Revue « Tour du monde »

Selon les vieilles croyances populaires, il faut parler à voix basse en pêchant. Il est préférable de jeter les filets à l’heure de la messe, car alors les poissons capturés seront aussi nombreux que les fidèles se rendant à l’office. Lorsque le premier filet est sorti, il faut mettre les poissons dans le sac en disant : « Une perche pour toi, une perche pour moi, le sac et le filet doivent être pleins de perches », – et la pêche sera bonne. Pour se protéger du mauvais sort, les pêcheurs ont l’habitude de cracher sur le premier poisson ainsi que sur l’hameçon et l’appât. Une fois la pêche terminée, les pêcheurs vont dans leur froid pavillon de bain et frappent leurs vêtements avec un balai de bain en disant : « La viande doit sortir et les petits harengs rentrer » (Gaļa ārā, reņģes iekšā). – Il ne faut pas ramener à la maison les poissons à découvert. Il vaut mieux les mettre dans un petit sac afin de les dissimuler aux regards mauvais des jaloux (à Lēdmane). Mais celui qui mange les yeux des poissons est protégé des mauvais regards et de l’envie des jaloux.
Ziedonis Ligers, La cueillette, la chasse et la pêche en Lettonie


Berlin, 2008 (Süsswasserfische, Meeresfische)

Je crois connaître actuellement une bonne partie du monde qui m’entoure ; je n’ai du moins ménagé ni ma peine, ni mes soins pour y parvenir. Ce n’est qu’au témoignage concordant de mes sens, à l’expérience constante que j’ai ajouté foi ; j’ai palpé ce que j’avais vu, analysé ce que j’avais palpé ; j’ai répété, et même plusieurs fois, mes observations ; j’ai comparé entre eux les divers phénomènes ; ce n’est que lorsque j’en ai compris la liaison exacte, quand j’ai pu les expliquer l’un par l’autre et les dériver l’un de l’autre et prévoir le résultat, et quand la constatation du résultat a répondu à ma déduction, que je me suis rassuré. C’est pourquoi je suis, à cette heure, aussi sûr de l’exactitude de cette partie de mes connaissances que de ma propre existence ; je circule d’un pas ferme dans la sphère, que je connais, de mon monde et je risque à tout instant mon existence et mon bien-être sur l’infaillibilité de mes convictions.
Johann Gottlieb Fichte, La destination de l’homme (tr. M. Molitor)


Arthur Beiser, Die Erde

I considered it an achievement, for someone of my background, to be able to sit quietly in a plaza and do absolutely nothing. When I lived in Mexico I had the time for such a worthwhile activity. Sitting in the plaza I had the time to think about the really important things, such as the differences between morning sunshine and afternoon sunshine. I would often stay long enough in the plaza to observe the movement of the shadows. Sometimes I stayed long enough to perceive the temperature change as the sun dropped lower in the sky.
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It was in Mexico that I stopped wearing a watch. One day I took it off and never put it on again.
Kenneth Gangemi, The Volcanoes from Puebla

Lorsque tu veux savoir quelque chose et que tu ne peux y parvenir par la méditation, alors je te conseille, mon cher et savant ami, d'en parler avec la première personne qui se présente à toi. Elle n'a pas même besoin d'être un esprit très éclairé, je ne veux pas dire pour autant qu'il faille la questionner à ce sujet : non ! Au contraire, c'est toi qui dois tout d'abord lui en parler. Je te vois bien ouvrir de grands yeux, et me répondre qu'on t'avait recommandé, dans tes jeunes années, de parler uniquement de choses que tu comprenais déjà. Mais à cette époque tu parlais probablement avec l'ambition d'apprendre quelque chose aux autres, or je veux que tu parles dans le dessein raisonnable d'apprendre toi-même quelque chose.
Heinrich von Kleist, « Sur l'élaboration progressive des idées par la parole » (tr. Brice Germain)

Revue « Tour du Monde »

