Puisque j'ai un abonnement à l'opéra, je vais à l'opéra plusieurs fois l'an. Comme je ne comprends pas la musique, je n'écoute pas. Le plus souvent, je dors, ou je pense. Je pense à tous les opéras que j'ai entendus dans ma vie. Pas écoutés : entendus. Et « entendus » est peut-être déjà trop dire. Je pense à tous les opéras auxquels j'ai assisté, témoin inutile et perdu dans ses propres pensées. Le théâtre de l'Opéra, que je fréquente depuis longtemps et où j'ai longuement dormi et pensé, est un lieu familier, donc accueillant pour moi.À chaque fois, je me propose d'écouter, à chaque fois, je décide que j'écouterai. Mais très vite mon attention s'évanouit. Pendant de courts instants, de façon involontaire et presque distraitement, j'écoute ; et pendant ces courts instants, je prends plaisir aux sons. La satisfaction d'avoir écouté est si grande que je me perds dans ses eaux, et me voilà de nouveau absente.Je ne suis pas les trames des opéras. Je ne lis jamais les livrets à la maison : et une fois là-bas, je ne comprends rien aux histoires qui se déroulent et s'enchevêtrent entre chants et musique ; ça ne me fait rien, et en plus, je les hais.J'ai beau avoir assisté à de nombreux opéras, je me demande à chaque fois si je dois écouter ou regarder. Dans le doute, je ne fais ni l'un ni l'autre. J'ai toujours la sensation, avec la musique, que j'aurais pu l'aimer, mais qu'une erreur tragique fait qu'elle m'a échappée. J'ai parfois la sensation que j'aime peut-être la musique et que la musique ne m'aime pas. Peut-être qu'elle se trouvait à quelques pas de moi, et je n'ai pas su, ou elle n'a pas voulu, traverser ce petit bout d'espace.Natalia Ginzburg, Ne me demande jamais (tr. Muriel Morelli)Je ne me souviens jamais des noms des acteurs ; et comme je suis peu physionomiste, j'ai du mal, parfois, à les reconnaître, même les plus célèbres. Cela l'irrite terriblement ; je lui demande qui est celui-ci ou celui-là, provoquant son indignation ; « ne me dis pas – dit-il – ne me dis pas que tu n'as pas reconnu William Holden ! ».En effet, je n'ai pas reconnu William Holden. Et pourtant, j'aime moi aussi le cinéma ; mais bien que j'y aille depuis des années, je n'ai pas su m'en faire une culture.Lui, au contraire, s'en est fait une culture : il s'est fait une culture de tout ce qui a attiré sa curiosité : et moi, je n'ai su me faire une culture de rien, même des choses que j'ai le plus aimées dans ma vie : elles sont restées en moi comme des images dispersées, alimentant ainsi ma vie de souvenirs et d'émotions, mais sans combler le vide et le désert de ma culture.Il me dit que je manque de curiosité : mais ce n'est pas vrai. J'éprouve de la curiosité pour peu, très peu de choses ; et lorsque je les ai connues, j'en garde quelques images dispersées, la cadence d'une phrase ou d'un mot. Mais mon univers, où affleurent ces cadences et ces images, isolées les unes des autres, et non liées par quelque trame sinon secrète, à moi-même inconnue et invisible, est aride et mélancolique. Son univers, au contraire, est d'un vert opulent, richement peuplé et cultivé ; une campagne fertile et irriguée, où surgissent des bois, des prés, des potagers et des villages.Pour moi, toute activité est extrêmement difficile, fatigante, incertaine. Je suis très paresseuse et, si je veux terminer quelque chose, j'ai le besoin absolu d'être oisive, de longues heures étendue sur des divans. Lui, ne sait jamais rester inactif, il fait toujours quelque chose ; il tape très vite à la machine, avec la radio allumée ; quand il va se reposer, l'après-midi, il a, avec lui, des épreuves à corriger ou un livre rempli de notes ; il veut que, dans la même journée, nous allions au cinéma, puis à une réception, puis au théâtre. Il réussit à faire et à me faire faire, dans la même journée, une foule de choses différentes ; rencontrer les personnes les plus diverses ; et, si je suis seule et que j'essaie de faire comme lui, je n'arrive à rien, parce que là où je pensais rester une demi-heure, je reste bloquée toute l'après-midi, parce que je me perds et que je ne trouve pas les rues, ou parce que la personne la plus ennuyeuse et que je voulais le moins voir m'entraîne avec elle dans l'endroit où je voulais le moins aller.Balbo, lui, prêtait l'oreille à tous. Il ne refusait jamais une rencontre. Il était sans défense contre les projets et les idées. Toutes les propositions, toutes les idées lui plaisaient et le sollicitaient, elles le mettaient en ébullition et le poussaient à venir parlementer avec Pavese. Il arrivait, petit, le nez rouge, sérieux comme il savait l'être quand il avait une proposition à soumettre ou croyait avoir posé les yeux sur un nouveau cas humain, étonné comme il l'était toujours quand se profilait à l'horizon une nouvelle forme humaine, et toujours disposé à voir de l'intelligence partout où se posaient ses yeux bleus, aigus et innocents, démunis et profonds. Balbo parlait, il n'en finissait pas de parler cependant que Pavese fumait sa pipe et entortillait