Mon beau-père n'aimait pas me voir jouer avec Itzig Finkelstein, le fils de son rival Chaïm Finkelstein.
Mais moi, j'aimais bien jouer avec Itzig Finkelstein. Je lui montrais comment poser des pièges à rats, comment introduire de longs bâtons de réglisse dans le derrière et dans le sexe des rats assommés, je lui montrais la différence entre les aiguilles à bout rond et pointu, je lui montrais qu'un ver de terre continue à bouger même avec la tête coupée, même haché menu, signe qu'une bête du genre ver de terre n'a aucune envie de quitter son existence de ver de terre et qu'elle survit toujours à la main qui l'a tranchée. Je lui ai appris à jouer aux billes, en précisant que ce n'était pas la couleur, mais la taille des billes qui importait, même si moi, je préférais les bleues aux vertes, et les brillantes aux ternes. Je lui ai expliqué que le trou creusé dans la terre meuble où nous faisions rouler nos billes devait toujours avoir un diamètre supérieur à celui des billes elles-mêmes, elles resteraient coincées sinon, et toute chose coincée qui veut aller plus loin doit posséder sa volonté propre, mais les billes n'en ont pas, de volonté propre. Jamais de leur propre chef elles ne forceraient le passage dans la terre meuble. Il faudrait les faire avancer avec nos petits doigts, ce qui est contraire aux règles. Je lui ai aussi montré les pavés des rues Goethe et Schiller, qu'il connaissait déjà, mais pas comme moi. Je lui ai montré comment compter les pavés et lesquels étaient bons pour jouer à la marelle et lesquels ne l'étaient pas.
Edgar Hilsenrath, Le Nazi et le Barbier (tr. Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb)

Tu te diriges vers le comptoir, Jakob Bronsky. Le comptoir le plus grand et le moins cher de Times Square : le comptoir du Donald's Pub. Célèbre. Prisé de tous les pauvres types de Times Square. Tu pourrais t'asseoir près de la vitrine pour jeter un œil dehors. Tu vas boire une bière, manger une bouillie de blé dur, plus quelques crackers, fumer une cigarette et réfléchir. Pendant que tu réfléchis, tu regarderas fixement à travers la vitrine et tu observeras la foule dehors qui passe dans la 42e rue tout illuminée, la rue des cinémas à deux sous, des néons clignotants, des embouteillages, des snacks, des cafétérias, des maquereaux, des filles qui tapinent, des pédales, des policiers muets avec leurs gros flingues. Toi, Jakob Bronsky, tu t'installeras de manière à voir ce monde irréel sans que lui puisse te voir.
Edgar Hilsenrath, Fuck America (tr. Jörg Stickan)

Un jour, j’ai dit à Isiu Schächter, mon meilleur ami :
– Je n’ai plus qu’un seul vœu dans la vie.
– Quoi donc ?
– Je voudrais toucher les nichons de Rebecca.
– Tu n’es pas sérieux ?
– Si. C’est comme ça. Les toucher une seule fois, et mourir.
– Mais ce n’est pas possible. Rebecca est une pure jeune fille. Personne ne l’a jamais embrassée, ni fait quelque chose d’aussi moche que ça.
– Tu crois ?
– J’en suis sûr.

J’ai demandé au fils du rabbin :
– Dis-moi, Moischele, comment peut-on toucher quelqu’un sans qu’il s’en rende compte ?
– Comment veux-tu que je le sache ?
– Tu es quand même le petit-fils du grand rabbin, non ?
– Oui, c’est vrai.
– Moischele s’est mis à réfléchir. On voyait les efforts qu’il faisait. Puis il sembla illuminé par l’esprit du grand rabbin.
– J’y suis, a dit Moischele. Il faut distraire la personne en question de telle sorte qu’elle ne s’aperçoive de rien, même pas qu’on la touche quelque part.
Nous avons essayé de distraire Rebecca par toutes sortes de blagues possibles et imaginables. Mais cela n’a servi à rien. Personne ne pouvait vraiment distraire Rebecca.
Edgar Hilsenrath, Les aventures de Ruben Jablonski (tr. Chantal Philippe)