Hier encore, à l'heure du petit déjeuner, M. me demandait si j'avais laissé une fenêtre ouverte à l'étage ; mais, je le sentais bien, c'était entre nous que ce courant d'air circulait et j'ai baissé les yeux. Il nous aura fallu toute une matinée pour nous rejoindre, pouvoir nous toucher de nouveau, nous embrasser et nous dire que nous nous aimions.
Samuel Poisson-Quinton, « Souffler sur un feu »

Après le service, au lieu de rentrer chez moi, j'ai marché dans les rues, au hasard, dans ce quartier piéton du centre de Toulouse. Devant les boutiques vides, les vendeurs attendaient leurs clients ; et dans les boutiques pleines de monde, les clients attendaient les vendeurs.
Les vitrines des commerces étincelaient de propreté dans la lumière hivernale. Mais cela n'était guère étonnant, étant donné que le laveur de vitres passait tous les matins, chassant la poussière à grand renfort d'eau savonneuse.
Derrière les vitrines s'étalaient les marchandises de luxe : manteaux de fourrure, souliers vernis, lustres à pendeloques.
Je me suis assis à même le trottoir.
Les gens portaient sur leurs visages une sorte d'arrogance, un air satisfait et comblé qui me frappa. Ils ne semblaient pas se poser de questions. Leurs gestes étaients lestes, d'un naturel et d'une aisance à couper le souffle. J'observais le jeu de jambes, le balancement des bras, la tenue des têtes : chaque mouvement était nécessaire, juste, avait l'efficacité d'un traitement adéquat. Certains flânaient en famille en admirant les devantures. D'autres marchaient d'un pas pressé, une mallette à la main ou des dossiers sous le bras, arborant cravates et tailleurs impeccables.
Personne ne semblait étonné d'être en vie.
Samuel Poisson-Quinton, Un père à la plancha