Je n'ai pas été un enfant facile : je persécutais les domestiques. Comme la nonchalance m'horripilait, je m'en prenais tout particulièrement aux plus nonchalantes d'entre elles : Okei était l'une de mes victimes. Quand elle épluchait une pomme, deux ou trois fois il lui arrivait de s'arrêter en plein milieu de l'opération, perdue dans ses pensées… Elle pouvait rester ainsi indéfiniment, le regard dans le vide, la pomme dans une main, le couteau dans l'autre – à moins que sur un ton sévère on ne la rappelât sur terre : n'était-elle pas un peu niaise ? Souvent, je la voyais immobile dans la cuisine et désœuvrée, et bien que je ne fusse qu'un enfant, ce spectacle m'était désagréable et m'énervait singulièrement. « Allons, Okei, la journée est courte ! » lui criais-je, sur le ton d'un adulte, et avec une brutalité dont le souvenir, aujourd'hui encore, me donne le frisson. Ma méchanceté allait même plus loin… Un jour que j'avais un livre d'images représentant un défilé de plusieurs centaines de soldats – les uns à cheval, d'autres avec des drapeaux, et certains portant le fusil –, je lui enjoignis de découper les personnages un par un. L'inhabile Okei y passa toute la journée, sans même prendre le temps de déjeuner. Elle arriva finalement à une trentaine ; mais au général il manquait la moitié de sa barbe, et ceux qui portaient le fusil avaient les mains aussi grosses que des pattes d'ours : chacune de ces maladresses déclenchaient ma colère. De plus, comme nous étions en été et que la malheureuse avait tendance à transpirer, toutes les figurines étaient imprégnées de sueur. Finalement j'explosai et lui donnai un coup de pied. Je croyais bien l'avoir frappée à l'épaule ; pourtant, elle porta la main à la joue droite, se laissa tomber en avant et éclata en sanglots ; elle pleura sans pouvoir s'arrêter.
Osamu Dazai, « Paysage doré », Cent vues du mont Fuji (tr. Didier Chiche)

Maman est la seule aristocrate de notre famille. Elle en est le vrai symbole. Elle a un ton, un maintien qu'aucun de nous ne peut égaler.
La manière de manger le potage, par exemple. On nous a enseigné à nous pencher légèrement sur notre assiette, à prendre un peu de soupe en tenant de côté notre cuiller, puis à la remonter pour la porter à la bouche toujours en la tenant de côté. Mère, pour sa part, pose délicatement les doigts de sa main gauche sur le bord de la table et se tient parfaitement droite, en gardant la tête haute et les yeux juste assez baissés pour apercevoir son assiette. Elle plonge sa cuiller dans la soupe et, comme une hirondelle – avec tant de grâce et de précision qu'on peut réellement user de cette image – elle porte sa cuiller à sa bouche dans l'angle voulu pour que la soupe glisse entre ses lèvres. Puis, jetant des regards innocents alentour, elle fait voler sa cuiller exactement comme une petite aile, sans jamais renverser une goutte de potage ni faire le moindre bruit, ni en avalant une gorgée ni en heurtant son assiette. Cette manière de manger sa soupe n'est peut-être pas conforme à l'étiquette ; mais, pour moi, elle est absolument charmante et en quelque sorte caractéristique de l'aristocratie. En réalité, c'est étonnant ce que la soupe a l'air meilleure quand on la mange comme fait Mère, le buste immobile et droit, que lorsqu'on regarde le fond de son assiette (…).
Osamu Dazai, Soleil couchant (tr. Hélène de Sarbois et Georges Renondeau)

Je ne comprenais pas du tout pourquoi les gens ont une occupation. Mon idée du bonheur et celle que s'en font les autres se contredisaient tellement que j'en éprouvais un malaise tel que, la nuit, sans cesse, je me retournais dans mon lit, je gémissais, je devenais presque fou.
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Auparavant, lorsque j'étais seul, le receveur du tramway dans lequel je venais de monter me faisait peur ; quand je voulais entrer au Kabukiza, les ouvreuses alignées des deux côtés des marches sur le tapis rouge de l'entrée principale me faisaient peur ; quand j'allais au restaurant, le garçon qui se tenait immobile derrière moi, une assiette propre en mains, me faisaient peur, et quand venait le moment de régler l'addition, alors mes mains devenaient maladroites ; lorsque j'achetais quelque chose et que je tendais mon argent, j'éprouvais un vertige, non par avarice, mais par suite de la tension de mes nerfs, de ma timidité, de mon trouble, de mes craintes ; la tête me tournait, le monde s'assombrissait, je finissais par me sentir à moitié fou.
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À l'heure actuelle je ne connais ni le bonheur ni le malheur. La vie passe.
Osamu Dazai, La déchéance d'un homme (tr. Georges Renondeau)

Sans que personne ne s'en rende compte, je perdis la raison ; puis, sans que personne ne le sache, je la recouvrai.
Osamu Dazai, « Le jouet », Mes dernières années (tr. Juliette Brunet et Yuko Brunet)