Je suis une chose simple, indivise et exempte de toute partie. Car je ne suis conscient d’aucune partie en moi ; bien plus, je suis très clairement conscient qu’il n’y a en moi aucune partie. J’ai éventuellement un corps (il faudra en discuter plus tard), et celui-ci a des parties ; moi, aucune. Moi, je pense, et je pense selon des modes extrêmement divers ; mais ce qui en moi pense selon tous ces modes extrêmement divers est un et identique, et par conséquent est simple. En effet, je suis très clairement conscient qu’il n’y a pas de différence entre d’une part ce qui en moi voit (d’après mon jugement, ce sont mes yeux), souffre (d’après mon jugement, ce sont mes pieds), entend (d’après mon jugement, ce sont mes oreilles), et en ce moment philosophe, et d’autre part ce qui dans telle ou telle autre occasion voyait, entendait, philosophait etc. ; mais que c’est moi, absolument un et identique qui vois, entends, souffre et philosophe, en ce moment et à d’autres moments. Et dans ce sens il m’est impossible de découvrir en moi, en tant que je pense, aucune partie.
Arnold Geulincx, Métaphysique (tr. Hélène Bah-Ostrowiecki)



« Ines, wie viele Perlen soll ich dir noch geben, damit du dann drei hast? »

Voici l’ensemble des leçons tirées de cette observation de moi-même ; leçons qui plus est si limpides, que les preuves des mathématiciens ne sont pas à même d’aspirer à la certitude et à l’évidence qu’elles ont pour moi, et pour ceux qui m’ont accompagné dans cette mûre réflexion : 1. Dans notre monde, je ne peux avoir aucune action à l’extérieur de moi. 2. Toute action de ma part, en tant qu’elle est mienne, reste à l’intérieur de moi. 3. C’est par une force divine que parfois elle est diffusée à l’extérieur de moi. 4. Mais dans cette mesure, ce n’est pas mon action, mais celle de Dieu. 5. Elle est diffusée, quand il semble bon à Dieu et pour autant qu’il lui semble bon, selon les lois très librement établies par lui et totalement dépendantes de sa décision. Aussi, que le commandement de ma volonté fasse trembler ma langue dans ma bouche quand je dis « terre » ou qu’il fasse trembler la terre elle-même, c’est exactement de la même importance, c’est en soi le même miracle ; il importe seulement qu’il plaise à Dieu que cela se produise à tel moment et non à tel autre. 6. Je suis seulement spectateur de ce monde. 7. Le Monde lui-même ne peut pas s’offrir en spectacle à moi. 8. Seul Dieu m’offre ce spectacle. 9. Et ce par un procédé ineffable, incompréhensible ; c’est pourquoi parmi les stupéfiants miracles de Dieu, dont il m’estime dans ce monde digne d’être le spectateur, je suis, moi, à la fois son spectateur et son plus grand miracle. 10. Je peux être enlevé à ce spectacle, je peux être arraché à ce monde, voire à l’instant-même. Et pour moi être dans ce monde n’est rien d’autre qu’être spectateur de ce monde (rôle qui est mien, mais que je dois à Dieu) et faire bouger certaines de ses parties, à savoir certains éléments de ce corps (rôle qui appartient à Dieu seul, qui m’est seulement prêté et dont je suis comptable parce qu’il y va de ma volonté). 11. Je crains cet arrachement au monde, qu’on appelle mort. 12. Soit parce que je suis habitué aux choses corporelles et qu’il est difficile d’y être enlevé, soit parce que j’ai mauvaise conscience, je sais que le bilan des comptes que j’ai à rendre ne m’est pas favorable.
Arnold Geulincx, Éthique (tr. Hélène Bah-Ostrowiecki)



Joachim Menzhausen, Einführung in das Grüne Gewölbe

THINGS 
When they say, “There is a thing.”
It is a thing lying on the ground.
Or a thing comes down the road,
noise.
One might say it is a snake or a beast
or a thing someone will show you.
You feel like this,
“What will he show me?”
Well, who knows what he will show me?
Perhaps what he will show me, perhaps palm or gold.
Perhaps he will show me things of the house.
Perhaps a thing, too.
Perhaps a cunt.
Perhaps a cockroach, too.
Or a small cockroach,
or an iguana,
or a scorpion,
or a tarantula,
or a centipede,
or a small iguana,
or a large iguana,
or a large centipede,
or a woman
embracing.
Alonzo Gonzales Mó, « Mayan Definitions » (Jerome Rothenberg, Technicians of the Sacred)


