Liverpool, 2007 (Mersey)

Au cours de son existence, il n'a jamais pris de résolution, il n'a jamais rien choisi, ni une femme, ni une idéologie, il n'est ni hippie ni gauchiste, ni vagabond ni clochard, il n'est le fan de personne — pas même de Arthur Gordon Pym — il ne songe même pas à étayer sa vie par une quelconque théorie ; ça lui est parfaitement égal que d'autres vivent autrement que lui, et je ne l'ai jamais entendu se plaindre de la vie, dire « ma vie », « notre vie », « la vie » tout court, ça ne rimerait à rien, la vie, il ne s'en occupe pas. Il a eu des contacts avec la drogue, l'alcool, l'art, les études même ; seulement tout cela ne l'a pas atteint.
La dernière fois que nous l'avons vu, il revenait du Mexique, où il avait vécu parmi les Indiens, sans faire de recherche, sans avoir rien découvert, rien observé, ni développé, demandant simplement s'il y avait un toit pour lui, et il y en avait eu un chaque fois.
— Qu'est-ce que tu as fait, là-bas? — Dessiné. — Montre…
Et il exhibe quelques dessins au crayon — pas des Indiens ; des paysages, vingt ou trente paysages en deux ans.
Ça m'énerve qu'il ne s'asseye pas. Il reste debout au milieu de la chambre, toute la journée, et aussi le lendemain et le surlendemain. Je n'y tiens plus et je l'engueule. Il s'excuse, il s'assied. « Les Indiens se tiennent debout », dit-il. Moi, je me souviens de livres où j'ai vu des Indiens accroupis. Mais ce n'est pas la peine de le contredire.
— De temps en temps, dit-il, il y en a un qui part, qui pivote sur ses talons et se met en route, à petits pas rapides, et les autres savent, sans même le formuler, qu'il va à la ville. Deux jours de marche, puis il sera dans la ville, debout, comme il était debout parmi les autres, debout dans un coin de rue jusqu'au coucher du soleil, sur quoi il pivotera de nouveau sur ses talons, et trois jours plus tard, il sera de retour, debout, sans rien raconter. Ce qu'il a vu en ville n'a pas de nom, il ne s'étonne pas que cela existe, et que cela ait une fonction, cette idée ne l'effleure pas. Il regarde la vie ; il n'observe pas ; il se contente de regarder.
— La morale de cette histoire ? Il n'y a pas de morale.
Je risque une question : « Tu vivais de quoi ? Tu avais du fric ? » Il réfléchit, se trouble, je retire ma question, regrettant de l'avoir posée. Il n'a jamais eu d'argent et il a toujours eu l'air soigné, propre ; il n'a rien du type qui se laisse aller. Je ne comprends pas comment il s'y prend pour avoir toujours les mêmes vêtements et qu'ils soient toujours propres. Ma femme me dit qu'il les a lavés. Je ne sais pas comment il procède, mais ils n'ont jamais l'air mouillés.

Peter Bichsel, « Une histoire anachronique », Histoires anachroniques (tr. Gabrielle Faure)




Cities of Europe, Berlitz Guides

Qui étais-tu avant d'être toi ?
Dehors sur la route il ne passe personne.
La lumière de la pièce tombe verticale
faisant saillir les pommettes, effaçant le menton
avec toujours la question : « avons-nous existé ? ».
C'est pourquoi
j'ai jeté le verre par la fenêtre.
Ainsi du moins j'ai entendu sur le trottoir en bas le bruit :
« nous existons ».

Yannis Ritsos, « Enfin », Balcon (tr. Anne Personnaz)


 Séoul, 2017 (Dongsomun-ro)

Dans la façon de construire une maison, il faut surtout penser à l'été. En hiver on vit n'importe où. Mais à la saison chaude une mauvaise demeure est chose intenable. Une eau profonde ne donne point de fraîcheur. Un filet d'eau courante est de loin plus rafraîchissant. Pour voir des choses de petite dimension, une pièce à portes coulissantes est plus lumineuse qu'avec des volets ajourés. Un plafond trop haut rend la pièce froide en hiver et les lampes éclairent moins bien. On s'accorde enfin à juger que, dans la construction, une place réservée sans usage défini est à la fois agréable à l'œil et utile en mille occasions.
Urabe Kenko, Les Heures oisives (tr. Charles Grosbois et Tomiko Yoshida)

