– Il n'y a rien d'assez important, ô homme, pour me faire lever de mon lit.
C'était un refus catégorique. Mais l'oncle Mustapha était trop habitué à ces théories néfastes et barbares, issues du sommeil, pour en être choqué. Sa patience s'en était accommodée à la longue. Aussi, il ne désespéra point d'arriver à son but. Il attendit un instant, puis dit d'un ton grave :
– Ton père va être fâché.
– Qu'il se fâche. Ce sera tant mieux. Comme cela, il me laissera en paix !
– Écoute, Galal, mon fils ! Ce n'est rien qu'un petit moment. Je t'en conjure, fais-le pour moi.
– Tu veux que je meure pour toi, ô homme ! Quelles sont ces façons ! Venir me réveiller à l'aube, pour que j'attrape froid ! Tu n'as donc pas de pitié !
– Il est onze heures du matin, dit l'oncle Mustapha. Tu n'attraperas pas froid. Le temps est très doux. Allons ! Galal, mon fils, c'est l'affaire de quelques minutes. Et puis, ce changement d'air te donnera de l'appétit. Le déjeuner sera bientôt prêt.
– Et l'escalier, gémit Galal. Que dis-tu de l'escalier, ô homme !
– L'escalier ?
– Oui, l'escalier pour monter là-haut !
– Et alors ?
– Tu me prends pour un maçon ! Jamais je ne pourrai monter cet escalier.
– Ne t'en fais pas, dit l'oncle Mustapha. Je te soutiendrai. Tu ne feras aucun effort.
– Je ne monterai que si tu me portes, dit Galal.
– Je ferai tout mon possible, promit l'oncle Mustapha.
L'oncle Mustapha était content de son succès ; il ne s'attendait pas à cette facilité. Il enfonça son tarbouche sur la tête et s'apprêta à sortir Galal de son lit. Mais le jeune homme ne semblait pas vouloir bouger ; une pénible transformation s'opérait en lui. Il lui fallut longtemps avant d'accéder à la conscience de l'état de veille ; chaque fois qu'il ouvrait les yeux, ils se refermaient immanquablement. Il n'arrivait pas à les garder ouverts. À la fin, il se lassa, ne fit plus d'efforts pour les ouvrir, et s'agrippa à son oncle comme un aveugle.
Albert Cossery, Les fainéants dans la vallée fertile