Je me suis toujours couché de bonne heure et, voyez-vous, ce n'est pas, dans mon existence, ce que je me reproche le plus. À huit heures du soir, généralement, je me retire du monde. Peu auparavant je me suis séparé, sans regret, du téléphone, sauf oubli, et je le rétablis, sans empressement, dans ses droits de sonnerie le lendemain matin à neuf heures, sauf oubli. Dans l'intervalle, je dors. Je ne veux pas dire que je dors pendant tout l'intervalle de temps qui sépare huit heures du soir de neuf heures du matin, mais que les heures que le sommeil, fantaisiste, m'accorde, se placent, généralement, entre huit heures du soir et neuf heures du matin. (…)
mon sommeil est de plus en plus fantaisiste, je ne peux que le constater, et ne pas m'en affliger excessivement. Je m'endors et dors une, deux heures, me réveille, me rendors parfois une, deux heures, ensuite me réveille sans me rendormir ; sans essayer de me rendormir ; ayant sagement renoncé à m'obstiner à tenter de me rendormir je me lève, lis, travaille, passe le temps qui passe, me recouche, me rendors, ne me rendors pas, c'est selon ; c'est le jour, le jour de la lumière du jour ou le jour seulement en heure légale, selon la saison ; et voilà, jusqu'à la nuit prochaine.
Jacques Roubaud, La Dissolution (73 1, 73 2)