Ma chienne et moi vivons seules. Je vis sans personne qui me parle. Parfois je vis en voulant que quelqu'un me dise « Je vis ici avec toi, Carolina ». Parfois je tombe amoureuse d'un homme qui pourrait me le dire. Parfois je me prends de passion pour une ligne que j'ai moi-même écrite, et elle me dit alors, avec d'autres mots, « Tu vis ici avec moi ».
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Il y a toujours, à chaque instant de ma vie, comme cet autre moi qui est à l'autre bout du monde : en Indonésie, qui est l'antipode géographique de là où je vis, ou à Paris. Cette autre est sous la lune tandis que je suis là, au soleil ; cette autre dort tandis que je suis éveillée, et travaille tandis que je dors. C'est en ceci, si ordinaire et simple — dans cet état des choses — que réside mon inquiétude. Dans ce mystère des lieux je vis sans relâche. Je vis sur un corps sphérique qui tourne sans arrêt dans l'abîme infini, sur lui-même et autour d'une étoile : s'éclairant à sa lumière et se retirant de cette lumière. Et en même temps, il faut en convenir, je ne vis sur aucun corps sphérique : je vis sur une surface plane, ce qui signifie que la terre, ronde comme une tête, est aussi plate comme une table. Nous savons tous ça. La terre est plate et froissée comme un papier qu'on aurait serré dans son poing et qu'on aurait ensuite lissé du plat de la main. Sur la terre il existe un occident, et même un occident de l'occident, qui se trouve là où je vis. Le jour arrive à cet endroit après s'être fait à presque tous les autres. Ou peut-être que je vis dans l'après : dans le futur de ces autres endroits. Ou peut-être que je vis dans l'avant : dans le jour qui est déjà terminé à ces endroits, mais dans lequel se passent des choses que ces endroits n'ont pas vues hier.
Carolina Sanín, Somos luces abismales (tr. Bérangère Pétrault)