Voici des exemples de questions posées à l'adulte :À 3;1 : « Pourquoi le nuage s'est en allé ? — Pourquoi est-ce que le vent l'a chassé ? — Pourquoi est-ce que le soleil se cache derrière les nuages ? — Pourquoi le transformateur fait tant de bruit ? »À 3;6 : « Pourquoi est-ce que la grotte doit être si noire ? — Pourquoi y a-t-il justement là des baies de quineredons ? — Pourquoi est-ce que le toit se casse si on jette des pierres ? »À 4 ans : « Le radiateur est froid. Pourquoi ? — Pourquoi est-ce que l'eau creuse la pierre ? — Pourquoi est-ce que les dents se cassent si on mord les pierres ? — Qu'est-ce que le Bon Dieu a fait pour que les cerises soient si grandes ? — À quoi servent les chaînes ? — Pourquoi doivent-elles tenir les poids ? — Pourquoi la colle doit rester liquide ? »« Pourquoi elles [les oreilles] sont petites à vous, et moi je suis petit, elles sont grandes ? » et « Pourquoi papa est plus grand que vous et il est jeune ? » — « Pourquoi, pas aux dames, elles viennent les barbes ? » — « Pourquoi j'ai une bosse [au poignet] ? » — « Pourquoi moi je ne suis pas né comme ça [muet] ? » — « Les chenilles deviennent des papillons. Alors, moi je deviendrai une petite fille ? — Non. — Pourquoi ? » — « Pourquoi est-ce qu'elle [une chenille morte] devient toute petite ? Quand je serai mort est-ce que je deviendrai aussi tout petit ? »« Elles sont mortes [ces feuilles] ? — Oui. — Mais elles bougent avec le vent. » — « Elle [une feuille que Del vient de couper] vive encore maintenant ?… — [Il la remet sur la branche] : Elle vive mainlenant ? » — « Si on la met dans l'eau ? — Elle durera plus longtemps. — Encore un jour et puis ? — Elle sèchera. — Elle mourra ? — Oui. — Pauvre petite feuille ! »Jean Piaget, Le langage et la pensée chez l'enfant
On sait que (…) jusqu'à 8 ans (…), les enfants ou bien ne savent pas définir et se contentent de montrer les objets ou de répéter sans autre le mot à définir (une table… c'est une table) ou bien définissent, suivant l'expression consacrée, « par l'usage ». Ainsi lorsqu'on demande à l'enfant : « Qu'est-ce que c'est qu'une fourchette » il répond : « C'est pour manger. » « Qu'est-ce que c'est qu'une maman ? — C'est pour faire le dîner. » « Qu'est-ce que c'est qu'un escargot ? — C'est pour écraser. » Incessamment, au cours de nos enquêtes, nous avons retrouvé ce type de définitions, caractérisé par les mots « c'est pour ». Ainsi une montagne « c'est pour monter dessus », un pays « c'est pour voyager », la pluie « c'est pour arroser », etc., etc.
