Une danse de possession peut durer plusieurs heures, voire même plusieurs jours sans aucun succès. Mais quand les zima connaissent leur métier, ces échecs sont rares : la musique, les phrases des devises, les pas de danse déclenchent l'étrange mécanisme. À un signe imperceptible, les prêtres et les musiciens sentent qu'un des génies appelés commence à se manifester (ils sentent « un vent frais » sur leur visage) ; alors, ils bouleversent l'ordre habituel des danses, l'orchestre ne joue plus qu'un seul air, les zima ne récitent plus qu'une seule devise. Sans doute, l'ensemble des danseurs continue le mouvement en cours, mais un seul d'entre eux est l'objet de la sollicitude des prêtres qui l'entourent et récitent des devises de plus en plus efficaces, en désignant successivement la droite et la gauche du danseur : le génie ne doit venir ni à droite ni à gauche, mais au milieu, sur le danseur lui-même. Soudain, celui-ci tressaille, pleure et s'arrête. Ce n'est déjà plus une danse mais une convulsion, et au paroxysme du frisson, le danseur roule sur le sol en hurlant : la danse s'achève. À ce moment même, un dieu s'est incarné dans le corps d'un homme.
Quand un peu calmé par les soins des « femmes tranquilles », le Holey se relève, son comportement, sa voix, sa démarche n'ont plus rien de commun avec ce qu'ils étaient avant la possession. Ils sont caractéristiques du génie présent, et permettent à coup sûr de reconnaître cette divinité : par exemple, les Hargey paralytiques se tiennent à genoux et sautent sur leurs genoux pour se déplacer ; Kyirey, qui est borgne, ferme un œil ; Zatao se couvre la tête de poussière et mange de la terre ; Nyalya, qui est coquette, secoue au contraire la poussière qui la macule ; Sadyara, qui est un serpent, rampe sur la terre ; Dongo le génie du tonnerre, montre le ciel et grogne… autant de comportements particuliers : ici, le mythe se matérialise de la façon la plus singulière, les personnages invisibles se montrent à tout le monde tels qu'ils sont. Et pour que cette identité soit encore plus complète, ce sont les génies eux-mêmes qui réclament leurs vêtements et leurs objets rituels, de cette voix qui, elle aussi, est autre, heurtée et lointaine.
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Le rôle des femmes tranquilles est d'aider et d'organiser matériellement tout ce qui touche au culte des Holey. Ce sont elles qui préparent la nourriture pour les génies (gâteaux spéciaux où se mêlent les poudres des arbres), pilent l'écorce des arbres en poudre (pour certaines préparations il faut que cette écorce soit pilée par une jeune fille vierge), réparent et rangent les objets rituels des génies. Dans les cérémonies, leur rôle, bien que très caché est fort important, elles sont en quelque sorte les « machinistes » chargés de toute la besogne matérielle de la fête, s'occupant des danseurs en crise, les déshabillant, ou recouvrant leurs parties sexuelles, les aident à revêtir les costumes rituels, et à prendre leurs objets particuliers, essuyant la bave ou la sueur des possédés, les mouchant, apportant les mortiers ou les nattes sur lesquels ceux-ci s'assoient, leur parlant d'une façon gentille en priant les génies de rester davantage (je n'oublierai jamais l'une de ces vieilles femmes caressant doucement le dos d'un autre possédé par Nyaberi et secoué de furieux sanglots et qui lui répétait d'une voix infiniment douce : Nyaberi Nyaberi…), éloignant les jeunes enfants qui risquent d'être blessés par des manifestations trop brutales de Haouka. Bref ce sont les rouages, discrets mais indispensables, du mécanisme apparemment désordonné de la cérémonie. Leur présence est absolument nécessaire car, aussi bien les musiciens que les prêtres sont susceptibles d'être soudain possédés et ne plus pouvoir surveiller ou diriger l'opération ; alors que ces femmes, que l'on sait ne pas être possédées, resteront calmes et lucides jusqu'au bout.
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Le plus souvent, les génies eux-mêmes commencent le dialogue en demandant aux prêtres pourquoi ils les ont fait venir. Ils parlent d'une voix singulièrement voilée et tremblante, et leurs phrases sont pleines de certains tics (par exemple ils les commencent toutes par le nom du prêtre en traînant sur la première syllabe : aaaaaadamu…) ce qui fait de leur conversation une sorte de récitatif rythmé. Les prêtres leur répondent au contraire de leur voix normale, comme s'ils parlaient à des hommes ordinaires. Ces conversations sont d'ailleurs très décousues : aux réponses (volontiers badines) des prêtres, les génies posent de nouvelles questions d'un ton ampoulé puis, toujours sur le même ton, donnent les renseignements qu'on leur demande. De temps en temps , leurs phrases sont brutalement interrompues par des crises violentes que calment les femmes tranquilles et, à la fin de ces crises, le génie crie : « dépêchez-vous il y a d'autres hommes qui me demandent… » D'une phrase tirée des devises, le prêtre fait oublier cette impatience et la conversation reprend. Quand les prêtres en ont fini, les spectateurs s'approchent à leur tour pour poser des questions ou donner des cadeaux (billets de cent sous, la plupart du temps), que les génies examinent longuement avant de les donner aux musiciens qui les placent dans un endroit déterminé (sous une calebasse par exemple).
À partir de ces conversations individuelles les cérémonies qui étaient déjà en form de bousculade deviennent une véritable « foire » bruyante, poussiéreuse et brutale, où les confidences les plus intimes sont répétées d'une voix forte par les génies, où les Haouka tentent d'attirer l'attention par des tours de prestidigitation, se brûlent avec des torches, mâchent de la braise, se flagellent à coups sonores, poussent des cris stridents ou des jurons épouvantables en mauvais français…
Les conversations ne durent pas très longtemps, à moins que l'occasion soit vraiment exceptionnelle. Au bout de dix minutes à un quart d'heure, les dieux s'en vont.
Jean Rouch, La religion et la magie Songhay

