Voici des exemples de questions posées à l'adulte :
À 3;1 : « Pourquoi le nuage s'est en allé ?Pourquoi est-ce que le vent l'a chassé ?Pourquoi est-ce que le soleil se cache derrière les nuages ?Pourquoi le transformateur fait tant de bruit ? »
À 3;6 : « Pourquoi est-ce que la grotte doit être si noire ?Pourquoi y a-t-il justement là des baies de quineredons ?Pourquoi est-ce que le toit se casse si on jette des pierres ? »
À 4 ans : « Le radiateur est froid. Pourquoi ?Pourquoi est-ce que l'eau creuse la pierre ?Pourquoi est-ce que les dents se cassent si on mord les pierres ?Qu'est-ce que le Bon Dieu a fait pour que les cerises soient si grandes ?À quoi servent les chaînes ?Pourquoi doivent-elles tenir les poids ?Pourquoi la colle doit rester liquide ? »
« Pourquoi elles [les oreilles] sont petites à vous, et moi je suis petit, elles sont grandes ? » et « Pourquoi papa est plus grand que vous et il est jeune ? » — « Pourquoi, pas aux dames, elles viennent les barbes ? » — « Pourquoi j'ai une bosse [au poignet] ? » — « Pourquoi moi je ne suis pas né comme ça [muet] ? » — « Les chenilles deviennent des papillons. Alors, moi je deviendrai une petite fille ? — Non. — Pourquoi ? » — « Pourquoi est-ce qu'elle [une chenille morte] devient toute petite ? Quand je serai mort est-ce que je deviendrai aussi tout petit ? »
« Elles sont mortes [ces feuilles] ?Oui.Mais elles bougent avec le vent. » — « Elle [une feuille que Del vient de couper] vive encore maintenant ?… — [Il la remet sur la branche] : Elle vive mainlenant ? » — « Si on la met dans l'eau ? — Elle durera plus longtemps. — Encore un jour et puis ? — Elle sèchera. — Elle mourra ? — Oui. — Pauvre petite feuille ! »

Jean Piaget, Le langage et la pensée chez l'enfant

On sait que (…) jusqu'à 8 ans (…), les enfants ou bien ne savent pas définir et se contentent de montrer les objets ou de répéter sans autre le mot à définir (une table… c'est une table) ou bien définissent, suivant l'expression consacrée, « par l'usage ». Ainsi lorsqu'on demande à l'enfant : « Qu'est-ce que c'est qu'une fourchette » il répond : « C'est pour manger. » « Qu'est-ce que c'est qu'une maman ? — C'est pour faire le dîner. » « Qu'est-ce que c'est qu'un escargot ? — C'est pour écraser. » Incessamment, au cours de nos enquêtes, nous avons retrouvé ce type de définitions, caractérisé par les mots « c'est pour ». Ainsi une montagne « c'est pour monter dessus », un pays « c'est pour voyager », la pluie « c'est pour arroser », etc., etc.
Jean Piaget, Le jugement et le raisonnement chez l'enfant

Fischli & Weiss, « Vegetarisches Wagnis » (Weltbild Taschenlexikon)

Yo tengo como un proceso de amistad con las palabras: primero me hago amigo directo de ellas; y después me quedo muy contento cuando se me aparecen juntas, dos que nunca habían estado juntas, que habían simpatizado o se habían atraído en algún lugar de mi alma no vigilado por mí. Y me da una sorpresa encantada al verlas aparecer juntas y sabiendo que se habían hecho amigas.
Pero hay palabras que nunca podrán ser amigas mías: las que no me parecen naturales o las que no entran en el misterio de la simpatía. Tal vez tenga incapacidad para querer a muchas o quiera ser fiel a antiguas amigas o me cueste una nueva amistad o cualquier otra cosa que no sé. ¿A ti no te pasa lo mismo?
Felisberto Hernández, Carta a Paulina Medeiros

 Berlin, 2019 (American Journal of Potato Research)

Lorsque vous ouvrez les yeux au milieu d’une campagne, dans l’instant même que vous les ouvrez, vous découvrez un très grand nombre d’objets, chacun selon sa grandeur, sa figure, son mouvement ou son repos, sa proximité ou son éloignement, et vous découvrez tous ces objets par des perceptions de couleurs toutes différentes. Cherchons quelle est la cause de ces perceptions si promptes que nous avons de tant d’objets.
Nicolas Malebranche, Entretien d’un philosophe chrétien et d’un philosophe chinois