Aubervilliers, 2018 (arbre aux papillons)

Les Anglais, les Américains n’ont pas la même manière de recommencer que les Français. Le recommencement français, c’est la table rase, la recherche d’une première certitude comme d’un point d’origine, toujours le point ferme. L’autre manière de recommencer, au contraire, c’est reprendre la ligne interrompue, ajouter un segment à la ligne brisée, la faire passer entre deux rochers, dans un étroit défilé, ou par-dessus le vide, là où elle s’était arrêtée. Ce n’est jamais le début ni la fin qui sont intéressants, le début et la fin sont des points. L’intéressant, c’est le milieu. Le zéro anglais est toujours au milieu. Les étranglements sont toujours au milieu. On est au milieu d’une ligne, et c’est la situation la plus inconfortable. On recommence par le milieu. Les Français pensent trop en termes d’arbre : l’arbre du savoir, les points d’arborescence, l’alpha et l’oméga, les racines et le sommet. C’est le contraire de l’herbe. Non seulement l’herbe pousse au milieu des choses, mais elle pousse elle-même par le milieu. C’est le problème anglais, ou américain. L’herbe a sa ligne de fuite, et pas d’enracinement. On a de l’herbe dans la tête, et pas un arbre : ce que signifie penser, ce qu’est le cerveau, « un certain nervous system », de l’herbe.
Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues


Berlin, 2023 (Das Biobuch)

Aujourd’hui encore, elle ne savait pas plaisanter avec les enfants ; elle les trouvait effrontés et déconcertants, et leur exubérance l’effrayait. Elle se sentait inférieure à eux comme à l’époque où, petite fille de six ans, elle était entrée pour la première fois dans la salle de classe et avait vu cette multitude d’êtres terrifiants qui étaient si bruyants et provocants et cruels et dont elle ne pouvait partager les joies et les peines. Elle était l’enfant unique de sa mère et n’aimait que ses propres joies et ses propres peines ; elles étaient éloquentes, familières et subtiles comme le bonheur et les souffrances qu’éprouvaient les comtesses des romans de sa mère. Elle trouvait le rire de ses camarades grossier, leurs larmes pénibles, leurs mains et leurs pieds laids. La fillette qui était assise à côté d’elle sur le banc n’avait que quatre doigts à la main droite ; chaque contact fortuit avec cette enfant lui donnait la chair de poule.
Adelheid Duvanel, « La princesse », Le musée des lunettes (tr. Catherine Fagnot)

 K. W. Gullers, A Touch of Sweden

En effet, quand l’autorité publique est affermie, que les fortunes sont assurées, les privilèges confirmés, les droits éclaircis, les rangs assignés ; quand la nation heureuse et respectée jouit de la gloire au-dehors, de la paix et du commerce au-dedans ; lorsque dans la capitale un peuple immense se mêle toujours sans jamais se confondre : alors on commence à distinguer autant de nuances dans le langage que dans la société ; la délicatesse des procédés amène celle des propos ; les métaphores sont plus justes, les comparaisons plus nobles, les plaisanteries plus fines ; la parole étant le vêtement de la pensée, on veut des formes plus élégantes. C’est ce qui arriva aux premières années du règne de Louis XIV. Le poids de l’autorité royale fit rentrer chacun à sa place ; on connut mieux ses droits et ses plaisirs ; l’oreille, plus exercée, exigea une prononciation plus douce ; une foule d’objets nouveaux demandèrent des expressions nouvelles : la langue française fournit à tout, et l’ordre s’établit dans l’abondance.
Antoine de Rivarol, « De l’universalité de la langue française »

Berlin, 2008 (Gentsch)

