Sitôt debout, et en vêtement de nuit, je marche sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, jusqu'à la porte de la chambre de Naomi ; je frappe discrètement ; mais plus encore que moi, elle est une lève-tard ; parfois, encore dans un demi-sommeil, elle ne répond que par un faible grognement ; parfois elle dort à poings fermés ; s'il y a une réponse, j'entre lui dire bonjour ; sinon, je rebrousse chemin et m'en vais de ce pas au bureau.
(…) Naomi reste au lit le matin jusqu'à plus de onze heures, ni éveillée ni endormie ; somnolente, elle fume des cigarettes ou lit le journal. Ses cigarettes, ce sont des Dimitrino, longues et fines ; son journal, le Miyako ; elle lit aussi des magazines : Classic, Vogue ; ou plutôt elle ne lit pas – elle étudie minutieusement, page après page, les photos qui se trouvent à l'intérieur : surtout les dessins de mode et les modèles occidentaux.
Junichirō Tanizaki, Un amour insensé (tr. Marc Mécréant)

Sur la scène, indifférents à ces désordres, les énièmes chanteurs prenaient place. Peut-être affecté par le vacarme ambiant ou par le sake absorbé dès midi, Kaname ne percevait que des fragments d'images papillotantes, mais il ne s'ennuyait pas et le bruit ne lui causait aucune fatigue. La sensation agréable qu'il éprouvait lui rappelait ce qu'on ressent en prenant tranquillement un bain tiède dans un pièce bien éclairée, ou encore le plaisir indolent de faire la grasse matinée en se couvrant d'un drap.
Sous ses regards distraits, la scène de la séparation sur le bateau d'Akashi avait pris fin, et puis la scène du palais, celle de la maison de thé, ainsi que celle du mont Yama. Il semblait qu'on jouât maintenant celle de la hutte de Hamamatsu mais le soleil paraissait encore bien loin de son déclin, et le ciel bleu souriait toujours, à travers le plafond, comme à leur arrivée, le matin. Il était superflu de s'attacher au développement de l'intrigue ; suivre les mouvements des poupées suffisait. Alors le vacarme des spectateur ne gênait pas, et même les bruits, les couleurs, se mêlaient comme dans un kaléidoscope, en une joyeuse harmonie.
Junichirō Tanizaki, Le goût des orties (tr. Kazuo Anzaï et Sylvie Regnault-Gatier)

Ce que j'avais cru être un grillon ne l'était pas, puisque c'était le bruit de mon propre souffle. Ce matin, l'air était sec, ma gorge de vieillard archisèche, et j'étais vaguement enrhumé : un sifflement s'échappait à chaque fois que je respirais. Apparemment, mon souffle faisait vibrer ma gorge ou peut-être mes fosses nasales, j'étais bien incapable de le préciser. Mais, ne pouvant imaginer que ma gorge fût aussi sonore, j'avais cru que le bruit provenait d'ailleurs. Vraiment, je n'arrivais pas à croire que mon corps puisse émettre une stridulation si adorable, et gardais l'impression qu'il y avait bien un insecte. Toutefois, il fallait se rendre à l'évidence : en inspirant et expirant à l'essai, je stridulais effectivement. Amusé, je répétai sans me lasser la même opération. Quand je respirai profondément, le volume augmentait d'autant, comme si j'avais été en train de jouer de la flûte.
Junichirō Tanizaki, Journal d'un vieux fou (tr. Cécile Sakai)

D’une manière générale, la vue d’un objet étincelant nous procure un certain malaise. Les Occidentaux usent, même pour la table, d’ustensiles d’argent, d’acier, de nickel, qu’ils polissent afin de les faire briller, alors que, nous autres, nous avons en horreur tout ce qui resplendit de la sorte. Il nous arrive certes, à nous aussi, de nous servir de bouilloires, de coupes, de flacons d'argent, mais nous nous gardons bien de les polir ainsi qu'ils le font. Bien au contraire, nous nous réjouissons de voir leur surface se ternir et, le temps aidant, noircir tout à fait ; il n'est guère de maison où quelque servante mal avisée ne se soit fait réprimander pour avoir astiqué un ustensile d'argent couvert d'une précieuse patine. (…)
Quoi qu'il en soit, il est indéniable que, dans le bon goût dont nous nous targuons, il entre des éléments d'une propreté douteuse et d'une hygiène discutable. Contrairement aux Occidentaux qui s'efforcent d'éliminer radicalement tout ce qui ressemble à une souillure, les Extrême-Orientaux la conservent précieusement, et telle quelle, pour en faire un ingrédient du beau. C'est une défaite, me direz-vous, et je vous l'accorde, mais il n'en est pas moins vrai que nous aimons les couleurs et le lustre d'un objet souillé par la crasse, la suie ou les intempéries, ou qui paraît l'être, et que vivre dans un bâtiment, ou parmi des ustensiles qui possèdent cette qualité-là, curieusement nous apaise le cœur et nous calme les nerfs.
Junichirō Tanizaki, Éloge de l'ombre (trad. René Sieffert)