Jean Piaget, Le jugement et le raisonnement chez l'enfant
À 0 ; 2 (4), Laurent remarque, sur la personne de sa maman, un collier de perles dont l'intérêt l'emporte sur celui du visage. À 2 ; 0 (18), c'est le savon à barbe que j'ai sur le menton, puis c'est ma pipe. Les jours suivants, c'est ma langue, que je lui tire en vue d'expériences sur l'imitation, etc. À 0 ; 2 (29), il me regarde manger avec la plus profonde attention : il examine successivement le pain que je tiens et ma figure, puis mon verre et ma figure. Il suit des yeux ma main que je porte à la bouche, fixe ma bouche, etc. (Observation 34)
*Laurent a souri pour la première fois à 0 ; 1 (15) à 6 h., 10 h. et 11 h. ½, en regardant sa garde qui balance la tête et chante. (…) Les jours suivants, la voix demeure nécessaire pour déclencher le sourire, mais à 0 ; 1 (25) la vue seule de sa garde suffit. Même observation à 0 ; 1 (30). Par contre, ce n'est qu'à 0 ; 2 (2) qu'il sourit à ses parents sans qu'ils produisent de sons. À 0 ; 2 (3), il se refuse à sourire à sa grand'mère et à une tante, malgré toutes leurs avances, mais il finit par sourire à cette dernière lorsqu'elle enlève son chapeau. À 0 ; 2 (4), il sourit abondamment à sa mère (laquelle demeure silencieuse) mais se refuse à le faire quelques instants plus tard à une dame du même âge. Je ne parviens pas, au cours de ce troisième mois, à le faire sourire à ma vue seule, si je demeure immobile (sans mouvements de tête), ou si je n'apparais qu'à distance (1 m. ou plus). Par contre, au cours du quatrième mois, ces conditions ne sont plus restrictives. À 0 ; 2 (26), Laurent ne me reconnaît pas, le matin, avant que je sois peigné : il me regarde avec l'air effrayé et la bouche tombante, puis il me retrouve soudain et sourit. (Obs. 37)
*À 0 ; 2 (15), je relève sept sourires aux choses (aux hochets immobiles, au toit immobile du berceau, aux mouvements du berceau lorsqu'on porte celui-ci sans émettre de son ni se montrer à Laurent, etc.) contre trois aux personnes (à sa mère). À 0 ; 2 (18), ils sourit cinq fois de suite, seul, en regardant le voile de tulle qui le protège des insectes (je regarde la chose à travers la toiture du berceau). Le même jour il rit et gazouille avec une grande excitation en regardant le hochet. Dès qu'on le déshabille, il rit aux éclats pendant son bain d'air, seul et gesticulant et en regardant les objets environnants y compris la paroi brune du balcon. À 0 ; 2 (19), il n'a pas souri une seule fois de la journée en présence des personnes ; par contre, il sourit à tous les objets familiers. En particulier il sourit pour la première fois (à cinq reprises pendant la journée) à sa main gauche, qu'il suit des yeux depuis environ quinze jours (…). À 0 ; 2 (21), il sourit même d'avance en dirigeant sa main vers sa figure. À partir du même jour, il apprend à regarder en arrière (…) et sourit presque immanquablement à cette perspective nouvelle. (Obs. 38)
*À 0 ; 2 (7), Laurent gazouille le soir dans la demi-obscurité et dès 0 ; 2 (16), il le fait à son réveil, de bon matin, souvent une demi-heure de suite. (Obs. 41)
*Jacqueline semble n'avoir pas regardé ses mains avant 0 ; 2 (30). Mais dès cette date et les jours suivants, elle aperçoit fréquemment ses doigts qui remuent et les regarde avec attention. (Obs. 61)
*Laurent à 0 ; 2 (4), découvre par hasard son index droit et le regarde un instant très bref. À 0 ; 2 (11), il examine un moment sa main droite ouverte, aperçue fortuitement. À 0 ; 2 (14), par contre, il regarde trois fois de suite sa main gauche, et surtout son index dressé. À 0 ; 2 (17), il la suit un instant dans son mouvement spontané, puis l'examine plusieurs fois, alors qu'elle cherche son nez ou qu'elle a frotté son œil. Même observation le lendemain. À 0 ; 2 (19), il sourit à la même main après l'avoir contemplée onze fois de suite (…). Le même jour, il regarde avec grande attention ses deux mains réunies. (Obs. 62)
*Jacqueline, à 1 ; 1 (7), continue de reproduire tous les gestes nouveaux qu'elle découvre par hasard, et tout ce qu'on lui fait faire. Par exemple, je lui place sur la tête un bâton : elle se le remet immédiatement après. Je lui tiens les jours entre mes mains, puis la lâche : elle remet sa joue dans ma main, ou saisit ma main pour l'appliquer contre sa joue, ou applique sa main à elle. (…)
À 1 ; 3 (13), elle se tape le front contre une table en marchant, au point d'en avoir une marque rouge très visible. Néanmoins, elle saisit aussitôt un bâton qui est à ses côtés et se frappe le front à la même place. Puis, comme on lui enlève cet instrument dangereux, elle se heurte à nouveau intentionnellement, mais avec une grande prudence, contre le bord d'un fauteuil. (Obs. 119)
Jean Piaget, La naissance de l'intelligence chez l'enfant
Une petite fille de 4 ans ½ prétendait que, si elle tombait, elle se diviserait en deux petites filles, et ainsi de suite.
