Parfois, je me demande : de quel droit, à la demande de qui écris-tu, au juste ? Tous les auteurs se posent la question de temps en temps. Que doit-on dire ? Qui se trouve derrière toi ? Il y a des collègues qui, lorsque la question est soulevée, jouent au mystique solitaire et silencieux, ils admettent, en feignant la tristesse, qu'ils n'ont personne derrière eux. Tout vient d'eux-mêmes. Parfois, à l'occasion, j'ai moi aussi ressenti la tentation de faire comme eux, mais lorsque j'y réfléchis bien, je me dis que c'est un mensonge. Chez l'animal qui a le langage, la solitude est toujours un mensonge. On a derrière soi tant et tant de personnes qui ont parlé, même si elles ne vous envoient pas en avant en ambassadeur. Et à l'avenir, il y aura encore des créatures vivantes qui parleront. Le flot de la parole est si large, il remonte beaucoup plus loin en arrière que les gens de plume n'ont coutume de l'admettre. Je ne veux pas parler des faiseurs de mythes et des fondateurs de religion, pas plus que des classiques, des philosophes ou des poètes. Ils sont de toute façon encore trop proches de nous, nous avons plus tendance à les éviter qu'à accepter des missions de leur part. Lucy, sur ce point, a une position plus favorable, elle est vraiment très éloignée, et pourtant, si ce que l'on dit est vrai, elle fait déjà partie de la famille. Je m'imagine une dame demi-singe accroupie à côté de moi, parfois, une lueur apparaît dans ses yeux, elle sent quelque chose venir, même si le langage n'existe pas encore pour elle. Mais qui sait, elle pressent le monde de la parole, elle sent qu'il existe des cadeaux qui volent à travers l'air, elle pressent sans doute aussi qu'il existe des effets dans le lointain. Puis elle me pousse sur le côté – ce n'est pas ma faute, mais il me semble que je comprends ce qu'elle veut dire. Vas-y, dis quelque chose. Même un ordre de mission, pas très précis, mais ça suffira pour commencer.
Peter Sloterdijk, Ni le soleil ni la mort (tr. Olivier Mannoni)