Il y va dans l’idiotie d’un rapport au monde, (…) d’un mode de connaissance, celui de ce qui se saisit dans son immédiateté (…), sans médiation, ou à côté, ou avant la représentation, mais néanmoins dans une image, comme une image, dans un système d’images, dans le mouvement de sa propre imagination (…). Faire confiance à ses sens de manière crasse, contre Descartes et beaucoup d’autres, c’est dire dans cette suffisance à lui-même que l’idiot ne se replie pas sur soi. Plutôt, il déplie la connaissance à partir de sa propre situation (…), sans médiation qui préexisterait à sa propre situation d’imagination, à son propre paysage, à son propre ici, à son propre maintenant.
L’idiot savant interroge donc à partir de son expérience sensorielle (…) son propre paysage, l’ici et le maintenant de son existence propre. Il constitue un système d’images immanent à sa situation, comme le lieu privilégié pour la génération de questions scientifiques ou savantes (…). La posture de connaissance idiote prendrait pour acquis que la connaissance du monde, c’est-à-dire l’actualisation par l’imaginaire et le concept de ce dont il s’agit dans la réalité peut être, et sans doute doit être, recommencée partout, tout le temps, par n’importe qui (…). Du point de vue d’une épistémiologie idiote, la marge, chaque marge, chaque idiotie, chaque idiot, le dit liminaire, mène au centre, mène au concept, mène à l’universel. Car si tout le monde est dans le monde, le monde appartient à tout le monde tout le temps. Il ne peut pas y avoir de mauvais chemin vers le monde. La première idiotie de l’idiot, c’est au fond de croire en la disponibilité et en la gratuité intégrales de la sagesse, car les noms de la réalité comme le monde lui-même appartiennent à tous, partout, tout le temps.
Dalie Giroux et Jean-Pierre Couture, « Pour une épistémologie idiote »