Jules m'a fait remarquer qu'ils ont mis une moquette neuve à l'institut Alfred-Fournier, un peu déclinant depuis la syphilis, et soudain prospère comme une usine de capotes, engraissé par le sang des séropositifs qui doivent faire un contrôle tous les trois mois, le bilan sanguin spécifique du virus HIV coûte cinq cent douze francs cinquante, on peut désormais régler avec la Carte Bleue. Les infirmières sont très chic, avec des bas semi-teintés et des chaussures plates, des jupes de tailleur et des colliers sobres qui dépassent de la blouse, on dirait des professeurs de piano ou des banquières. Elles enfilent leurs gants de caoutchouc comme des gants de velours pour un gala à l'Opéra. Je suis tombé sur une piqueuse d'une délicatesse merveilleuse, discrètement attentive au quotient de pâleur soudain modelé sur le visage. Elle voit couler à longueur de journée ce sang empoisonné, et malgré ses gants translucides elle passe tout à côté de la source de l'empoisonnement, elle ôte ses gants dans un claquement pour appuyer ses doigts nus avec le sparadrap sur la plaie, et elle parle de tout autre chose, elle dit : « C'est “Habit rouge” votre parfum ? Je l'ai tout de suite reconnu. Bien sûr, ce n'est pas grand-chose, mais j'aime bien ce parfum, et le ressentir dans cette matinée grise est quand même pour moi, vous savez, une toute petite aubaine. »
Hervé Guibert, À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

Un des premiers soirs d’août 1971, dans une ville minière de la Ruhr, à Neheim-Hüsten, je traverse la porte du manège, séparée par un rail de métal la terre sableuse foulée par les chevaux donne sur la terre meuble d’un champ. C’est le crépuscule. Est-ce que mes chaussures me faisaient mal ? Est-ce que le mauvais vin blanc devient trop bon dans des gobelets plastique ? Je marche pieds nus dans ces grosses mottes de terre retournée, ils passent de la crête craquelée du sillon à sa profondeur molle, la poudre la plus sèche de la terre essuie au fur et à mesure sa gadoue. La terre me masse les pieds, c’est comme un baptême, elle est la pourvoyeuse d’une nouvelle vie, d’une vie sensuelle. Je lève la tête, le ciel rouge me rentre dans les veines.
Hervé Guibert, Mes parents

Ici, quand il y a un feu, les pompiers, tous volontaires, nettoyeurs de rues ou de cadavres, fous ou simples idiots sans travail, à l'appel de la cloche du curé, qu'un observateur trop nonchalant aura prévenu avec retard, revêtent leurs salopettes de pompiers, leurs bottes, et se retrouvent devant les citernes ambulantes d'eau ou de neige. La nuit tombe, le feu a déjà pris tout le versant de la colline, le camion se dirige dans sa direction, puis bifurque. Les femmes sont réquisitionnées pour dresser une table et faire fondre la glace des nourritures surgelées. Les pompiers s'asseyent en ligne face au feu et se mettent à bâfrer, ils dévorent des poulpes farcis et des carnes rances, ils boivent un vin résiné et maudissent le feu tout en le chérissant, ils prétendent qu'ils ne peuvent l'atteindre car il a pris à un endroit où leurs lourds camions n'ont pas accès, et parce qu'il est d'un usage barbare et démodé de l'étouffer à la serpe sur ses bords. Quand ils vont se coucher, le feu a pris toute la colline, il fait jour. Un hélicoptère les relaie : il tire à sa traîne un container de couleur rouge qu'il projette dans les piscines des hôtels avoisinants, et dont il puise l'eau qui éteint le feu en quelques instants.
Hervé Guibert, « Ici », La piqûre d'amour