Soudain j’entendis l’Aurach et je pensai : tout ce temps j’ai cru qu’il régnait toujours un silence complet dans la salle de séjour Höller alors qu’en réalité on peut toujours entendre les flots impétueux de l’Aurach ; moi aussi je m’étais déjà habitué au bruit ininterrompu du fracas de l’Aurach, fracas en effet particulièrement bruyant juste à cet endroit, dans la gorge de l’Aurach et, à partir d’un certain instant, j’avais cessé de le percevoir ; ainsi, me trouvant en réalité au milieu du fracas de l’Aurach dans la gorge de l’Aurach, je croyais être plongé dans un silence complet parce que, moi aussi, j’avais déjà cessé d’entendre le fracas ininterrompu de l’Aurach, tout de même que les Höller cessent d’entendre ce fracas, ils l’entendent seulement maintes fois, quand soudain ils en ont de nouveau conscience ; ils l’entendent sans interruption, ce qui fait qu’ils cessent de l’entendre et ils l’entendent seulement aux instants où ils y pensent, tout comme moi j’ai cessé de l’entendre, bien que la caractéristique la plus frappante de la maison Höller soit sans aucun doute le fracas de l’Aurach ; celui qui arrive et celui qui est arrivé sont totalement enfermés dans ce vacarme et même il est chaque fois difficile de se faire comprendre des habitants de la maison Höller, on a besoin de crier quand on veut dire quelque chose parce qu’autrement on n’est pas entendu mais très rapidement – et vraisemblablement l’explication d’une telle rapidité c’est que le fracas de l’Aurach est tellement bruyant – très rapidement, chacun s’y habitue et alors il arrive que déjà, au bout de peu de temps, on ressent comme un parfait silence ce qui en réalité est du fracas, comme précisément à cet instant je l’ai éprouvé sur moi-même.
Thomas Bernhard, Corrections (tr. Albert Kohn)

La théorie selon laquelle les transports des astres feraient naître une harmonie, du fait que leurs sons produiraient un accord, a, certes, été présentée par ses auteurs avec beaucoup d'élégance et d'une manière tout à fait remarquable (…). Selon certains savants, des corps si volumineux devraient nécessairement produire un son par leur déplacement, puisque les corps d'ici-bas en produisent également, bien que leurs masses ne soient pas égales à celles des astres, et que la vitesse de leur transport ne soit pas aussi grande. Puisque le soleil, la lune, et avec eux les astres, dont le nombre et la grandeur sont si considérables, accomplissent, à une telle vitesse, un pareil parcours, il est impossible qu'il n'en naisse pas un son d'une force extraordinaire. Partant de là, et posant aussi qu'en raison des distances, les vitesses ont entre elles les mêmes rapports que les notes d'un accord musical, ils disent qu'est harmonieux le chant produit par les transports circulaires des astres. Et comme il paraît inexplicable en bonne logique que nous n'entendions pas ce chant, ils en donnent pour cause le fait que, dès notre venue au monde, ce son nous est présent ; il ne peut donc être mis en évidence par contraste avec un silence qui s'y opposerait, car la perception du son et celle du silence sont corrélatives. Ils concluent qu'à l'instar des forgerons, qui paraissent indifférents au bruit par suite de leur accoutumance, les hommes sont, eux aussi, devenus insensibles, pour des raisons identiques.
Aristote, Du ciel (tr. Paul Moraux)


