Je n'ai pas été un enfant facile : je persécutais les domestiques. Comme la nonchalance m'horripilait, je m'en prenais tout particulièrement aux plus nonchalantes d'entre elles : Okei était l'une de mes victimes. Quand elle épluchait une pomme, deux ou trois fois il lui arrivait de s'arrêter en plein milieu de l'opération, perdue dans ses pensées… Elle pouvait rester ainsi indéfiniment, le regard dans le vide, la pomme dans une main, le couteau dans l'autre – à moins que sur un ton sévère on ne la rappelât sur terre : n'était-elle pas un peu niaise ? Souvent, je la voyais immobile dans la cuisine et désœuvrée, et bien que je ne fusse qu'un enfant, ce spectacle m'était désagréable et m'énervait singulièrement. « Allons, Okei, la journée est courte ! » lui criais-je, sur le ton d'un adulte, et avec une brutalité dont le souvenir, aujourd'hui encore, me donne le frisson. Ma méchanceté allait même plus loin… Un jour que j'avais un livre d'images représentant un défilé de plusieurs centaines de soldats – les uns à cheval, d'autres avec des drapeaux, et certains portant le fusil –, je lui enjoignis de découper les personnages un par un. L'inhabile Okei y passa toute la journée, sans même prendre le temps de déjeuner. Elle arriva finalement à une trentaine ; mais au général il manquait la moitié de sa barbe, et ceux qui portaient le fusil avaient les mains aussi grosses que des pattes d'ours : chacune de ces maladresses déclenchaient ma colère. De plus, comme nous étions en été et que la malheureuse avait tendance à transpirer, toutes les figurines étaient imprégnées de sueur. Finalement j'explosai et lui donnai un coup de pied. Je croyais bien l'avoir frappée à l'épaule ; pourtant, elle porta la main à la joue droite, se laissa tomber en avant et éclata en sanglots ; elle pleura sans pouvoir s'arrêter.
Osamu Dazai, « Paysage doré », Cent vues du mont Fuji (tr. Didier Chiche)