la fin qui sont intéressants, le début et la fin sont des points. L’intéressant, c’est le milieu. Le zéro anglais est toujours au milieu. Les étranglements sont toujours au milieu. On est au milieu d’une ligne, et c’est la situation la plus inconfortable. On recommence par le milieu. Les Français pensent trop en termes d’arbre : l’arbre du savoir, les points d’arborescence, l’alpha et l’oméga, les racines et le sommet. C’est le contraire de l’herbe. Non seulement l’herbe pousse au milieu des choses, mais elle pousse elle-même par le milieu. C’est le problème anglais, ou américain. L’herbe a sa ligne de fuite, et pas d’enracinement. On a de l’herbe dans la tête, et pas un arbre : ce que signifie penser, ce qu’est le cerveau, « un certain nervous system », de l’herbe.
Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues


Berlin, 2023 (Das Biobuch)

Aujourd’hui encore, elle ne savait pas plaisanter avec les enfants ; elle les trouvait effrontés et déconcertants, et leur exubérance l’effrayait. Elle se sentait inférieure à eux comme à l’époque où, petite fille de six ans, elle était entrée pour la première fois dans la salle de classe et avait vu cette multitude d’êtres terrifiants qui étaient si bruyants et provocants et cruels et dont elle ne pouvait partager les joies et les peines. Elle était l’enfant unique de sa mère et n’aimait que ses propres joies et ses propres peines ; elles étaient éloquentes, familières et subtiles comme le bonheur et les souffrances qu’éprouvaient les comtesses des romans de sa mère. Elle trouvait le rire de ses camarades grossier, leurs larmes pénibles, leurs mains et leurs pieds laids. La fillette qui était assise à côté d’elle sur le banc n’avait que quatre doigts à la main droite ; chaque contact fortuit avec cette enfant lui donnait la chair de poule.
Adelheid Duvanel, « La princesse », Le musée des lunettes (tr. Catherine Fagnot)

 K. W. Gullers, A Touch of Sweden

En effet, quand l’autorité publique est affermie, que les fortunes sont assurées, les privilèges confirmés, les droits éclaircis, les rangs assignés ; quand la nation heureuse et respectée jouit de la gloire au-dehors, de la paix et du commerce au-dedans ; lorsque dans la capitale un peuple immense se mêle toujours sans jamais se confondre : alors on commence à distinguer autant de nuances dans le langage que dans la société ; la délicatesse des procédés amène celle des propos ; les métaphores sont plus justes, les comparaisons plus nobles, les plaisanteries plus fines ; la parole étant le vêtement de la pensée, on veut des formes plus élégantes. C’est ce qui arriva aux premières années du règne de Louis XIV. Le poids de l’autorité royale fit rentrer chacun à sa place ; on connut mieux ses droits et ses plaisirs ; l’oreille, plus exercée, exigea une prononciation plus douce ; une foule d’objets nouveaux demandèrent des expressions nouvelles : la langue française fournit à tout, et l’ordre s’établit dans l’abondance.
Antoine de Rivarol, « De l’universalité de la langue française »

Berlin, 2008 (Gentsch)

Quand je vis son écriture, je restai sans voix.
Presque toutes nos écritures étaient semblables, vagues, enfantines, les o arrondis, larges. La sienne était complètement architecturée. (Vingt ans plus tard je vis quelque chose de semblable dans une dédicace de Pierre Jean Jouve sur un exemplaire de Kyrie.) Évidemment, je feignis de ne pas être étonnée, je ne lui jetai qu’un regard. Mais je m’exerçai en cachette. Et aujourd’hui encore j’écris comme Frédérique, et l’on me dit que j’ai une écriture belle et intéressante. Personne ne sait combien je l’ai travaillée. À cette époque je n’étudiais pas du tout, je n’ai jamais étudié, parce que je n’en avais aucune envie, je découpais des reproductions d’expressionnistes allemands et des chroniques criminelles. Et je les collais dans un cahier.
Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment (tr. Jean-Paul Manganaro)

Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, écrire signifiait écrire pour quelqu’un, écrire quelque chose pour apprendre aux autres, pour les divertir ou pour être assimilé. Écrire n’était que le soutien d’une parole qui avait pour but de circuler à l’intérieur d’un groupe social. Or, aujourd’hui, l’écriture s’oriente dans une autre direction. Bien sûr, les écrivains écrivent pour vivre et pour obtenir un succès public. Sur le plan psychologique, l’entreprise de l’écriture n’a pas changé par rapport à autrefois. Le problème est de savoir dans quelle direction se tournent les fils qui tissent l’écriture. Sur ce point, l’écriture postérieure au XIXe siècle existe manifestement pour elle-même et, si nécessaire, elle existerait indépendamment de toute consommation, de tout lecteur, de tout plaisir et de toute utilité. Or cette activité verticale et presque intransmissible de l’écriture ressemble en partie à la folie. La folie, c’est en quelque sorte un langage qui se tient à la verticale, et qui n’est plus la parole transmissible, ayant perdu toute valeur de monnaie d’échange. Soit que la parole ait perdu toute valeur et ne soit désirée par personne, soit qu’on hésite à s’en servir comme d’une monnaie, comme si une valeur excessive lui avait été attribuée. Mais, en fin de compte, les deux extrêmes se rejoignent. Cette écriture non circulatoire, cette écriture qui se tient debout, c’est justement un équivalent de la folie. Il est normal que les écrivains trouvent leur double dans le fou ou dans un fantôme. Derrière tout écrivain se tapit l’ombre du fou qui le soutient, le domine et le recouvre. On pourrait dire que, au moment où l’écrivain écrit, ce qu’il raconte, ce qu’il produit dans l’acte même d’écrire n’est sans doute rien d’autre que la folie.
Michel Foucault, « La folie et la société », Dits et écrits II