ses cheveux autour d'un doigt.Pavese disait :— Ça m'a tout l'air d'une proposition idiote ! Défends-toi des crétins.Et Balbo répondait que la proposition, oui, était partellement idiote mais qu'elle contenait un noyau valable, vital, fécond. Et Balbo parlait : il parlait toujours et ne savait pas se taire. Quand il avait fini de discuter avec Pavese, il allait dans le bureau de l'éditeur et recommençait à parler avec lui, petit, sérieux, le nez rouge ; et l'éditeur se balançait sur son siège, dardait sporadiquement sur son interlocuteur un regard clair et froid, et griffonnait sur un bout de papier des figures géométriques, la cigarette éteinte, les jambes croisées.Balbo ne corrigeait jamais les épreuves. Il disait :— Je ne suis pas capable de corriger les épreuves ! Je vais trop lentement, ce n'est pas ma faute !Il ne lisait jamais un livre en entier. Il lisait quelque phrase au hasard et se levait immédiatement pour aller en parler à quelqu'un : un rien suffisait en effet à le solliciter, à le remuer, à agiter sa pensée qui se mettait tout de suite à courir ; et il restait là jusqu'à neuf heures du soir, parlant entre les tables et oubliant d'aller dîner. Peu à peu les tables de travail se vidaient, les bureaux se faisaient déserts, Balbo regardait sa montre, tressaillait, enfilait son manteau et enfonçait son chapeau vert sur sa tête. Il descendait le corso Re Umberto, petit, droit, sa serviette sous le bras ; il s'arrêtait en chemin pour regarder les motocyclettes et mobylettes : il était plein de curiosité pour toutes les machines et avait pour les motocyclettes une tendresse spéciale.Natalia Ginzburg, Les mots de la tribu (tr. Michèle Causse)Lorsque la première neige commençait à tomber, une morne tristesse s'emparait de nous. Nous étions des exilés : notre ville était loin, et bien loin étaient nos livres, nos amis, les occupations variées et changeantes d'une existence réelle. Nous allumions notre poêle vert, au long tuyau qui traversait le plafond ; nous nous réunissions tous dans la pièce où était installé le poêle, et là nous faisions la cuisine et nous mangions ; mon mari écrivait sur la grande table ovale, les enfants couvraient le plancher de jouets. Sur le plafond de la pièce était peint un aigle ; et moi je regardais l'aigle, et je pensais que c'était cela l'exil. L'exil, c'était l'aigle, c'était le poêle vert qui ronflait, c'était la campagne vaste et silencieuse, et la neige immobile.Natalia Ginzburg, « L'hiver dans les Abruzzes », Les petites vertus (tr. Adriana R. Salem)Vincenzino était un garçon de petite taille, gros, blond et frisé comme un agneau. Sale et débraillé, il avait toujours des boucles trop longues dans le cou, les poches de son imperméable bourrées de brochures et de journaux, les chaussures délacées parce qu'il ne savait pas faire les nœuds, et le bas de son pantalon crotté à force d'arpenter la campagne.Le vieux Bouboule disait :« Il a l'air d'un rabbin. »Il se promenait seul. Parfois il se plantait devant un mur ou une grille, où l'on ne voyait que des buissons d'orties, ou des touffes de cheveux-de-Vénus ; il regardait, il regardait encore, on ne comprenait pas ce qu'il regardait.Il marchait lentement en tirant de temps en temps de sa poche un journal ou un livre qu'il lisait sans interrompre sa marche, les épaules courbées et le front plissé. Quand il ouvrait un livre, on avait l'impression qu'il tombait dedans, la tête la première.Il aimait la musique, et sa chambre était remplie d'innombrables instruments à vent. Au crépuscule, il se mettait à jouer du hautbois, de la clarinette ou de la flûte. Il s'en échappait des gémissements très tristes, plaintifs et faibles, semblables à un bêlement.Le vieux Bouboule disait :« Faut-il vraiment que je doive toujours l'entendre bêler ? »Vincenzino avait de mauvais résultats scolaires. Malgré les cours particuliers qu'il prenait toute l'année, il était toujours recalé. Faluche et Mario, plus jeunes, allaient de l'avant, et lui, il restait en arrière.Il était difficile d'en saisir la raison, étant donné qu'il lisait énormément de livres et connaissait un tas de choses.Il parlait tout bas, en un vague murmure. Il répondait aux questions les plus simples par des réflexions confuses et verbeuses, qui se dévidaient lentement, sur la vague triste de ce murmure.Son père disait :« Je ne peux pas le supporter. »Il disait, en entendant les gémissements de la flûte, au crépuscule :« S'il continue de bêler, je l'enverrai aux Pierres. »Il l'envoyait un moment aux Pierres. Puis il le rappelait, parce qu'il voulait encore l'étudier, comprendre comment il était fait.« Il ne doit tout de même pas être totalement stupide », disait-il à sa femme.Il l'emmenait à l'usine, il le conduisait devant les machines. Vincenzino les regardait, voûté, l'air sombre, hébété, les sourcils froncés.Il les regardait intensément et reniflait, tout comme, dans la rue, il regardait un mur, un arbre ou une touffe d'orties.Natalia Ginzburg, Les voix du soir (tr. Nathalie Bauer)