« De n'importe quel côté qu'on le regarde, Luvina est un endroit très triste. Puisque vous y allez, vous vous en rendrez compte. Moi, je dirais que c'est l'endroit où la tristesse a fait son nid. Où on ne sait pas ce que c'est qu'un sourire, on dirait qu'on a cloué le visage à tout le monde. Et cette tristesse, vous pourrez la voir à tout moment, quand vous voudrez. Le vent qui souffle là-bas la remue, mais il ne l'emporte jamais. Elle est là comme chez elle. On peut même la goûter et la toucher, parce qu'elle est toujours au-dessus de vous, collée à vous, et qu'elle vous pèse dessus comme un gros cataplasme sur le cœur à vif.« … On dit là-bas que, quand la lune est pleine, le vent montre à quoi il ressemble, lorsqu'il file dans les rues de Luvina en traînant une couverture noire ; mais, moi, tout ce que j'ai jamais pu voir, quand la lune se montrait, à Luvina, c'était à quoi ressemblait le chagrin… Et jamais rien d'autre.« Mais buvez votre bière. Je vois que vous n'en avez même pas pris une petite gorgée. Allez-y. Elle ne vous dit peut-être rien, tiède comme ça. Ici, on n'en a pas d'autre. Je sais que comme ça elle n'est pas bien fameuse ; qu'elle prend une sorte de goût de pisse d'âne. Ici, on est habitués. Je vous préviens que là-bas on ne trouve même pas ça. Quand vous serez à Luvina, vous la regretterez. Tout ce qu'on peut trouver, là-bas, c'est un mezcal qu'ils fabriquent avec une plante du coin et qui va vous faire tourner la tête à la première gorgée comme si on vous secouait comme un prunier. Buvez plutôt votre bière. Je sais de quoi je parle. »Juan Rulfo, Le Llano en flammes (tr. Gabriel Iaculli)
« Comment avez-vous dit qu'il s'appelle, le village que l'on voit en bas ?— Comala, monsieur.— Vous êtes sûr que c'est bien Comala ?— J'en suis sûr.— Pourquoi a-t-il cet air si triste ?— Les temps sont durs, monsieur. »J'avais l'impression de tout voir à travers les souvenirs de ma mère, sa nostalgie et son fatras de soupirs. Elle avait toujours vécu en soupirant après Comala, le retour à Comala, mais elle n'y était jamais retournée. Maintenant, j'y viens à sa place. J'apporte avec moi les yeux avec lesquels elle a regardé toutes ces choses, parce qu'elle m'a donné ses yeux pour voir.Juan Rulfo, Pedro Páramo (tr. Gabriel Iaculli)