Je ne sais si c'est un effet subtil de lumière, un bruit vague, le souvenir d'une odeur, ou une musique résonant sous quelque influence extérieure, qui m'a apporté soudain, alors que je marchais en pleine rue, ces divagations que j'enregistre sans hâte, tout en m'asseyant dans un café, distraitement. Je ne sais trop où j'allais conduire ces pensées, ni dans quelle direction j'aurais aimé le faire. La journée est faite d'une brume légère, humide et tiède, triste sans être menaçante, monotone sans raison. Je ressens douloureusement un certain sentiment, dont j'ignore le nom ; je sens que me manque un certain argument, sur je ne sais quoi ; je n'ai pas de volonté dans les nerfs. Je me sens triste au-dessous de la conscience. Si j'écris ces lignes, à vrai dire à peine rédigées, ce n'est pas pour dire tout cela, ni même pour dire quoi que ce soit, mais uniquement pour occuper mon inattention. Je remplis peu à peu, à traits lents et mous d'un crayon émoussé (que je n'ai pas la sentimentalité de tailler), le papier blanc qui sert à envelopper les sandwichs et que l'on m'a fourni dans ce café, parce que je n'avais pas besoin d'en avoir de meilleur et que n'importe lequel faisait l'affaire, pourvu qu'il soit blanc. Et je m'estime satisfait. Je m'adosse confortablement. C'est la tombée du jour, monotone et sans pluie, dans une lumière à la tonalité morose et incertaine… Et je cesse écrire, simplement parce que je cesse d'écrire.
*
Je vois fleurir bien haut, dans la solitude nocturne, une lampe inconnue derrière une fenêtre. Tout le reste de la ville est obscur, sauf aux endroits où de vagues reflets de la clarté des rues montent simplement et posent ici et là, très pâle, un clair de lune inversé. Dans le noir de la nuit, les maisons elles-mêmes font peu ressortir leurs couleurs diverses, leurs nuances : seules de vagues différences, comme abstraites, irrégularisent cet amoncellement de toits.
Un fil invisible me relie au propriétaire anonyme de cette lampe. Ce n'est pas la circonstance commune de nous trouver tous deux éveillés : il n'y a pas de réciprocité possible car, me tenant moi-même à la fenêtre dans le noir, il ne pourrait en aucun cas m'apercevoir. C'est quelque chose d'autre et qui n'appartient qu'à moi, qui a quelque lien avec ma sensation isolement, qui participe de la nuit et du silence, qui choisit cette langue comme point d'appui, parce que c'est le seul qui existe. Il semble que ce soit cette lampe allumée qui rende la nuit si sombre. Il semble que ce soit parce que je suis là, éveillé et rêvant dans les ténèbres, que cette lampe éclaire.
Peut-être que tout ce qui existe n'existe que si autre chose existe. Rien n'est par soi-même, tout coexiste : peut-être est-ce bien ainsi. Je sais que je n'existerais pas, en cette heure – ou du moins que je n'existerais pas de cette façon, avec cette conscience immédiate de moi-même qui, étant conscience, et immédiate, est en ce moment moi tout entier –, si cette lampe n'était pas allumée là-bas, quelque part, phare qui ne signale rien dans son privilège fictif d'altitude. C'est ce que je ressens parce que je ne ressens rien. Je pense tout cela parce que tout cela n'est rien. Rien, rien, une partie de la nuit, du silence et de ce qu'avec eux je suis de nul, de négatif, d'intercalaire, espace entre moi et moi-même, chose-oubli de quelques dieu…