La troisième chasse, c'est la grande chasse. Celle où un berger vient dire au chasseur : « Il y a un lion, là, dans un buisson, à quelques kilomètres. Il est là. » Et le chasseur, tout seul, avec trois flèches de roseau et son simple courage, va affronter le lion. Pour affronter le lion tout seul, comme cela, il faut avoir tous les charmes magiques, il faut avoir tous les courages, car le lion, avec une flèche, meurt en quelques minutes, et vraiment la seule façon de l'éviter, c'est de se rendre invisible. Alors, le lion recouvre le chasseur de son bruit et de sa poussière.
Jean Rouch, La chasse au lion à l'arc

Et je suis arrivé à Niamey, qui était à ce moment-là une bourgade, le pire chef-lieu de province qu'on puisse imaginer, et j'étais chargé de construire des routes. J'étais responsable d'un pays grand comme la moitié de la France. Pendant huit mois, j'ai construit à peu près 2 000 km de route. J'avais au début essayé d'avoir des contacts avec des Blancs. C'est une période très dure, j'avais 23 ans, 24 ans, j'étais tout seul. Les seuls contacts que j'ai eus, ce sont les Africains, seulement à partir du moment où j'ai eu le contact avec les Africains, j'étais presque mis hors de la société, de la société blanche. Les gens qui me voulaient du bien me considéraient comme un personnage un peu énigmatique, au bord de la folie. Moi-même je ne savais pas très bien, et finalement j'ai découvert les Noirs de façon tout à fait singulière. Un jour est venu s'embaucher dans le secteur que je dirigeais un jeune garçon qui s'appelait Damouré Zika, et qui sortait de l'école professionnelle. Il se disait relieur. Je lui ai donné un livre à relier, et il m'a rapporté une semaine plus tard une espèce d'énorme morceau de colle, on ne pouvait plus l'ouvrir. Alors je l'ai embauché quand même, il est devenu pointeur, pointeur de manœuvres. J'étais quand même responsable à ce moment-là de près de 10 000 manœuvres, c'était le temps affreux du travail forcé. Et moi je ne comprenais rien. Au point de vue technique, ça n'avait aucun intérêt. On faisait des routes qui étaient faites par de petits paniers. Les chefs de chantiers que j'avais étaient pour la plupart ivrognes. C'était des gens encore plus âgés que moi, et le contact était vraiment terrible avec eux. Damouré Zika m'emmenait… J'aime nager, j'aimais nager dans le Niger, personne n'allait dans le Niger, ou très peu de gens, on avait peur des crocodiles, on avait peur des maladies… J'allais faire de la pirogue… Et peu à peu, il m'a emmené chez ses parents, il m'a emmené chez sa grand-mère. Il était pêcheur, et sa grand-mère était la reine des pêcheurs du Niger, c'était une femme au pouvoir considérable. J'allais la voir, et peu à peu, j'ai commencé à apprendre, à baragouiner la langue, et à m'intéresser aux pêcheurs. Cette femme était un de ces sages qui était le dépôt, le dépôt vivant d'une tradition qui venait de son père, de son grand-père, de ses arrières-grands-pères, et qui m'a fait découvrir un monde qui était complètement fabuleux. Un monde-panorama, pour en revenir à mon image de tout à l'heure. Et là, tout d'un coup, je me suis dit voilà, voilà des gens qui ont quelque chose. Et tout cela était tellement gentil, tout cela était tellement miraculeux, parce que malgré tout, j'étais un Blanc, donc j'étais l'homme qu'on n'approche pas, j'étais celui qui reste dans son bureau, qui reste sous son panka, qui reste dans sa résidence, et puis il y avait eu ce contact, peut-être parce que je savais nager, j'aimais nager sous l'eau, je faisais de la pirogue. Parce que je ne portais pas de casque, parce que, je ne sais pas. Jusqu'au jour où j'ai été expulsé du Niger comme propagateur gaulliste. On m'a envoyé à Dakar, et puis les Américains avaient débarqué.
Jean Rouch en 1961 dans l'émission « Tous les plaisirs sont dans la matinée »

Le culte consiste essentiellement en danses de possession. Au son de la musique rituelle, au rythme des phrases des devises, les « chevaux de génies » dansent inlassablement. Le prêtre zima a ouvert la danse et exhorte les danseurs fatigués à ne pas s’arrêter. Au bout de quelques heures, l’un des danseurs donne des signes de crise : le Zima (et les Kumbaw et Soko s’ils sont présents) s’approche des danseurs, récite les devises du dieu qui se manifeste ainsi. Le danseur s’arrête, hurle, tape sur le sol en tremblant. Après quelques convulsions, il se calme. Les femmes tranquilles le maîtrisent, le déshabillent et le revêtent du costume du génie ; ce n’est plus un homme, c’est un dieu qui habite ce corps, qui parle par cette bouche… D’autres génies suivent le premier venu. Ils s’asseyent sur des nattes ou des mortiers retournés : le Zima ou les autres prêtres les interrogent. Pendant une demi-heure, les hommes et leurs dieux parlent directement, réglant les grandes affaires du villages. Des cadeaux sont donnés aux génies qui les répartissent entre les agents du culte, puis la voix du génie se fait de plus en plus hachée et lointaine ; le corps est secoué de frissons violents, il tombe soudain inanimé sur le sol.
Jean Rouch, Les Songhay