L’homme vieux au café qui repousse son petit verre de rosé pour me laisser la place : il me regarde de haut en bas et en s’attardant sur ma poche qui recèle ma main crispée il me dit : « Vous êtes gelé, chauffez-vous là, mettez votre main là », et il part d’un éclat de rire car le radiateur où il vient de poser sa main est absolument froid. Il veut que je mette ma main sur la théière où bout mon infusion, il veut que je rajoute des sucres dans ma tasse. Il dit que le travail intellectuel use davantage de calories que le travail manuel. Il dit que chaque homme, avant tout, veut être un artiste. Un de ses yeux ne voit plus, ses rares cheveux gris sont rabattus en mèche sur son front, il porte un manteau gris avec le sigle de la poste, et sous son veston, un étrange tricot très coloré, bleu et rose, pelucheux, comme un tricot d’enfant, une vilaine petite cravate jaune à pois. Il me dit que peut-être un jour nous nous rencontrerons sur le pont Saint-Michel, et je serai avec des amis, mais je le saluerai quand même, je lui dirai : « Bonjour, Lucien », et peut-être même je le présenterai à mes amis, et moi qui suis entré par hasard dans ce café, et qui m’appelle peut-être Daniel, je rentrerai de nouveau dans le café, et je m’adresserai à Mme Rose, la patronne, je lui dirai : « Vous direz à Lulu que Daniel est passé »…
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Suzanne et Louise : elles dorment ensemble, désormais, mais Louise est persuadée la nuit que sa sœur jumelle, Andrée, dort entre elles deux. Quand Suzanne lui demande quelque chose, elle réplique sans s’éveiller vraiment : « Demande à Dédée de te retourner. » Suzanne aussi est persuadée de la présence d’une troisième personne, qui est dans le lit au milieu, mais elle n’arrive pas à l’identifier.
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Suzanne vit désormais entourée de mots étranges inscrits sur des bouts de papier dont elle parsème les recoins des deux étages, sur l’un elle a écrit : « Héliotrope, chèvrefeuille », sur un autre : « Chaliapine, Arcachon » ; ce sont des mots qu’elle a recherchés en vain plusieurs jours, dont elle se venge en les remettant ainsi à chaque instant à sa disposition. D’autre part, accrochées aux fenêtres dans de petites housses de plastique, pendent les nourritures qu’on ne peut pas mettre au réfrigérateur, comme le croissant que mange chaque matin Suzanne, pour les sauver des grignotages du loir qu’une légende fait à présent vivre dans cet appartement.
Hervé Guibert, Le Mausolée des amants. Journal 1976-1991

Ce soir-là, tandis que ma mère faisait manger Suzanne, momentanément paralysée, sur une chaise au bas de son lit, mes yeux balayaient l'appartement à peine éclairé : les tableaux, toutes les glaces, les lustres, je remarquais que la peinture était en bon état, blanche au plafond et un peu plus chaude aux murs, je me penchais pour regarder l'interstice entre le dos du lit et le mur, car j'ai toujours peur que cette obscurité n'abrite de petits animaux malfaisants, comme les araignées ou les cafards, et je ne vis rien qu'une obscurité nette, avec quelques fils électriques emmêlés, et je pensais aussitôt : je pourrais dormir dans ce lit, je pourrais vivre ici, une fois Suzanne morte, avec son accord, et je ne bougerai rien, je n'ajouterai aucun objet personnel, je laisserai comme elle les volets fermés, je ne viderai par les tiroirs, j'ai peur des araignées, mais je n'ai pas peur de la présence des morts, je vivrai avec ce souvenir vaquant à mes côtés. Et le soir, j'hésite à écrire ce vœu, car j'ai peur, tout à coup, qu'il ne devienne un sort.
Hervé Guibert, Suzanne et Louise