*« Tu sais ce que c'est que penser ? – Oui. – Pense à ta maison, veux-tu ? – Oui. – Avec quoi tu penses ? – Avec la bouche. – Tu peux penser avec la bouche fermée ? – Non. – Avec les yeux fermés ? – Oui. – Avec les oreilles bouchées ? – Oui. – Ferme ta bouche et pense à ta maison. Tu penses ? – Oui. – Avec quoi tu as pensé ? – Avec la bouche. »
*« Je me rappelle qu'étant petite fille, je me suis demandé comment il se faisait que deux regards qui se croisent ne se heurtent pas en un point. J'avais l'idée que ce point était à mi-chemin entre les deux personnes. Je me suis aussi demandé pourquoi on ne sent pas le regard d'autrui, sur la joue par exemple, quand on nous regarde la joue. »
*« Tu sais ce que c'est la pensée ? – On pense à quelque chose qu'on veut faire. – Avec quoi on pense ? – Avec quelque chose. – Avec quoi ? – Une petite voix. – Où elle est ? – Là [il montre le front]. » « D'où elle vient cette petite voix ? – De la tête. – Comment elle marche ? – Elle marche toute seule. – Le cheval pense ? – Oui. – Avec quoi ? – Une petite voix dans la tête. – Et les chiens ? – Oui. – Elle dit des mots cette petite voix ? – Oui. – Pourquoi ? Ils ne parlent pas les chiens ! – Ils parlent, puis ils écoutent. – Où ? – Là [front]. – Pourquoi ? – On a quelque chose. – Quoi ? – Une petite boule. » Il y a aussi dans la tête « une petite bouche. – Tu trouves ça maintenant ? – Oui. – Tu crois ça, toi ? – Oui. » Un moment après, Falq nous parle de la mémoire. « Où est-elle ? – Là dedans [montre son front]. – Qu'est-ce qu'il y a ? – Une petite boule. – Qu'est-ce qu'il y a dedans ? – La pensée. – Qu'est-ce qu'on verrait dedans si on regardait ? – De la fumée. – D'où elle vient ? – De la tête. » « D'où vient cette fumée ? – De la pensée. – La pensée c'est de la fumée ? – Oui. »
*E. Kun (7;3) et sa sœur M. Kun (8;4) ont été interrogés l'un après l'autre sans avoir eu le temps de se concerter. Tous deux disent que la pensée est dans la tête et qu'elle est « blanche » et « ronde ». M. Kun la dit « grande comme une grande pomme ». E. Kun la dit « petite ». (…) Néanmoins E. Kun, à d'autres moments, affirme qu'on pense « avec la bouche. – Où se trouve la pensée ? – Au milieu de la bouche. – On peut la voir ? – Oui. – On peut la toucher ? – Non. – Pourquoi ? – Parce qu'elle est loin. – Où ? – Dans le cou. »
*Banf (4 ½) nous dit que le rêve, c'est « des lumières » qui sont dans la chambre. Ces lumières sont « des petites lampettes, comme des vélos » [comme des lampions qu'on voit la nuit sur les bicyclettes].
