Je n’aurais pas été aussi heureuse, gamine, de rentrer à la maison à la fin de l’été si l’éblouissement du séjour dont je revenais n’avait pas rejailli sur le cadre de mon quotidien. J’avais passé trois semaines, soit une éternité à cet âge, à vivre en maillot de bain, à courir sur les sentiers, le sable et les rochers, à faire le bouchon dans les vagues, à ramasser des coquillages sur la plage avec mon père et à les ranger dans une boîte de Quality Street vide, à respirer les odeurs de pin, de jasmin, de figuier, d’iode, de crottin d’âne et d’herbes sèches, à déguster du poisson grillé sous une paillote, des oursins aspergés de citron, des souvlakis, des tomates farcies et des frites grecques molles et grasses à souhait, à rêvasser et à dessiner en écoutant les cigales chanter à l’heure de la sieste, à jouer aux détectives dans la pinède le soir à la lueur d’une lampe de poche avec mon frère et nos amis. Au retour, pour quelques jours, la disposition d’être exceptionnelle permise par les vacances, cette ouverture à l’imprévu, cette suspension des contraintes et des angoisses, cette manière différente de vivre le temps, ce bloc d’insouciance que j’étais devenue, j’avais le pouvoir de les transposer dans ma vie ordinaire. Je respirais l’odeur particulière de la chambre orientale – la pièce mansardée qui nous servait de salle de jeux, baptisée ainsi à cause du tapis qui l’ornait – comme j’avais respiré celle des broussailles du bord de la mer. Je traînais de la maison au jardin et du jardin à la maison la même fabuleuse détente de tout le corps, la même disponibilité aux perceptions, le même appétit hédoniste.
Mona Chollet, Chez soi. Une odyssée de l'espace domestique