Une fois je me suis endormi, sur l'autoroute, entre Marseille et Lyon. Ces lignes qui défilent. Je me suis endormi quelques instants… Et je me suis réveillé parce que ma voiture a heurté le truc du côté gauche qui sépare les deux sens. Je me suis accroché au volant, essayant de garder les yeux ouverts. Et j'ai vu, ce n'était pas une idée, un mirage, … j'ai vu, comme si on pouvait voir le même endroit il y a 1000 ans, … dans 1000 ans, … Cette piste de bitume, de goudron, complètement fissurée, lézardée, envahie par les herbes, quelque chose comme le vestige d'une civilisation ancienne. Délabrée, inutile, le Parthénon… les pyramides… l'autoroute, les usines, tout était pareil. Et sur cette piste, des vagabonds, à pieds, des hommes, des femmes, un sac au bord d'un bâton sur l'épaule, marchant, comme à la fin des films de Charlot. Mais pas pour aller quelque part. C'était fini. Pour aller. Ils allaient…
J'ai pensé qu'il n'y en avait plus pour longtemps, qu'il en serait bientôt fini de tout ça… des voitures, des HLM, des cinémas. Peut-être quelqu'un de très vieux, l'ancêtre, se souviendra encore et racontera aux jeunes qu'il y avait des cinémas, que c'était des images, qui bougeaient, qui parlaient. Et les jeunes ne comprendront pas.
Jean Eustache, La maman et la putain (scénario)