Sarah Lyall, « Air guitar champ makes a comeback », The New York Times (Sept. 10, 2007)

Un ami m’a parlé d’une statue de Giacometti. Je l’avais vue autrefois sans m’en souvenir. Elle a pour titre L’Objet invisible. Je tombe en arrêt devant cette femme longiligne, assise, les genoux pliés, dont la petite tête pourrait provenir de l’ancienne Egypte – mais l’énigme n’est pas dans ce visage. Les avant-bras s’apprêtent à se croiser ou les mains à se rejoindre, mais ces mains restent à distance l’une de l’autre ; entre elles, rien : un vide. Non, pas un vide, car assurément elles tiennent quelque chose, un objet que le spectateur imagine être infiniment précieux, fragile, il ne faut pas qu’il échappe à ses mains, à ses doigts effilés, presque des griffes, il ne faut pas qu’il casse l’objet invisible.
J.-B. Pontalis, En marge des nuits

Portrait of Marcel Breuer

8b § La marchandise est livrée quand elle est dans la possession de l’acheteuse. Au cas où cela se passe via la caisse, il faut, si cela est possible, veiller à ce que les deux parties simultanément et avec un esprit libre, tiennent la marchandise avant que le vendeur lâche prise. Minimisez le temps où la marchandise flotte dans l’air, en s’éloignant de son vendeur, en s’approchant de son acheteuse, afin donc d’éviter ce problème qui se produit quand la marchandise se casse, glisse entre les doigts, échappe ou s’échoue d’une autre manière après que le vendeur a lâché prise, avant que l’acheteur ait attrapé.
Ida Börjel, « Loi sur les biens de consommation » (Nioques #4)

National Geographic (September 1973)

Ce qu’il y a à voir ? Pas grand-chose. À côté d’un magasin qui propose des parapluies se trouve un débit de littérature, des bandes de papier claironnent la gloire du livre de la semaine aux côtés d’autres annonçant que les harengs nouveaux sont enfin arrivés. Les uns vont vanter la géniale organisation de la grande ville non orientale, les autres, les campagnards, trouveront que ce désordre est à vous rendre fou. Mais moi je ne saurais distinguer entre les parapluies, les livres et les harengs : devant moi les différences s’estompent, elles deviennent trop minimes au point que des objets en apparence si divers ne m’apparaissent plus que comme des nuances infimes d’une seule et même matière…
Albert Ehrenstein, Tubutsch (tr. Claude Riehl et Sibylle Muller)



 Budapest, 2019 (pare-brise)

Ce n’est pas que je ne travaille plus, c’est que j’ai un nouveau travail, au noir, et c’est d’être dans la voiture, regarder par la fenêtre le Pays, par le pare-brise. Dès qu’il y a concentration il y a travail, même fermer les yeux est un travail. Le cahier sur mes genoux, assis sur le fauteuil passager, j’attends 20 minutes entre chaque phrase écrite, une heure même, selon le rythme où je fume. J’ai vieilli entre deux phrases, j’ai changé, je suis monté et redescendu, tout un monde entre deux phrases, vécu. Un nuage du ciel a eu le temps de se former se déformer et se défaire s’il a voulu. Les durées sont nettes, elles me découpent.
Arno Calleja, Le mal appliqué

J’ai rêvé d’un homme, un nain. Torse nu. Il avait une tache de naissance sur le ventre.
Une tache immense et il me la montrait. Je disais au nain c’est beau, elle a la forme de l’Afrique. Il me disait ce n’est pas possible je ne suis jamais allé en Afrique. Je n’ai jamais bougé d’ici. Je suis fermier. Je voulais lui toucher la tache. J’ai avancé la main.
Là, le nain fermier a fermé les yeux. J’ai compris qu’il acceptait que je la touche. J’ai touché la tache. La tache lentement changeait de couleur. De rouge elle passait à bleue. J’ai enlevé ma main et la tache est restée bleue, un bleu cobalt, l’Afrique en bleu cobalt. C’était beau, plus beau encore. Le nain fermier a réouvert les yeux. Je me suis réveillée.
Arno Calleja, Tu ouvres les yeux tu vois le titre


 Rosny-sous-Bois, 2009 (rue des Polyanthas)