*Dan, enfant de 14 ans que nous citerons tout à l'heure, se rappelle avoir cru dans son enfance « que les statues et les images des personnes n'étaient pas vivantes mais pouvaient penser et voir. On n'était pas seul quand il y avait une gravure dans la chambre. »
*Falq (7;3) : « D'où ça vient, le rêve ? – Dans les yeux. – Où est le rêve ? – Dans les yeux. » « Dans la tête ou dans les yeux ? – Dans les yeux. – Montre où ? – Là derrière [il montre l'œil]. – C'est de la pensée le rêve ? – Non, c'est quelque chose. – C'est quoi ? – Une histoire. – Si on pouvait voir derrière les yeux, on verrait quelque chose ? – Non, c'est une petite peau. – Qu'est-ce qu'il y a sur cette petite peau ? – Des petites choses, des petits tableaux. »
*Bouch (11;10) (…) est un enfant sceptique, qui se plaint d'avoir été trompé par ses aînés. « On m'a bourré », dit-il sans cesse. Aussi n'avance-t-il rien qu'avec circonspection.
*Krug (6 ans) : « C'est fort un mot ? – Non, ça fait rien du tout. – Il y a des mots qui ont de la force ou pas ? – Il y en a qui ont de la force. – Quels mots ? – Le mot “fort”, parce qu'on dit que c'est fort. – Le mot “éléphant” a de la force ? – Oui, parce qu'un éléphant il peut nous porter. »
*Stei (5 ½) nous dit spontanément que le nom de la lune, « il n'est pas dans la lune. – Où il est ? – Il n'a pas d'endroit. – Qu'est-ce que ça veut dire ? – Ça veut dire qu'il n'est pas à la lune. – Alors où il est ? – À point d'endroit. »
*« Dis donc, le nom du soleil, où il est ? – Au ciel. – C'est le soleil qui est au ciel. Mais le nom où il est ? – Au ciel. – Où ? – Partout. – Où ça ? – Dans toutes les maisons. – Le nom du soleil est ici ? – Oui. – Où ça ? – Dans les écoles, dans les classes. – Où ça dans les classes ? – Partout. – Il est dans la chambre ici ? – Oui. – Où encore. – Dans les coins. – Où encore ? – Dans les petits coins [elle fait un geste vers l'air ambiant]. (…) Et ton nom, où il est ? – Dans la maison. – Dans quelle maison ? – Dans toutes les maisons qui le savent. – Il est dans cette maison, ici ? – Oui. (…) – Si quelqu'un entrait ici, il saurait que ton nom est dans cette chambre ? – Non. – Il pourrait le savoir ? – Si on le disait. – Il est depuis quand, ton nom, dans cette chambre ? – Depuis aujourd'hui, depuis ce tantôt. – Il sera là jusqu'à quand ? – Jusqu'à ce soir. – Pourquoi ? – Parce que tout le monde sera loin. – Nous partons à 4 heures. Jusqu'à quand il sera là ? – Jusqu'à 4 heures. – Pourquoi ? – Parce que je suis là. – Et si tu pars et que nous restions, nous, ton nom sera là ? – Il restera. – Jusqu'à quand ? – Jusqu'à ce que vous partiez. »
*Dup F. (7 ½. Très avancé) : « Est-ce qu'on aurait pu appeler le soleil stoll ? – Oui. – Personne n'aurait rien remarqué ? – Non. – On aurait pu appeler la table “chaise” ? – Oui, non. – On aurait pu ou pas ? – Oui, on pourrait. » On a appelé « étoile » une étoile « parce qu'on a pensé que ça irait mieux comme ça. – Pourquoi ? – Je ne sais pas. – Est-ce qu'on aurait pu l'appeler “clou” ? – Ça n'irait pas si bien », etc.
*Mart (8;10) : « Le soleil, comment on a su qu'il s'appelait comme ça ? – Parce qu'on nous disait. – Qui ? – C'est le Bon Dieu qui nous a dit. – Il nous dit des choses, le Bon Dieu ? – Non. – Comment on a su ? – On a vu. – Comment on a vu que le soleil s'appelait comme ça ? – On a vu. – Qu'est-ce qu'on a vu ? – Le soleil. – Mais son nom, comment on l'a su ? – On a vu. – Qu'est-ce qu'on a vu ? – Son nom. – Où est-ce qu'on a vu son nom ? – Quand il faisait beau temps. – Les nuages, comment on a su qu'ils s'appelaient comme ça ? – Parce qu'il faisait mauvais temps. – Mais comment on a su qu'ils s'appelaient comme ça ? – Parce qu'on a vu. – Quoi ? – Les nuages », etc.