« Les djinns sont partout, pas seulement dans la nature. Il y en a beaucoup à Tachkent comme à Paris, mais les gens ne s'en rendent pas compte. Vous ne les voyez pas, mais ils vivent à côté de nous, sous les ponts, dans les endroits sales (iflâs), là ou l'on jette les cendres, dans les décharges (xâkestar), dans le fumier (gomba), il y en a partout… Pendant la journée il se promènent peu car ils vivent plus la nuit : à partir de vingt heures, après la prière du soir, ils entrent en activité. Vers quatre heures du matin, quand le mollâ appelle à la prière et que les fidèles se lèvent, afin que personne ne les surprenne, ils disparaissent tous sous les ponts, dans les ordures, dans les ravins, dans les cagibis… »
« Durant l'hiver et l'été, ils se promènent moins et sont moins nuisibles. Au printemps, quand les plantes poussent et que les fleurs éclosent, les djinns deviennent plus nombreux. Ils se promènent en famille pour regarder. À l'automne aussi, quand les feuilles jaunissent et tombent, ils sont nombreux et investissent (miseporand) davantage les humains. Il y a alors plus de maladies. (…) »
« Les pari se promènent en volant, et pour se reposer, s'assoient par terre. Les djinns peuvent se déplacer très vite, par exemple d'ici à Paris en quelques minutes, et ils peuvent emporter quelqu'un avec eux dans le monde caché. »
« Sous ma maison il y a une cave, et quand ma femme y entre, à chaque fois, ils l'embrassent sans qu'elle s'en rende compte, car elle ne voit pas ces choses. Quand elle dort aussi, ils s'amusent avec elle en la pinçant jusqu'à ce qu'elle ait des bleus. Elle me les montre le lendemain, mais elle ne sent rien. Ils l'attrapent et s'amusent avec elle. »
« Une nuit je marchais près du pont et j'ai vu les djinns : ils étaient innombrables, deux ou trois mille, ils avaient fait un feu et dansaient et sautillaient autour. L'un d'eux a fait semblant d'être mort et ils ont fait un simulacre de funérailles, avec suppliques, etc. Une partie d'entre eux pleurait le défunt, une partie s'amusait, une autre faisait autre chose. »
Jean During et Sultonali Khudoberdiev, La voix du chamane

Berlin, 2020 (Müllerstrasse)

