Je me suis toujours couché de bonne heure et, voyez-vous, ce n'est pas, dans mon existence, ce que je me reproche le plus. À huit heures du soir, généralement, je me retire du monde. Peu auparavant je me suis séparé, sans regret, du téléphone, sauf oubli, et je le rétablis, sans empressement, dans ses droits de sonnerie le lendemain matin à neuf heures, sauf oubli. Dans l'intervalle, je dors. Je ne veux pas dire que je dors pendant tout l'intervalle de temps qui sépare huit heures du soir de neuf heures du matin, mais que les heures que le sommeil, fantaisiste, m'accorde, se placent, généralement, entre huit heures du soir et neuf heures du matin. (…)
mon sommeil est de plus en plus fantaisiste, je ne peux que le constater, et ne pas m'en affliger excessivement. Je m'endors et dors une, deux heures, me réveille, me rendors parfois une, deux heures, ensuite me réveille sans me rendormir ; sans essayer de me rendormir ; ayant sagement renoncé à m'obstiner à tenter de me rendormir je me lève, lis, travaille, passe le temps qui passe, me recouche, me rendors, ne me rendors pas, c'est selon ; c'est le jour, le jour de la lumière du jour ou le jour seulement en heure légale, selon la saison ; et voilà, jusqu'à la nuit prochaine.
Jacques Roubaud, La Dissolution (73 1, 73 2)

maintenant que j’apprends à boire
en prévision de ma retraite
proche

parfois
l’après-midi
je vais au Kitty O’Shea
je commande
« a pint of guinness, please »

je m’assieds avec un livre
anglais
et je reste une heure
seul
à boire et lire lentement
gorgée après gorgée
le goudron amer et noir et frais

le Kitty O’Shea est un pub irlandais de nom
au centre de Paris
à deux pas des Tuileries
cependant
j’imagine que je suis à Londres
une manière comme une autre
de ne pas être dans cette ville
où je vis
Jacques Roubaud, « Kitty O’Shea »,
La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains

Dès que je me lève (quatre heures et demie, cinq heures), je prends mon bol sur la table de la cuisine. Je l’ai posé là la veille, pour ne pas trop bouger dans la cuisine, pour minimiser le bruit de mes déplacements.
Je continue de le faire, jour après jour, moins par habitude que par refus de la mort d’une habitude. Être silencieux n’a plus la moindre importance.
Je verse un fond de café en poudre, de la marque ZAMA filtre, que j’achète en grands verres de 200 grammes au supermarché FRANPRIX, en face du métro Saint-Paul. Pour le même poids, cela coûte à peu près un tiers de moins que les marques plus fameuses, Nescafé, ou Maxwell. Le goût lui-même est largement un tiers pire que celui du nescafé le plus grossier non lyophilisé, qui n’est déjà par mal dans son genre.
Je remplis mon bol au robinet d’eau chaude de l’évier.
Je porte le bol lentement sur la table, le tenant entre mes deux mains qui tremblent le moins possible, et je m’assieds sur la chaise de la cuisine, le dos à la fenêtre, face au frigidaire et à la porte, face au fauteuil, laid et vide, qui est de l’autre côté de la table.
À la surface du liquide, des archipels de poudre brune deviennent des îles noires bordées d’une boue crémeuse qui sombrent lentement, horribles.
Je pense : « Et l’affreuse crème/Près des bois flottants/. »
Je ne mange rien, je bois seulement le grand bol d’eau à peine plus que tiède et caféinée. Le liquide est un peu amer, un peu caramélisé, pas agréable.
Je l’avale et je reste un moment immobile à regarder, au fond du bol, la tache noire d’un reste de poudre mal dissoute.
Jacques Roubaud, « Dès que je me lève », Quelque chose noir

Quand j'y pense, quand je fais, comme aujourd'hui, l'effort de me souvenir de ces années, de ce lieu, quand je m'enveloppe de cet étrange fantôme du passé que j'appelle 'moi', je sens la nuit sur mes épaules, pas la nuit qui vient tous les soirs d'automne, d'hiver, mais la nuit infiniment calme du très petit matin. Sylvia dort. Laurence et Conchita dorment. L'appartement est grand, haut de plafond, à l'ancienne. Cette pièce est 'le bureau'. J'y suis seul, et cela est bon. Mais en même temps je ne suis pas seul dans l'appartement, et cela est bon aussi. Et derrière moi il y a des livres. Devant moi la lampe de bureau qui me regarde en face. Je me rappelle la lampe, et je me rappelle qu'elle est en face de moi, ou légèrement à ma gauche, pas franchement à ma gauche, et pas à droite comme la lampe qui m'éclaire en ce moment, une bonne quarantaine d'années après. Je suis presque sûr de la justesse de mon souvenir, quant à la position de la lampe. Car dès que, me levant dans la nuit, à l'extrême commencement du matin encore nocturne je m'asseyais au bureau, Séraphin arrivait silencieusement, sautait silencieusement sur le bureau et du bureau sur mes épaules, laissait tomber ses pattes arrières vers la droite de mon cou, ses pattes avant vers la gauche, comme un manchon de fourrure noire, et se mettait à ronronner contre ma joue. Sa présence aidait fortement à ma concentration. Car il ne m'était pas possible de bouger sans le déranger et, si je le dérangeais dans le confort de la position qu'il avait adoptée, après quelques essais préparatoires devenue immuable, il enfonçait ses griffes dans mon épaule pour me rappeler à l'ordre.
Jacques Roubaud, Impératif catégorique