Jean Piaget, La représentation du monde chez l'enfant
(…) Dès 0;9 (27), lorsqu’on amène Laurent d’une chambre à une autre en suivant un long corridor, il regarde alternativement en avant et en arrière, comme pour étudier le mouvement dont il est animé. (Obs. 95)
*À 1;4 (27), [Lucienne] étudie la chute d’une petite plume très légère, qui tombe en papillonnant. Elle répète sans fin l’expérience. (Obs. 107)
*Laurent, à 0;10 (10), a commencé à jeter à terre les objets, non plus pour analyser l’acte même du lâcher, mais pour étudier les trajectoires comme telles. Les semaines suivantes, il a naturellement multiplié de telles expériences. À 0;11 (28) encore, par exemple, je note que, durant plus d’une demi-heure, il fait tomber tout ce qu’il trouve, en examinant avec une grande attention la trajectoire et le point d’arrivée. (Obs. 108)
*À 0;11 (29), il me saisit la main pour la poser à quelque distance de l’endroit où elle était et répète cette manœuvre plusieurs fois de suite. Il la déplace également dans l’air. (Obs. 108)
*À 1;3 (7), [Lucienne] a devant elle quatre ou cinq cailloux. Elle les met un à un dans un bol et les ressort de même. Puis elle transvase d’un bol à l’autre, toujours un à un. À 1;3 (9), elle découvre par contre la possibilité de vider d’un coup l’ensemble du contenu d’un récipient : elle accumule dans un panier les moules de métal qu’elle a sous la main, des pierres, des brins d’herbe, etc., puis elle renverse le tout. (Obs. 111)
*Laurent a commencé, vers 1;2 (18), à mettre des cailloux, des petites pommes, etc., dans des tasses, des seaux divers, etc., pour les renverser ensuite. Cette conduite est devenue, durant les semaines suivantes, de plus en plus fréquente. La vision d'un objet creux, entre 1;3 et 1;6, déclenche presque automatiquement chez Laurent l'envie de le remplir, pour le déplacer et le vider tôt après. À 1;3 (17), par exemple, il remplit d'herbes et de cailloux une tasse de métal, pour la vider plus loin, etc. (Obs. 113)
*À 1;6 (28), Lucienne, qui n'aime encore guère se lancer seule à travers les espaces vides, cherche à me rejoindre sur sa droite, en un coin de la pièce. Mais elle a peur des deux mètres à parcourir sans appui : elle inspecte alors l'ensemble de la chambre et part sur la gauche rejoindre une chaise, d'où elle atteint une table, d'où elle traverse 1 m. 50 sans appui pour trouver un canapé ; de là elle change de direction pour partir de mon côté et me retrouve après s'être appuyée contre une autre chaise et ma table de travail. Le voyage entier s'est fait sans me regarder. (Obs. 124)
*À 0;8 (7), (…) Laurent regarde ses mains avec la plus grande attention, comme s’il ne les connaissait pas. Il est seul dans son berceau, les mains immobiles, mais il remue ses doigts et les examine sans trêve. Après quoi ce sont ses mains elles-mêmes qu’il déplace lentement, en les regardant avec la même expression d’intérêt. Puis il les joint et les écarte au ralenti en continuant à étudier le phénomène et il finit par gratter ses couvertures, les frapper, etc., mais en ne quittant pas ses mains du regard. (Obs 129)
*Laurent (…), à 1;0 (10), secoue la tête en regardant une boîte d’allumettes que j’ai posée sur le sommet de mon crâne et qu’il ne peut atteindre de la main. (Obs. 161 bis)
*À 1;10 (2), [Lucienne] essaie, sans y parvenir, d'ouvrir une boîte de gramophone fermée. N'y parvenant pas, elle se met à chanter. (Obs. 166)
Jean Piaget, La construction du réel chez l’enfant
