J'étais désemparé, dans un état extrême, j'avais perdu tous mes moyens ; ma conversation, lorsque nous parlions, était souvent plate, crispée, et exprimer ce qui me travaillait, cela m'était impossible. Elle aussi était un peu malade et dormait très mal. Il se passait ainsi des moments étranges, que je ne comprends toujours pas. Une fois, je m'en souviens, pris dans nos insomnies respectives, nos yeux se croisèrent, et nous nous regardâmes longtemps, sans sourire, sans parler. Une autre fois, dans un moment semblable, où la perte du sommeil semblait la faire souffrir autant que moi, je lui tendis la main d'un lit à l'autre, et elle la prit jusqu'à ce qu'elle se rendormît. Le dernier soir de notre séjour à K…, elle s'était couchée avant moi, je m'assis sur le bord de mon lit, face à elle, et lui pris la main ; accablé de fatigue et de tristesse, j'embrassai cette main, je la caressai, et posai enfin la tête dessus un long moment. Je ne sais pas si nous nous sommes parlé, ou je me suis simplement laissé aller à cette main. Elle la reprit enfin. Fou de douleur, presque en larmes, je me penchai sur elle et l'embrassai sur les lèvres, doucement. Puis je me couchai. La nuit fut aussi mauvaise que les autres.
Jonathan Littell, « Entre deux avions », Études