Quelle maison brûle ? Le pays où tu vis ou l’Europe ou le monde entier ? Peut-être les maisons, les villes sont déjà brûlées, nous ne savons pas depuis combien de temps, consumées dans un unique immense bûcher, que nous avons feint de ne pas voir. De certaines il ne reste que des bouts de mur, une paroi décorée d’une fresque, un lambeau du toit, des noms, de très nombreux noms, déjà mordus par le feu. Et, toutefois, nous les recouvrons si soigneusement d’enduits blancs et de mots mensongers qu’ils semblent intacts. Nous vivons dans des maisons, des villes consumées de fond en comble comme si elles étaient encore debout, les gens font semblant d’y habiter et sortent dans la rue masqués entre les ruines comme s’il y avait encore les quartiers familiers d’autrefois.
Giorgio Agamben, « Quand la maison brûle » (tr. Florence Balique)



« Pompei. Casa di Cornelio Rufo » / « Pompei. Panorama »

On entend, en France, les phrases du monde d’avant, dites sur le ton du monde d’avant (tranquille et assuré, assuré et concerné), par des visages du monde d’avant. Ils ont simplement perdu en substance et planent, décollés.
Je ne comprends pas ce qu’ils disent.
Je ne vois pas le rapport.
Nathalie Quintane, Un œil en moins


 Séoul, 2019 (Seogyo-dong)

The coloured pictures succeeded each other in front of her: gigantic stesoned men streched across the screen on their even more gigantic horses, trees and cactus-plants rose in the foreground or faded in the background as the landscape flowed along; smoke and dust and galloping. She didn't attempt to decide what the cryptic speeches meant or to follow the plot. She knew there must be bad people who were trying to do something evil and good people who were trying to stop them, probably by getting to the money first (as well as Indians who were numerous as buffalo and fair game for everyone), but it didn't matter to her which of these moral qualities was incarnate in any given figure presented to her. At least it wasn't one of the new Westerns in which people had psychoses. She amused herself by concentrating on the secondary actors, the bit players, wondering what they did in their no doubt copious spare time and whether any of them still had illusions of future stardom.
Margaret Atwood, The Edible Woman


 Berlin, 2020 (Pirouette)