À 0 ; 11 (8), J. a l’index de la main gauche dans son oreille et l’explore tactilement. Je mets alors un doigt dans la mienne, en face de l’enfant. Elle me regarde très attentivement et interrompt son activité. Je m’arrête aussi. Lorsque je reprends, elle me regarde à nouveau, intéressée, puis remet son doigt dans son oreille. Il en est de même cinq ou six fois, mais sans que l’on puisse être certain qu’il y ait imitation vraie. Par contre, après une pause de quelques minutes durant laquelle J. fait toute autre chose (elle chiffonne un journal) je rapproche mon doigt de mon oreille : alors, en me regardant, elle dirige très nettement son doigt vers son oreille et finit par l’y introduire peu après moi. (Obs. 26)
*À 0 ; 8 (19), J. regarde avec curiosité ma main, alors que je presse mon index contre mon pouce. Elle commence par toucher ma main (soit le pouce, soit l’index) pour me faire continuer lorsque je m’arrête. Je lui présente alors mon index dressé : elle imite ce geste et finit par appliquer l’extrémité du sien contre le mien. (Obs. 33)
*À 1 ; 4 (0). Je touche mes joues l’une après l’autre avec mon index : elle commence par se tapoter les deux extrémités de la bouche, puis applique son index contre la joue droite ; après quoi seulement elle arrive à se toucher les jours alternativement.
Le même jour, je décris avec mon index un cercle autour de ma figure. J. très intéressée par ce spectacle commence alors par se toucher l’aile droite du nez, puis elle décrit une vague courbe dans le vide, après quoi elle se touche la bouche. Elle m’observe un instant, cesse tout mouvement, puis esquisse de nouveau une courbe pour se touche la bouche. — Je continue ma suggestion, en suivant toujours la même trajectoire (le front, l’oreille droite, le menton, l’oreille gauche et le front, sans rien toucher mais en serrant de près l’ovale du visage) : J. décrit cette fois une courbe semi-circulaire autour de son nez, puis, l’index dans le vide, elle esquisse un vague ovale, très allongé. (Obs. 48)
*À 1 ; 1 (23) je me tire les cheveux et elle rit aux éclats. Elle cherche alors l’équivalent dans sa figure (…). Puis elle recule progressivement dans la direction de l’oreille et se tire l’oreille (…). La fois suivante, dès que je me reprends mes cheveux, elle va droit à l’oreille, mais la lâche pour reculer encore et découvrir une mèche de cheveux qu’elle tire avec conviction. (Obs. 49)
*À 1 ; 6 (23), J. regarde un journal illustré et fixe son attention sur la photographie (très réduite) d’un petit garçon qui ouvre la bouche en rond (mimique de stupéfaction ou de « bouche bée »). Elle s’applique alors à reproduire ce geste et y réussit d’emblée d’une manière frappante. (…) Tout se passe comme si, pour comprendre ce qu’elle voyait, J. avait besoin de le mimer plastiquement. (Obs. 53)
*À 1 ; 0 (10) Laurent regarde une boîte d’allumettes que je tiens dressée dans le sens de la hauteur et que j’ouvre et ferme alternativement. Enchanté de ce spectacle, qu’il regarde avec la plus grande attention, il imite la boîte de trois manières. 1º Il ouvre et ferme sa main droite, tout en regardant l’objet. 2º Il fait tff, tff avec la bouche pour reproduire le bruit de l’objet. 3º Enfin, il réagit comme L. à 1 ; 4 (0), c’est-à-dire qu’il ouvre et ferme la bouche. (Obs. 58)
*Dès 0 ; 3 T. joue de sa voix, non seulement par intérêt phonique, mais par « plaisir fonctionnel » riant pour lui-même de son propre pouvoir.
