J’étais la première de la classe. Les autres petites filles mettaient dans mes poches, en cachette, de petits nougats ou de la dînette, c’est-à-dire de minuscules casseroles et poêlons en terre cuite. Mais moi, je savais qu’elles ne m’aimaient pas et qu’elles n’agissaient que par intérêt, pour que je leur souffle les réponses et que je les laisse copier mes devoirs. Pourquoi s’étonner, alors, si je ne me m’aimais pas non plus.
J’aurais voulu être bonne en gymnastique et aux jeux, être replète et rubiconde comme Marcella Pélissier. Mon âme se tendait désespérément vers tous ceux qui, replets et rubiconds, étaient bons en gymnastique et aux jeux. En réalité, cette âme, noire d’orgueil et de mépris, était on ne peut plus humiliée. Je composais des poèmes en rimes, que des gamins ridicules et lamentables récitaient lors de kermesses scolaires. La directrice me présentait au public en disant : « Mesdames et messieurs, je voudrais vous dire tout d’abord que les poésies que vous allez entendre ont été écrites par l’enfant ici présente, et je n’hésite pas à reconnaître, avec une grande émotion, que nous nous trouvons devant un génie. » Je m’inclinais, très pâle, en lançant des regards fulgurants d’orgueil à mes modestes camarades. Je voyais leurs genoux tout crottés, les gracieux mollets rouges de Marcella Pélissier, et moi, loin de tous, dans une ombre profonde traversée d’éclairs, un phénomène de la création.
Elsa Morante, « Première de la classe » (tr. Sophie Royère)