Arthur Beiser, Die Erde

Je dois rapporter ici une chose qui m'arriva il y a trois ans : j'étois dans mon lit, à demi endormi ; ma pendule sonna, et je comptai cinq heures, c'est-à-dire j'entendis distinctement cinq coups de marteau sur le timbre ; je me levai sur-le-champ ; et ayant rapproché la lumière, je vis qu'il n'étoit qu'une heure, et la pendule n'avoit en effet sonné qu'une heure, car la sonnerie n'étoit point dérangée ; je conclus, après un moment de réflexion, que si l'on ne savoit pas par expérience qu'un coup ne doit produire qu'un son, chaque vibration du timbre seroit entendue comme un son différent, et comme si plusieurs coups se succédoient réellement sur le corps sonore. Dans le moment que j'entendis sonner ma pendule, j'étois dans le cas où seroit quelqu'un qui entendroit pour la première fois, et qui, n'ayant aucune idée de la manière dont se produit le son, jugeroit de la succession des différents sons sans préjugé, aussi bien que sans règle, et par la seule impression qu'ils font sur l'organe ; et dans ce cas il entendroit en effet autant de sons distincts qu'il y a de vibrations successives dans le corps sonore.
Georges-Louis Leclerc de Buffon, De l'homme

 Weltbild Taschenlexikon

La cause matérielle de l'existence des êtres engendrés est ainsi la faculté d'être et de ne pas être. Car parmi les êtres, les uns existent de toute nécessité, tels les êtres éternels, alors que d'autres ne sauraient exister, de toute nécessité. Pour les uns il est impossible qu'ils ne soient pas, pour les autres il est impossible qu'ils soient, parce qu'ils ne sauraient exister contre la nécessité. Mais certaines choses peuvent à la fois être et ne pas être, toutes celles précisément qui sont sujettes à la génération et à la destruction ; car ces choses existent tantôt, et tantôt elles n'existent pas.
Aristote, De la génération et de la corruption (tr. Charles Mugler)


 Paris, 2008 (Palais-Royal)

Pour les Tatuyo, le cosmos dans toutes ses manifestations subit un processus constant de dégradation. Toutes les choses, avec le temps, s'usent, se fatiguent, perdent de leur énergie. En particulier la pensée du payé perd de sa clarté et de sa force, il ne voit plus bien, peu à peu il perd de son pouvoir. Périodiquement ont lieu de grandes fêtes qui durent plusieurs jours, pour changer – wahôa –, renouveler le monde. Tous les hommes absorbent une drogue hallucinogène, le « yahe » – capi – et se retrouvent transportés aux temps et au lieu d'origine là-bas où, au tout début, le Soleil et les gens (alors yurupari – poxe –) n'étaient pas encore séparés : par la danse, le chant et le verbe – incantations – ils refont le grand voyage primordial de l'anaconda ; c'est une nouvelle genèse du monde. Au terme de la fête, le monde est de nouveau fort et neuf comme aux premiers jours de la création. Le payé qui a vécu cette genèse d'une manière intense a de nouveau une pensée forte, il voit bien, il sait bien.
Patrice Bidou, « Représentations de l'espace dans la mythologie tatuyo (indiens tucano) »,
Journal de la société des américanistes (LXI)




Langeoog

Je ne comprends toujours que le début de presque tout ce qui arrive. Bientôt, je fus empêtré dans différentes couches de débuts de compréhension dont je ne savais plus dire ce qu'ils étaient censés m'expliquer. Jusqu'à ce jour, je cesse de comprendre, plus exactement, je tombe dans une humeur d'attente enfantine lorsque le degré de complication devient trop élevé et que j'ai besoin d'un nouveau début de compréhension. Le problème, c'est l'énorme quantité de choses qui s'entassent dans mon esprit et dont je n'ai compris que le début. Je marche dans l'herbe sèche de la rive, devenue presque cassante sous l'action du soleil. Enfant, je parcourais le terrain seul ou avec deux amis et, pendant des demi-journées entières, je ne sentais rien que le doux contact des herbes contre mes genoux. Je faisais attention à ne pas frôler des orties, j'aimais le mot rhubarbe et je commençais à me nourrir d'oseille et de pissenlits. Dès que je me promenais ici, je plongeais dans un ravissement intérieur que je ne trouvais nulle part ailleurs. Car je n'avais pas besoin de comprendre l'herbe autour de moi.
Wilhelm Genazino, Un parapluie pour ce jour-là (tr. Anne Weber)