Quand je vis son écriture, je restai sans voix.
Presque toutes nos écritures étaient semblables, vagues, enfantines, les o arrondis, larges. La sienne était complètement architecturée. (Vingt ans plus tard je vis quelque chose de semblable dans une dédicace de Pierre Jean Jouve sur un exemplaire de Kyrie.) Évidemment, je feignis de ne pas être étonnée, je ne lui jetai qu’un regard. Mais je m’exerçai en cachette. Et aujourd’hui encore j’écris comme Frédérique, et l’on me dit que j’ai une écriture belle et intéressante. Personne ne sait combien je l’ai travaillée. À cette époque je n’étudiais pas du tout, je n’ai jamais étudié, parce que je n’en avais aucune envie, je découpais des reproductions d’expressionnistes allemands et des chroniques criminelles. Et je les collais dans un cahier.
Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment (tr. Jean-Paul Manganaro)

Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, écrire signifiait écrire pour quelqu’un, écrire quelque chose pour apprendre aux autres, pour les divertir ou pour être assimilé. Écrire n’était que le soutien d’une parole qui avait pour but de circuler à l’intérieur d’un groupe social. Or, aujourd’hui, l’écriture s’oriente dans une autre direction. Bien sûr, les écrivains écrivent pour vivre et pour obtenir un succès public. Sur le plan psychologique, l’entreprise de l’écriture n’a pas changé par rapport à autrefois. Le problème est de savoir dans quelle direction se tournent les fils qui tissent l’écriture. Sur ce point, l’écriture postérieure au XIXe siècle existe manifestement pour elle-même et, si nécessaire, elle existerait indépendamment de toute consommation, de tout lecteur, de tout plaisir et de toute utilité. Or cette activité verticale et presque intransmissible de l’écriture ressemble en partie à la folie. La folie, c’est en quelque sorte un langage qui se tient à la verticale, et qui n’est plus la parole transmissible, ayant perdu toute valeur de monnaie d’échange. Soit que la parole ait perdu toute valeur et ne soit désirée par personne, soit qu’on hésite à s’en servir comme d’une monnaie, comme si une valeur excessive lui avait été attribuée. Mais, en fin de compte, les deux extrêmes se rejoignent. Cette écriture non circulatoire, cette écriture qui se tient debout, c’est justement un équivalent de la folie. Il est normal que les écrivains trouvent leur double dans le fou ou dans un fantôme. Derrière tout écrivain se tapit l’ombre du fou qui le soutient, le domine et le recouvre. On pourrait dire que, au moment où l’écrivain écrit, ce qu’il raconte, ce qu’il produit dans l’acte même d’écrire n’est sans doute rien d’autre que la folie.
Michel Foucault, « La folie et la société », Dits et écrits II

Sarah Lyall, « Air guitar champ makes a comeback », The New York Times (Sept. 10, 2007)

Un ami m’a parlé d’une statue de Giacometti. Je l’avais vue autrefois sans m’en souvenir. Elle a pour titre L’Objet invisible. Je tombe en arrêt devant cette femme longiligne, assise, les genoux pliés, dont la petite tête pourrait provenir de l’ancienne Egypte – mais l’énigme n’est pas dans ce visage. Les avant-bras s’apprêtent à se croiser ou les mains à se rejoindre, mais ces mains restent à distance l’une de l’autre ; entre elles, rien : un vide. Non, pas un vide, car assurément elles tiennent quelque chose, un objet que le spectateur imagine être infiniment précieux, fragile, il ne faut pas qu’il échappe à ses mains, à ses doigts effilés, presque des griffes, il ne faut pas qu’il casse l’objet invisible.
J.-B. Pontalis, En marge des nuits

Portrait of Marcel Breuer

8b § La marchandise est livrée quand elle est dans la possession de l’acheteuse. Au cas où cela se passe via la caisse, il faut, si cela est possible, veiller à ce que les deux parties simultanément et avec un esprit libre, tiennent la marchandise avant que le vendeur lâche prise. Minimisez le temps où la marchandise flotte dans l’air, en s’éloignant de son vendeur, en s’approchant de son acheteuse, afin donc d’éviter ce problème qui se produit quand la marchandise se casse, glisse entre les doigts, échappe ou s’échoue d’une autre manière après que le vendeur a lâché prise, avant que l’acheteur ait attrapé.
Ida Börjel, « Loi sur les biens de consommation » (Nioques #4)

National Geographic (September 1973)