En classe, depuis l'âge de 3 ans, il est noté par l'institutrice comme très paresseux, très turbulent, très sale. Chez lui, il n'est affectueux avec personne, ne peut pas supporter ses frères plus jeunes, il frappait son frère mourant avec un bâton ; quand on lui dit qu'il était mort, il répondit que cela lui était bien égal. Quand son frère de 12 ans ( placé à Théophile-Roussel) vient en congé, il lui dit : « Qu'est-ce que tu viens faire ici ? Ce n'est pas ta place. »
Il aime battre les animaux, il garde l'argent que sa mère lui donne pour faire des commissions, pour s'acheter des bonbons qu'il mange avec une gloutonnerie extrême, et pour restituer l'argent, mendie dans les rues. Il se plaint à des étrangers (voisins, fournis­seurs) de mauvais traitements que lui infligeraient ses parents. Trois plaintes ont été portées ainsi devant le Procureur de la République, une fois il est venu se plaindre lui-même au commissa­riat. Coléreux et violent, il a menacé d'un couteau sa grand-mère. Il vole des œufs chez les épiciers entraînant son frère de 5 ans, prend de l'argent dans le porte-monnaie de sa mère et avec cet argent achète des bonbons. À l'âge de 5 ans, en sortant de l'école, va se promener, et trouvé errant dans les rues est amené à 9 heures du soir au commissariat, où on lui demande s'il a faim ; il répond tranquillement qu'il veut des gâteaux et des bonbons.
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Pierre 16 ans : père et mère éthyliques très violents – délaissants leurs enfants – déchus de leurs droits. (…) À 13 ans trauma crânien : état comateux durant 3/4 d'heure, 8 jours plus tard accès syncopal, puis épisodes similaires qui bientôt rétrocèdent spontanément. Depuis lors : troubles comateux, étourdissements, picotement oculaire et clignotement par fort ensoleillement. Révulsion oculaire par flash photographique. Absences épisodiques, une crise convulsive récente. E.E.G. vers 13 ans 1/2, anomalies proches du type petit mal. Exacerbation des troubles caractériels : instabilité, colères furieuses quand on s'oppose à ses exigences. Vols d'argent et d'objets divers au domicile familial ou lors de visites familiales chez des parents. Vols exécutés avec une habileté étonnante. Il cache ses larcins dans l'appartement de sa mère mais si adroitement qu'il oublie la cachette et ne peut la retrouver. Lors de périodes de remords il fouille l'appartement avec la mère, extirpe le butin, la mère le rend au propriétaire ou en fait don à une œuvre. Mais il y a toujours un reste qu'il ne retrouve pas ou fait semblant de ne pas retrouver.
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Annette 18 ans. Lourde hérédité : grand-mère présentant une psychose maniaco-dépressive. Le grand-père maternel s'est pendu. Le père s'est pendu par panique lors des bombardements. Première enfance : une crise convulsive à un an. À 4 ans assiste à la mort de son père devant elle et sa mère. Pendant longtemps n'a pas voulu croire à sa mort, imaginait qu'il ressusciterait. Troubles caractériels, colères, vive anxiété dès qu'elle est séparée de sa mère. De 4 ans à 8 ans en internat qui est mal supporté. Triste elle voulait retourner chez sa mère. L'enfant est reprise à 8 ans, puis remise dans un autre internat. Apparition de troubles du caractère de plus en plus graves. Indiscipline, revendications. À 13 ans première fugue pour revenir chez sa mère. De 13 à 17 ans fugues de plus en plus nombreuses toujours pour revenir chez sa mère. Appels multiples à la police, maison de redressement. Violents troubles caractériels. Caractère commun des jours précédant les fugues : exacerbation des troubles caractériels, céphalées tension continuelle. Ne pensait qu'à fuguer pour retourner chez sa mère. E.E.G. à 15 et 17 ans : anomalies du type grand mal. Mariage à 17 ans, habite chez sa mère, normalisation du comportement. À 18 ans au moment de l'accouchement une épiphysiotomie déclenche des crises convulsives. Depuis, calme, Pas de crises, mais nonchalante, négligeant son ménage et sa fillette. Persistance de troubles électro-encéphalographiques. Anomalies paroxystiques photo-sensibles suspectes. Céphalées bitemporales.
Guy Néron, L'enfant fugueur

La fillette se rappelle l'époque des miroirs, lorsqu'elle a constaté, d'abord avec inquiétude, plus tard avec intérêt et, finalement, avec satisfaction et même avec une certaine fierté, que son visage, après qu'un long temps s'était écoulé, demeurait absolument inchangé comme si son apparence ronde charnue défiait l'âge. La fillette s'était mise alors à faire des expériences en rapport avec l'apparence inchangée de son visage. Ainsi, par exemple,  lorsqu'il se trouvait une raison de pleurer, elle se pénétrait de cette raison et pleurait copieusement, et après avoir pleuré, elle allait vite se regarder dans le miroir. Or la crispation des pleurs n'avait pas creusé ses joues, sa peau n'était pas non plus devenue poreuse et nulle ombre ne s'était posée autour de ses yeux. Elle pouvait donc pleurer autant qu'elle voulait et être néanmoins assurée que le fait de pleurer ne laisserait aucune trace sur son grand visage. Une autre fois, elle a menti à quelqu'un et elle s'est regardée ensuite dans un miroir pour voir si son visage s'était mué en celui d'une menteuse, mais soit son visage avait toujours été celui d'une menteuse, soit il n'avait tout bonnement pas changé sous l'effet du mensonge, le visage de la menteuse, en tout cas, était le même que celui d'avant le mensonge, quand ce n'était pas encore un visage de menteuse. Un jour aussi, après que quelqu'un lui a offert inopinément un très beau porte-monnaie en cuir avec un décor représentant la tour penchée de Pise, elle s'est regardée dans le miroir, mais la joie n'était pas visible sur son visage.
Jenny Erpenbeck, L'enfant sans âge (tr. Bernard Kreiss)