J'ai aussi trouvé au fond de la valise un petit carnet vierge. J'ai décidé de l'utiliser moi-même pour noter tout ce que je sais sur Jayne, pas pour la police, mais pour moi, puisque j'en sais si peu, et j'ai l'impression que plus sa mort s'éloigne de moi plus je l'aime, elle, Jayne, je ne vois pas comment je pourrais aimer jamais une autre femme, Jayne était si belle, si intelligente, si fantaisiste, et elle baisait tellement bien. Je n'aurai pas de deuxième carnet à remplir. Il faut s'y mettre. Par où commencer ? Jayne doit avoir vingt-six, vingt-sept ans. Elle est très grand grande, je dirais au moins un mètre quatre-vingt-deux. Elle disait : « Avant toi je ne sortais qu'avec des nains, des nains aux cheveux argentés. » Après la compétition de natation, elle a été mannequin pendant quelques mois à Amsterdam, elle a fait connaissance au cours d'un défilé d'un Yougoslave, un certain Yazo, dont elle parlait avec beaucoup d'affection, une pédale. Elle a vite abandonné le métier de mannequin. Elle abandonnait tout. C'est peut-être pour cela qu'il fallait changer toujours d'endroit, pour abandonner chaque jour quelque chose. Je peux me demander quand elle m'aurait abandonné. Elle l'a fait en filant vers la barrière de corail, malgré mes supplications. Jayne a un petit frère qui a fait de la prison pour des histoires de drogue, une baraque, un buveur de bière, qui grossit chaque semaine un peu plus. Jayne a une passion, comme un reliquat d'enfance, pour les Simpson, cette famille d'affreux jojos qui passe à la télé en dessin animé. Nous avions un petit poste couleurs imbriqué dans le tableau de bord de la Mercedes, uniquement pour regarder les Simpson. Elle arrêtait la voiture n'importe où, pour ne pas les manquer. Ça semblait être pour elle la même nécessité, la même urgence que faire l'amour. Elle achetait des magazines de télé des bleds où nous passions pour chercher les heures de programmation. Elle collectionnait les Simpson sous toutes leurs formes, en tee-shirts achetés dans des Prisunic, en confiseries, moulés en gélatine acidulée dont elle se gâtait lentement les dents.
Hervé Guibert, Le paradis

Les événements ici sont de cet ordre : en faisant son gâteau au vin, en laissant couler le vin rouge sur l’énorme boule de pâte mélangée aux pignons et aux raisins, le boulanger, comme chaque mercredi, s’est retrouvé ivre, grisé par les vapeurs de l’alcool. On a pêché, à Rio Marina, un espadon de plusieurs mètres, les hommes l’ont d’abord fatigué en l’encerclant avec leurs barques, toujours plus près, puis en le poussant jusqu’à la côté pour qu’il s’échoue ; réjouis par son agonie, les nageurs ont alors fait autour de lui une meute bruyante et excitée ; l’étranger qui passait là, surplombant sur la promenade le cercle noir et agité, a d’abord pensé à une noyade, puis il s’est approché ; il fallait deux hommes pour maintenir la bête, et elle se débattait encore ; l’étranger s’est identifié à sa souffrance et il a cherché dans son œil la marque, la preuve de cette souffrance, comme si son regard à lui pouvait l’en délester un peu, mais il n’a vu dans les yeux de l’animal que deux gros ronds opaques et concentriques, comme deux pierres argentées, qui ne lui disaient rien de ce qu’il en attendait ; alors la foule a emporté l’espadon à bout de bras, en procession à travers le village, son énorme éperon comme une figure de proue dentelée.
Hervé Guibert, « L’arrière-saison »

Tout de suite, en traversant le hall de la gare, j’eus cette impression de me recouvrer, de me reposséder, de me retrouver riche de moi-même. Et tout de suite, dans le train, tout me semblait rare : ce ciel si rose, cette brume bleutée qui s’accrochait à tout, cette escalope de dinde tropicale et ce diabolique-stromboli que le menu proposait, ces couverts en inox enfermés sous vide, le graffiti au stylo déjà barbouillé qui montrait, sur la banquette devant moi, une femme les jambes écartées et relevées entre lesquelles rampait un sexe dessiné comme un escargot, cette moutarde que je mettais sur mon camembert (et je me demandai si c’était parce que le camembert était fade, ou parce que j’avais eu envie d’ouvrir ce sachet de moutarde), cette glace écœurante à la pistache qui devait finir le repas, tout me semblait ineffable, et propre à l’observation. Je pensais déjà à ces comptes rendus de la vie d’un voyageur, d’un solitaire : ici il fait nuit à six heures, je me couche tôt et je dors bien, j’ai gardé pour le voyage un costume terne, malpratique ; mes mocassins noirs, jamais cirés, sont poussiéreux. Soudain je ne comprenais pas pourquoi le train était un moyen aussi sûr, pourquoi il n’y avait pas plus d’insensés pour placer la nuit des troncs d’arbre en travers des rails.
Hervé Guibert, « Surtainville, le 13 octobre »

