Je ne comprends toujours que le début de presque tout ce qui arrive. Bientôt, je fus empêtré dans différentes couches de débuts de compréhension dont je ne savais plus dire ce qu'ils étaient censés m'expliquer. Jusqu'à ce jour, je cesse de comprendre, plus exactement, je tombe dans une humeur d'attente enfantine lorsque le degré de complication devient trop élevé et que j'ai besoin d'un nouveau début de compréhension. Le problème, c'est l'énorme quantité de choses qui s'entassent dans mon esprit et dont je n'ai compris que le début. Je marche dans l'herbe sèche de la rive, devenue presque cassante sous l'action du soleil. Enfant, je parcourais le terrain seul ou avec deux amis et, pendant des demi-journées entières, je ne sentais rien que le doux contact des herbes contre mes genoux. Je faisais attention à ne pas frôler des orties, j'aimais le mot rhubarbe et je commençais à me nourrir d'oseille et de pissenlits. Dès que je me promenais ici, je plongeais dans un ravissement intérieur que je ne trouvais nulle part ailleurs. Car je n'avais pas besoin de comprendre l'herbe autour de moi.
Wilhelm Genazino, Un parapluie pour ce jour-là (tr. Anne Weber)

Je vis dans une sorte d'effroi permanent qui est dû à mon désir d'être préparé à tout. Face à moi-même, je fais semblant de croire que tous les effrois se sont déjà produits, que j'ai déjà été atteint par tous les effrois possibles, si bien que je peux me passer de réagir encore à chaque effroi isolé. C'est pour cela que je ne m'effraie plus guère quand on m'effraie. Au contraire, je ne me rends compte qu'après coup (comme en ce moment) qu'on m'a effrayé. J'en suis arrivé ainsi à vivre dans une suite d'effrois qui surgissent et s'évanouissent.
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Lorsque je me demande si je ne suis pas devenu secrètement fou, je regarde de vrais fous. Il y a par exemple un gros homme qui se promène toujours à vélo en ville et qui se dirige, parfois à toute allure, vers un passant isolé, puis il freine brusquement devant lui et se met à l'insulter pendant une minute avant de poursuivre son chemin. Ces pauvres êtres, il me suffit de les regarder pendant cinq minutes pour savoir que je n'en fais pas partie. Les vrais fous sont bruyants, agressifs, insultants, imprévisibles. Moi, au contraire, je suis silencieux, tolérant et effacé comme un poisson oublié dans un aquarium.
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Je m'intéresse aux pigeons parce qu'ils ressemblent aux hommes. Ils sont résistants aux catastrophes, autrement dit, ils produisent (exactement comme les hommes) des comportements qui sont toujours un poil plus dur et plus résistants que ce que la nature ou la civilisation leur inflige.
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Après la douche, je vois que le pantalon a glissé et qu'il repose, expressif comme une petite sculpture en tissu, contre la porte du réfrigérateur. (…) Le pantalon commence à cet instant à me raconter la curieuse histoire de ma vie qui est un bric-à-brac de morceaux hachés et réunis au hasard. J'écoute un moment, puis je me lasse. Ma vie me fascine mais, après m'avoir fasciné quelque temps, brusquement elle m'ennuie. C'est toujours ainsi  ! Parfois ce passage de la fascination à l'ennui me pose un problème, parfois non.
Wilhelm Genazino, Le bonheur par des temps éloignés du bonheur (tr. Anne Weber)

Nous sommes en début de soirée et il fait encore jour. La ville est presque déserte. La plupart des gens sont en vacances ou sur les terrasses d'auberges. La chaleur pèse sur les toits. Je pourrais retourner à mon appartement, mais il y fait aussi chaud qu'à l'extérieur. Hier soir, j'ai parcouru la ville jusqu'à être tout léger de fatigue. Finalement, je me suis assis sur un banc et je m'y suis même endormi. Des adolescents braillards m'ont réveillé vingt minutes plus tard, c'était désagréable. Il n'est pas facile d'être un individu isolé. Un soulier gît par terre, la semelle tournée vers le haut. D'une petite rue proche me parvient le bruit d'une voiture roulant sur une bouteille en plastique. Je suis dépassé par un employé qui porte une valise en bandoulière. La valise pèse si lourd que la courroie tire sur le dos du costume et fait ressembler l'homme à un malheur ambulant. Je suis légèrement dégoûté par les lèvres inférieures très pendantes de quelques joggeurs qui passent en haletant. Les portes de nombreux bistrots sont grandes ouvertes. J'entre brièvement dans certains d'entre eux et ressors aussitôt. D'ici peu, j'en aurai assez et je m'assiérai sur une chaise n'importe où pour commander une bière.
Wilhelm Genazino, Léger mal du pays (tr. Anne Weber)