Une danse de possession peut durer plusieurs heures, voire même plusieurs jours sans aucun succès. Mais quand les zima connaissent leur métier, ces échecs sont rares : la musique, les phrases des devises, les pas de danse déclenchent l'étrange mécanisme. À un signe imperceptible, les prêtres et les musiciens sentent qu'un des génies appelés commence à se manifester (ils sentent « un vent frais » sur leur visage) ; alors, ils bouleversent l'ordre habituel des danses, l'orchestre ne joue plus qu'un seul air, les zima ne récitent plus qu'une seule devise. Sans doute, l'ensemble des danseurs continue le mouvement en cours, mais un seul d'entre eux est l'objet de la sollicitude des prêtres qui l'entourent et récitent des devises de plus en plus efficaces, en désignant successivement la droite et la gauche du danseur : le génie ne doit venir ni à droite ni à gauche, mais au milieu, sur le danseur lui-même. Soudain, celui-ci tressaille, pleure et s'arrête. Ce n'est déjà plus une danse mais une convulsion, et au paroxysme du frisson, le danseur roule sur le sol en hurlant : la danse s'achève. À ce moment même, un dieu s'est incarné dans le corps d'un homme.
Quand un peu calmé par les soins des « femmes tranquilles », le Holey se relève, son comportement, sa voix, sa démarche n'ont plus rien de commun avec ce qu'ils étaient avant la possession. Ils sont caractéristiques du génie présent, et permettent à coup sûr de reconnaître cette divinité : par exemple, les Hargey paralytiques se tiennent à genoux et sautent sur leurs genoux pour se déplacer ; Kyirey, qui est borgne, ferme un œil ; Zatao se couvre la tête de poussière et mange de la terre ; Nyalya, qui est coquette, secoue au contraire la poussière qui la macule ; Sadyara, qui est un serpent, rampe sur la terre ; Dongo le génie du tonnerre, montre le ciel et grogne… autant de comportements particuliers : ici, le mythe se matérialise de la façon la plus singulière, les personnages invisibles se montrent à tout le monde tels qu'ils sont. Et pour que cette identité soit encore plus complète, ce sont les génies eux-mêmes qui réclament leurs vêtements et leurs objets rituels, de cette voix qui, elle aussi, est autre, heurtée et lointaine.
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Le rôle des femmes tranquilles est d'aider et d'organiser matériellement tout ce qui touche au culte des Holey. Ce sont elles qui préparent la nourriture pour les génies (gâteaux spéciaux où se mêlent les poudres des arbres), pilent l'écorce des arbres en poudre (pour certaines préparations il faut que cette écorce soit pilée par une jeune fille vierge), réparent et rangent les objets rituels des génies. Dans les cérémonies, leur rôle, bien que très caché est fort important, elles sont en quelque sorte les « machinistes » chargés de toute la besogne matérielle de la fête, s'occupant des danseurs en crise, les déshabillant, ou recouvrant leurs parties sexuelles, les aident à revêtir les costumes rituels, et à prendre leurs objets particuliers, essuyant la bave ou la sueur des possédés, les mouchant, apportant les mortiers ou les nattes sur lesquels ceux-ci s'assoient, leur parlant d'une façon gentille en priant les génies de rester davantage (je n'oublierai jamais l'une de ces vieilles femmes caressant doucement le dos d'un autre possédé par Nyaberi et secoué de furieux sanglots et qui lui répétait d'une voix infiniment douce : Nyaberi Nyaberi…), éloignant les jeunes enfants qui risquent d'être blessés par des manifestations trop brutales de Haouka. Bref ce sont les rouages, discrets mais indispensables, du mécanisme apparemment désordonné de la cérémonie. Leur présence est absolument nécessaire car, aussi bien les musiciens que les prêtres sont susceptibles d'être soudain possédés et ne plus pouvoir surveiller ou diriger l'opération ; alors que ces femmes, que l'on sait ne pas être possédées, resteront calmes et lucides jusqu'au bout.
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Le plus souvent, les génies eux-mêmes commencent le dialogue en demandant aux prêtres pourquoi ils les ont fait venir. Ils parlent d'une voix singulièrement voilée et tremblante, et leurs phrases sont pleines de certains tics (par exemple ils les commencent toutes par le nom du prêtre en traînant sur la première syllabe : aaaaaadamu…) ce qui fait de leur conversation une sorte de récitatif rythmé. Les prêtres leur répondent au contraire de leur voix normale, comme s'ils parlaient à des hommes ordinaires. Ces conversations sont d'ailleurs très décousues : aux réponses (volontiers badines) des prêtres, les génies posent de nouvelles questions d'un ton ampoulé puis, toujours sur le même ton, donnent les renseignements qu'on leur demande. De temps en temps , leurs phrases sont brutalement interrompues par des crises violentes que calment les femmes tranquilles et, à la fin de ces crises, le génie crie : « dépêchez-vous il y a d'autres hommes qui me demandent… » D'une phrase tirée des devises, le prêtre fait oublier cette impatience et la conversation reprend. Quand les prêtres en ont fini, les spectateurs s'approchent à leur tour pour poser des questions ou donner des cadeaux (billets de cent sous, la plupart du temps), que les génies examinent longuement avant de les donner aux musiciens qui les placent dans un endroit déterminé (sous une calebasse par exemple).
À partir de ces conversations individuelles les cérémonies qui étaient déjà en form de bousculade deviennent une véritable « foire » bruyante, poussiéreuse et brutale, où les confidences les plus intimes sont répétées d'une voix forte par les génies, où les Haouka tentent d'attirer l'attention par des tours de prestidigitation, se brûlent avec des torches, mâchent de la braise, se flagellent à coups sonores, poussent des cris stridents ou des jurons épouvantables en mauvais français…
Les conversations ne durent pas très longtemps, à moins que l'occasion soit vraiment exceptionnelle. Au bout de dix minutes à un quart d'heure, les dieux s'en vont.
Jean Rouch, La religion et la magie Songhay