Dès 0 ; 2 (19) et (20), il sourit à ses mains et dès 0 ; 2 (25) aux objets qu’il secoue de la main tandis qu’en d’autres occasions il les regarde avec un sérieux profond. (Obs. 59)
*À 1 ; 8 (15) et les jours suivants elle fait semblant de manger des objets quelconques, p. ex. une feuille de papier en disant « Très bon ». (Obs. 64)
*Y., à 3 ; 6 fait courir des insectes sur le dos de sa main et rit du chatouillement qu’ils produisent. À 3 ; 7 il gratte le sol, fait des tas de poussière et les déplace. Il accumule le plus de poussière possible dans sa main pour la laisser tomber en cône, puis s’amuse de l’impression qu’elle produit en coulant entre ses doigts et recommence. (Obs. 67)
*L. à 1 ; 7 (12) fait semblant de lire un journal, pointe du doigt certains endroits de la feuille de papier qu’elle tient et marmotte à voix basse. À 1 ; 8 (2) elle fait semblant de téléphoner, puis fait téléphoner sa poupée (en prenant une voix de tête). Les jours suivants, elle téléphone avec des objets quelconques (feuille, en guise de cornet). (Obs. 76)
*J. à 2 ; 1 (9) met la tête de sa poupée à travers les barreaux du balcon, la figure dirigée vers la rue et se met à lui raconter ce qu’on voit : « Tu vois le lac et les arbres. Tu vois une voiture, un cheval », etc. Le même jour, elle l’assied sur un canapé et lui raconte qu’elle a vu elle-même au jardin. (…)
À 2 ; 5 (25) elle prépare un bain pour L. : un brin d’herbe figure le thermomètre, la baignoire est une grande boîte et l’eau reste à l’état d’affirmation verbale. J. Plonge ensuite le thermomètre dans le bain et trouve l’eau trop chaude, elle attend un instant et remet l’herbe dans la boîte : « Ça va bien, quelle chance. » Elle s’approche alors de L. (en réalité) et fait semblant d’enlever son tablier, sa robe, sa chemise, en faisant les gestes mais sans les toucher. (Obs. 81)
*À 3 ; 11 (20) elle invente un animal qu’elle nomme « l’aseau » (par différenciation voulue de « oiseau », correctement prononcé à cet âge). J. l’imite et l’incarne : elle court dans la chambre en battant des ailes (bras étendus) pour mimer le vol. Mais elle rampe aussi à quatre pattes en grognant : « C’est une espèce de chien » et en même temps il est « comme un grand oiseau ». Sa morphologie varie selon les jours : il a des ailes, des pattes, une grandeur « immense », de longs cheveux (J. dit à sa mère : « Tu as des cheveux comme les aseaux »). Il possède une autorité morale : « Il ne faut pas faire ça (déchirer un papier) : Aseau va gronder. » (Obs. 83)
*À 3 ; 11 (21) elle est impressionnée par la vue d’un canard mort et plumé posé sur la table de la cuisine. Le lendemain je trouve J. seule, étendue et immobile sur le divan de mon bureau, les bras serrés contre le corps et les jambes repliées : « Mais qu’est-ce que tu fais, J. ? — … — Tu as mal ? — … — Tu es malade ? — Non, je suis le canard mort. » (Obs. 86)
*J. à 6 ; 7 (4) cherche sa poupée sans succès : « Tu n’as pas d’idée où tu l’as mise ? — Non, je n’ai plus d’idée dans mon ventre. Il faudra que ma bouche me donne une nouvelle idée. — Comment ta bouche ? — Oui, c’est ma bouche qui me donne des idées. — Comment ça ? — C’est quand je parle, c’est ma bouche qui m’aide à penser. » Le même jour nous délivrons une chèvre dont la corde est enroulée autour d’un tronc : « Tu vois elle n’a pas eu l’idée de tourner toute seule autour de l’arbre. — Mais non, c’est un animal, la chèvre. — Mais les animaux n’ont point d’idée ? — Non. Seulement les perroquets un tout petit peu, parce qu’ils parlent un peu. Mais pas les autres et pas les chèvres. » À 6 ; 7 (26), par contre : « On a encore des idées quand la bouche est fermée, mais on peut pas les dire. — Alors on n’a plus d’idées ? — Mais si, c’est la langue. » (Obs. 125)
Jean Piaget, La formation du symbole chez l'enfant