 
Berlin, 2019 (géranium)

Ada laissait une enveloppe vide à Angelo quasiment à chaque fois qu'elle venait le voir. Il lui écrivait alors une lettre pour lui dire tout ce qu'il n'arrivait pas à lui dire de visu, et qui paraissait toujours fade, exagéré ou imprécis quand il le communiquait par e-mail. C'était devenu un jeu. Pour que les enveloppes soient reconnaissables, Ada leur apposait systématiquement un timbre qui représentait un paon aux plumes noires. Elle recevait en général les lettres d'Angelo dix jours après son départ de Londres mais ne lui avait presque jamais répondu par écrit, si ce n'est une ou deux fois. Sa manière de répondre était de revenir le voir et de déposer une nouvelle enveloppe sur la table basse qui barrait le couloir d'entrée de sa maison, et empêchait d'ouvrir complètement la porte lorsqu'on en sortait.
Pierre Testard, Les enfants Boetti

« Es ist besonders schön, nachmittags in ein Café oder in eine Konditorei zu gehen. » (German Today)

Ritual focusses attention by framing; it enlivens the memory and links the present with the relevant past. In all this it aids perception. Or rather, it changes perception because it changes the selective principles. So it is not enough to say that ritual helps us to experience more vividly what we would have experienced anyway. It is not merely like the visual aid which illustrates the verbal instructions for opening cans and cases. If it were just a kind of dramatic map or diagram of what is known it would always follow experience. But in fact ritual does not play this secondary role. It can come first in formulating experience. It can permit knowledge of what would otherwise not be known at all. It does not merely externalise experience, bringing it out into the light of day, but it modifies experience in so expressing it. (…) There are some things we cannot experience without ritual. Events which come in regular sequences acquire a meaning from relation with others in the sequence. Without the full sequence individual elements become lost, imperceivable.
Mary Douglas, Purity and Danger

« Les jeunes gens dansent souvent sans partenaire »

On prétend que le magicien se reconnaît à certains caractères physiques, qui le désignent et le révèlent, s'il se cache. On dit que, dans ses yeux, la pupille a mangé l'iris, que l'image s'y produit renversée. On croit qu'il n'a pas d'ombre. Au Moyen Âge on cherchait sur son corps le signum diaboli. Il n'est pas douteux, d'ailleurs, que beaucoup de sorciers, étant hystériques, ont présenté des stigmates et des zones d'anesthésie. Quant aux croyances concernant le regard particulier du magicien, elles reposent, en partie, sur des observations réelles. Partout on trouve des gens dont le regard vif, étrange, clignotant et faux, le « mauvais œil » en un mot, fait qu'ils sont craints et mal vus. Ils sont tout désignés pour être magiciens. Ce sont des nerveux, des agités, ou des gens d'une intelligence anormale pour les milieux très médiocres où l'on croit à la magie. Des gestes brusques, une parole saccadée, des dons oratoires ou poétiques font aussi des magiciens. Tous ces signes dénotent d'ordinaire une certaine nervosité que, dans beaucoup de sociétés, les magiciens cultivent et qui s'exaspère au cours des cérémonies. Il arrive fréquemment que celles-ci soient accompagnées de véritables transes nerveuses, de crises d'hystérie, ou bien d'états cataleptiques. Le magicien tombe dans des extases, parfois réelles, en général volontairement provoquées. Il se croit alors, souvent, et parait, toujours, transporté hors de l'humanité. Depuis les jongleries préliminaires jusqu'au réveil, le public l'observe, attentif et anxieux, comme de nos jours aux séances d'hypnotisme.
Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, « Esquisse d'une théorie générale de la magie »