 « Sandra Day O'Connor was sworn in as the first female justice of the U.S. Supreme Court » (Encyclopædia Britannica)

Lorsqu'une querelle éclate au village entre deux hommes appartenant à une même famille indivise, leur doyen, gina bana, essaye de ramener le calme entre les adversaires ; s'il n'y réussit pas, si les jeunes gens refusent de l'écouter, le vieillard va trouver le Hogon. Celui-ci se rend lui-même sur les lieux (si le fait se passe à Ogol-du-haut) ou envoie un messager, très souvent sa femme, son fils ou son frère, porteur de sa canne. Tout bruit cesse dans la maison à la vue du Hogon ou de son messager, qui s'installe en maître dans la cour et se fait expliquer les faits par les intéressés, en présence de tous les hommes de la famille. Le plus âgé des adversaires a la parole pour expliquer les causes de la dispute, le plus jeune parle ensuite ; mais ces explications ne présentent guère d'importance en elles-mêmes, car la sentence, au dire des indigènes, serait invariable : le Hogon se tourne vers l'aîné des combattants, pose sa canne près de lui et lui dit simplement : « pardonne-lui ». L'autre répète docilement : « je lui pardonne, excuse-moi » ; et ajoute : « pardonne-lui, à lui aussi » ; puis il verse au Hogon une amende de vingt cauris, en signe de soumission. Le jeune homme a eu tort d'oublier le respect qu'il devait à son aîné, mais la faute essentielle est le trouble que les deux hommes ont apporté à la paix du village, incarnée dans la personne du Hogon. Quant au motif de la querelle, il ne présente par lui-même qu'un intérêt médiocre et si l'on discute ensuite longuement, c'est surtout par goût de la discussion ; personne ne se soucierait de démêler les causes profondes du désaccord.
Denise Paulme, Organisation sociale des Dogon

La vie appartient aux autres, il en a toujours été ainsi. Je suis là et je vois qu'elle passe, la vie passe dans la vie des autres, c'est un miracle réel et inaccessible qui glisse à travers la vie des autres, les remplissant comme de l'eau, les maximisant comme des doubles mentons.
Eva Baltasar, Permafrost (tr. Annie Bats)

Tu te diriges vers le comptoir, Jakob Bronsky. Le comptoir le plus grand et le moins cher de Times Square : le comptoir du Donald's Pub. Célèbre. Prisé de tous les pauvres types de Times Square. Tu pourrais t'asseoir près de la vitrine pour jeter un œil dehors. Tu vas boire une bière, manger une bouillie de blé dur, plus quelques crackers, fumer une cigarette et réfléchir. Pendant que tu réfléchis, tu regarderas fixement à travers la vitrine et tu observeras la foule dehors qui passe dans la 42e rue tout illuminée, la rue des cinémas à deux sous, des néons clignotants, des embouteillages, des snacks, des cafétérias, des maquereaux, des filles qui tapinent, des pédales, des policiers muets avec leurs gros flingues. Toi, Jakob Bronsky, tu t'installeras de manière à voir ce monde irréel sans que lui puisse te voir.
Edgar Hilsenrath, Fuck America (tr. Jörg Stickan)


Berlin, 2008 (Kluwe)

Ils sont très adonnés au vin. (…) Ils ont la coutume de discuter en état d'ivresse les affaires les plus importantes. Ce qu'ils ont trouvé bon dans leur discussion leur est soumis le lendemain, alors qu'ils sont à jeun, par le maître de la maison où ils se trouvent pour discuter ; s'ils le trouvent bon aussi étant à jeun, ils s'y tiennent ; s'ils ne le trouvent pas bon, ils y renoncent ; et, s'ils ont discuté une première fois à jeun, ils décident de nouveau sur l'affaire étant ivres.
Quand ils se rencontrent sur les chemins, on peut reconnaître à ce signe si ceux qui s'abordent sont du même rang : au lieu de se saluer par des paroles, ils se baisent à la bouche. L'un des deux est-il de condition légèrement inférieure, ils se baisent sur les joues. Si l'un est d'une naissance beaucoup plus basse, il se jette à genoux et se prosterne devant l'autre.
Ils estiment entre tous, après eux-mêmes, les peuples qui habitent le plus près d'eux ; en seconde ligne, ceux qui sont au second degré d'éloignement ; puis, graduellement, ils mesurent leur estime en proportion de la distance, et font le moins de cas de ceux qui habitent le plus loin d'eux ; leur pensée est qu'ils sont eux-mêmes de beaucoup les meilleurs des hommes sous tout rapport, que les autres tiennent à la vertu dans la proportion que nous disons, et que les plus éloignés d'eux sont les pires.
Hérodote, Histoires, I (tr. Ph.-E. Legrand)