Je ne me peigne jamais ; je frotte mes cheveux mouillés dans une serviette puis je les ratisse avec mes doigts pour les mettre en forme. Hier, je ne sais pas pourquoi, j’ai remarqué le petit peigne que m’a offert Vincent isolé sur la tablette de la salle de bain (il m’a offert si peu de choses), je l’ai pris, me suis peigné, le peigne est devenu un attribut magique. Vincent avait abandonné dans le peigne la clef de sa formule : « Si un jour tu as besoin de moi, peigne-toi, et j’arriverai. » Je tends l’oreille, mais le téléphone ne sonne pas. Le lendemain : je me repeigne, le peigne ne devenait magique qu’au bout de la deuxième manipulation. Le surlendemain je me repeigne encore : il ne devenait magique qu’au bout de la troisième, etc.
Hervé Guibert, Fou de Vincent

Au mariage de ma sœur, c'est moi qui portais la boîte de chocolats, je passais entre les groupes, un homme s'est approché de moi, je lui ai demandé : vous voulez un chocolat ? Il m'a répondu : non, j'en veux deux, et il les a pris. Je l'avais oublié mais je l'ai revu sur les photos qui avaient été faites du mariage, il se tenait toujours derrière moi ou à côté. Un soir, il téléphone à la maison, il me dit : je suis très malheureux, il faut que je te parle. Je lui ai expliqué que ce n'était pas possible, il m'a convaincue qu'il allait passer me chercher. Je n'avais de bien qu'une culotte noire en jersey, j'ai laissé le fer dessus, elle a été brûlée, je me pressais, je me suis lavée, on m'avait offert des mois plus tôt une savonnette Rexona, je la gardais intacte entre le linge dans l'armoire. La Lomborghini gris métallisé, la seule de la ville, a freiné devant la maison, l'homme en est sorti et a dit à ma mère qu'il me ramènerait avant dix heures. Dans la voiture il m'a dit : est-ce qu'une femme peut disparaître comme ça avec un autre homme sans rien dire, sans prévenir ? Je lui ai dit : pourquoi vous me demandez ça à moi ? Il a répondu : parce que les enfants ont un sentiment juste. Et il m'a demandé où je voulais aller. Je ne savais pas. Il m'a dit : chez Ernest. Je croyais que c'était un de ses amis, j'ignorais que c'était le bar à la mode, j'ai dit : oh non ! Alors dans la forêt, il a dit. Oh non, surtout pas ! ai-je supplié. Alors c'est moi qui choisis, a-t-il dit.
Hervé Guibert, « Jon comme un diable, Johny comme un garçon », L'Autre Journal

Il y a peut-être une image qui convient à mon idéal : c'est le fleuve avec ses méandres et ses déviations. Que je puisse décrire au cours du récit quelque chose qui n'a rien à voir avec mon sujet, voilà mon plus grand bonheur, et ma justification. Un stand où l'on vend des saucisses, ou cette petite image de lumière de l'ambulance sur les dents de la femme, ce sont des déviations pour rien. Quand je crée dans mon récit cet espace qui peut accueillir la déviation, je me sens sur la voie juste. On trouve dans la philosophie chinoise des exemples à ce propos : des moines qui parlent de la mort, de la terreur, de la guerre, et il y a un moine qui « détourne » les autres. Quand l'un parle de beauté du ciel, l'autre dit, pour le dévier : « regarde cet escargot jaune, ou noir ». Il ne veut rien exprimer avec ça, il veut juste détourner le regard de l'autre de la beauté du ciel.
Peter Handke (Hervé Guibert, « Entretien avec Peter Handke », L'Autre Journal)