Wilhelm Lehmbruck, Der Gestürzte

Je ne saurais dire comment a eu lieu, dans mon cas personnel, l'éveil de ma conscience. L'obscurité est complète, l'amnésie totale. Ma première réminiscence précise est visuelle : tout à coup, je vois mon père qui lit le journal à table, le corps penché au-dessus de la nappe blanche, et tout le visage taché par la lumière du quinquet de pétrole filtrée à travers un abat-jour de toile verte. Voir la peau de mon père dégoulinante de vert me produisit une surprise si grande que j'éclatai d'un rire nerveux et irrépressible. Les deux souvenirs suivants sont olfactifs : l'odeur de liège brûlé un peu âcre qui flotte toujours dans l'air de Palafrugell et qui donne aux visiteurs à l'odorat sensible la sensation d'un incendie que l'on viendrait juste d'éteindre, et l'odeur de velours des vêtements – qui m'a toujours paru désagréable, aigre. Plus tard, j'ai associé cette odeur forte au petit bruit de frottement que font les pantalons de velours quand les gens marchent. Le quatrième souvenir est désagréable : c'est la sensation d'angoisse que me causa un jour le fait de rêver que je marchais sur le rebord de la corniche du clocher. Le vertige m'a toujours été insupportable. Je suis un animal de terres plates, tout au plus légèrement ondulées, un animal de l'horizontalité.
*
Parfois je sens que je ne serai jamais un homme matinal. Chaque jour, ma curiosité pour ces heures-là de la journée diminue. Quand je me lève tôt et que je sors de la maison, j'ai l'impression d'interrompre les phrases des gens, bref, de les gêner. Le matin, les gens ont du travail, ils s'affairent, se consacrent au commerce, font diligence, et ne veulent pas être dérangés. Le matin, moi, je n'ai rien à faire – rien à faire de ce que les gens ont l'habitude de faire le matin. Ma présence alors au milieu des autres est une interférence embarrassante, désagréable, superflue. C'est pour cette raison que ces heures-là me semblent les moments de la journée les plus inutiles, les plus dépourvus de sens et de finalité, les plus négligeables. Il est très possible que je me lève tard toute ma vie par délicatesse, pour ne pas mettre de bâtons dans les roues, pour ne pas interrompre les autres.
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Ma grand-mère Marieta mange tout avec du pain. Les figues, les abricots, les pêches, elle mange tout avec du pain. Elle mange même le raisin. Si elle grignote une ou deux noisettes, une noix, une amande, une châtaigne, ou des raisins secs, elle prend toujours un peu de pain. Que ce soit avec de la confiture, du touron, n'importe quelle autre confiserie, il lui faut son croûton de pain. Si elle boit un verre de vin doux, elle y trempe un petit biscuit sec. Lorsque nous étions petits et que nous allions déjeuner chez elle, rue Estret, et qu'elle nous donnait du biscuit qu'elle faisait elle-même, à merveille, elle nous disait :
– Prenez un peu de pain avec, un tout petit peu…
*
Les marins n'aiment pas ce temps-là. Ce qui leur plaît de toute façon, c'est de trouver un prétexte pour rester au café toute la journée à jouer aux cartes ou de passer leur temps, à moitié affalés sous les arcades, à regarder le clapotis de la pluie sur la mer. Chez les marins, la paresse est une chose sérieuse, douce et exquise. En réalité leur idéal est d'atteindre cette espèce de somnolence provoquée par une torpeur parfaitement contrôlée.
Je pense que cet état d'esprit du marin face aux choses qui l'entourent est vraiment une manifestation d'ordre supérieur. Lorsqu'on arrive dans un de ces villages, le fait de ne pas trouver de prétextes pour tuer rapidement le temps nous plonge dans une exaspération, dans une tension nerveuse qui vue de l'extérieur peut sembler tout à fait grotesque. Ensuite, on entre dans une phase de mélancolie morbide, attaquant les muscles qui nous permettent de bouger et suscitant en nous une grande paresse et une irrépressible envie de vivre en position horizontale. Puis on réagit – je connais personnellement tous les délices de cet état – et on trouve à s'occuper avec les choses les plus minuscules. Ces occupations infimes entraînent une fatigue délicieuse et paradisiaque. L'ennui, s'il est convenablement accepté, est une sensation inénarrable.
Je commence à trouver goût à toutes les choses. Regarder tomber la pluie, allumer un feu sur un talus, surveiller les évolutions d'une barque, mâcher une brindille de thym, respirer
l'air embaumant la résine de pin, cueillir des champignons, chercher des asperges sauvages ou des escargots, sont des occupations qui honorent les gens modestes et honnêtes.
Josep Pla, Le cahier gris (tr. Pascale Bardoulaud)