Au cours des réunions chez les riches Égyptiens, après que le repas est terminé, un homme porte à la ronde une figurine de bois dans un cercueil, peinte et sculptée à l'imitation très exacte d'un mort, mesurant en tout environ une coudée ou deux ; il montre cette figure à chacun des convives en lui disant : « Regarde celui-là, et puis bois et prends du plaisir ; car, une fois mort, tu seras comme lui. » Voilà ce qu'ils font, pendant qu'ils sont réunis pour boire.
Hérodote, Histoires, II (tr. Ph.-E. Legrand)



 Fossiles du Jurassique supérieur + Fossiles du Crétacé

Cela pourrait sembler absurde, mais c'était justement la qualité particulière de ce temps – sa manière de s'écouler selon le tracé d'une spirale, au lieu de l'habituelle ligne droite – qui me donnait l'impression d'être protégé, comme un homme qui a trouvé un abri contre l'énigmatique hostilité du monde. Il faut dire que j'ai toujours été quelqu'un de peu énergique, voire de déprimé, dépourvu non seulement d'imagination, mais aussi de confiance et d'esprit d'initiative, et il me semblait que les heures passées au ciné-club était une sorte d'alibi parfait, car cela me permettait de pratiquer un semblant d'activité, qui était même récompensé par un salaire dérisoire mais concret, tout en passant le plus clair de mon temps à rêvasser tranquillement, en sortant parfois un carnet dans lequel j'écrivais des vers pleins d'adjectifs qui me plaisaient beaucoup et que je trouvais extraordinairement poétiques, comme « insaisissable », « ténu », « léger ». La chose la plus remarquable, dans ces gribouillis de mots dépourvus de signification, était le mal de chien que je me donnais pour les composer. Je passais de longs moments, durant ces séances épuisantes, le stylo suspendu au-dessus de la feuille blanche, comme attendant le passage d'un mot à harponner. Je crois que les gérants du ciné-club étaient convaincus d'avoir embauché un simple d'esprit, mais bien élevé et inoffensif. Cinéphiles au dernier degré, ils n'arrivaient pas à comprendre pourquoi je n'entrais jamais dans la salle pour voir un film. Et moi, j'étais incapable de leur expliquer combien je me sentais heureux à passer là tous mes après-midi et mes soirées, me nourrissant de cette apparence de réalité qui, pour les gens qui se sentent privés de toute raison d'être, est plus précieuse que l'air qu'ils respirent. La seule chose qui comptait, pour moi, était de pouvoir rester là : j'aurais même accepté de travailler gratis. Du reste, toutes mes tâches étaient extrêmement légères : je donnais un coup de main pour les cartes d'abonnement et les billets aux moments de forte affluence, tenais un bar minuscule qui vendait des sandwiches et des bières tièdes, faisais un peu de ménage ça et là. De temps à autre, on m'envoyait dans la salle pour supplier les spectateurs de ne pas fumer trop et tous en même temps, car avec l'épaisse fumée de leurs cigarettes, ils masquaient le faisceau lumineux du projecteur.
*
Une autre règle fondamentale de ces longues marches est que – contrairement à ce que l'on pourrait croire – la réceptivité est sollicitée par la fatigue, par l'envie de rentrer chez soi, de s'engouffrer dans un refuge plus confortable, d'enlever ses chaussures. Mais tu continues à traîner, les pieds humides et froids comme ce soir, le cœur lourd, la pluie dans les yeux, car c'est au moment où tu n'en peux plus que, effectivement, tu vois quelque chose qui peut susciter en toi un sentiment.
Emanuele Trevi, Songes et fables, « Seul au monde » et
« Celle qui montre la voie » (tr. Marguerite Pozzoli)



Budapest, 2019 (antivols)