Un autre chaman ton­gouse raconte qu'il a été malade toute une année. Pendant ce temps, il chantait pour se sentir mieux. Ses ancêtres-chamans sont venus et l'ont initié : ils l'ont percé de flèches jusqu'à ce qu'il eût perdu connais­sance et fût tombé à terre ; ils lui ont coupé la chair, lui ont arraché les os et les ont comptés ; s'il lui en avait manqué, il n'aurait pas pu devenir chaman. Durant cette opération, il resta un été entier sans manger ni boire.
*
Les peuples de l'Asie Septentrionale conçoivent l'autre monde comme une image renversée de celui-ci. Tout s'y passe comme ici-bas, mais à rebours : quand il fait jour sur la terre, il fait nuit dans l'au-delà (c'est pourquoi les fêtes des morts ont lieu après le coucher du soleil : c'est alors qu'ils se réveillent et commencent leur journée), à l'été des vivants correspond l'hiver dans le pays des morts, le gibier ou le poisson est-il rare sur la terre, c'est signe qu'il abonde dans l'autre monde, etc. Les Beltires posent les rênes et la bouteille de vin dans la main gauche du mort ; car celle-ci correspond à la main droite sur terre. En Enfer, les fleuves remontent vers leurs sources. Et tout ce qui est renversé sur la terre, est en position normale chez les morts : c'est pour cette raison qu'on renverse les objets qu'on offre, sur la tombe, à l'usage du mort, à moins qu'on ne les casse, car ce qui est cassé ici-bas est intact dans l'autre monde et vice versa.
*
En dehors des chamans, tout Esquimau peut également consulter les esprits, par la méthode appelée qilaneq. Il suffit d'asseoir le malade à terre et de lui tenir la tête levée avec la ceinture. On invoque les esprits et, quand la tête devient lourde, c'est le signe que les esprits sont présents. On leur pose alors des questions ; si la tête devient encore plus lourde, la réponse est positive ; si, au contraire, elle semble légère, la réponse est négative. Les femmes utilisent fréquemment ce moyen commode de divination par les esprits. Les chamans y recou­rent parfois en se servant de leur propre pied.
Mircea Eliade, Le Chamanisme et les techniques archaïques de l'extase

Le futur chaman se singularise progressivement par un comportement étrange ; il cherche la solitude, devient rêveur, aime flâner dans les bois ou les lieux déserts, a des visions, chante pendant son sommeil, etc. Parfois, cette période d'incubation se caractérise par des symptômes assez graves : chez les Yakoutes, il arrive que le jeune homme devienne furieux et perde facilement connaissance, se réfugie dans les forêts, se nourrisse d'écorces d'arbres, se jette dans l'eau et le feu, se blesse avec des couteaux. D'après Shirokogorov, les futurs chamans tongouses traversent, à l'approche de la maturité, une crise hystérique ou hystéroïde, mais la vocation peut se manifester à un âge plus tendre : le garçon s'enfuit dans les montagnes et reste là sept jours ou davantage, se nourrissant d'animaux « capturés par lui directement avec ses dents » et rentrant dans le village, sale, sanglant, les vêtements déchirés et les cheveux en désordre, « comme un sauvage ».
Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères

Pour l'homme religieux, l'espace n'est pas homogène ; il présente des ruptures, des cassures : il y a des portions d'espace qualitativement différentes des autres. « N'approche pas d'ici, dit le Seigneur à Moïse, ôte les chaussures de tes pieds ; car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » (Exode, III, 5). Il y a donc un espace sacré, et par conséquent « fort », significatif, et il y a d'autres espaces, non-consacrés et partant sans structure ni consistance, pour tout dire : amorphes. Plus encore : pour l'homme religieux, cette non-homogénéité spatiale se traduit par l'expérience d'une opposition entre l'espace sacré, le seul qui soit réel, qui existe réellement, et tout le reste, l'étendue informe qui l'entoure.
Mircea Eliade, Le sacré et le profane