J'apprends à voir. Je ne sais pas pourquoi, tout pénètre en moi plus profondément, et ne demeure pas où, jusqu'ici, cela prenait toujours fin. J'ai un intérieur que j'ignorais. Tout y va désormais. Je ne sais pas ce qui s'y passe.
*Je suis couché dans mon lit, au cinquième étage, et mes journées que rien n'interrompt sont comme un cadran sans aiguilles. De même qu'une chose, depuis longtemps perdue, se retrouve un matin à sa place, épargnée et en bon état, presque plus neuve qu'au moment où on l'avait perdue, tout comme si elle avait été, entre-temps, confiée aux soins de quelqu'un, de même bien des choses perdues depuis l'enfance sont éparpillées sur ma couverture et sont comme neuves. Toutes les peurs oubliées sont à nouveau là.La peur qu'un petit fil de laine qui sort de l'ourlet de la couverture soit dur, dur et piquant comme une aiguille d'acier ; la peur que ce petit bouton de ma chemise de nuit soit plus gros que ma tête, gros et lourd, la peur que cette miette de pain qui vient de tomber de mon lit soit de verre et se brise en arrivant sur le sol, et le souci pressant qu'en même temps tout se brise, que toutes choses soient à jamais brisées ; la peur que le bord déchirée d'une lettre qu'on a ouverte soit quelque chose d'indiciblement précieux, pour laquelle aucun endroit dans la pièce n'offrait une sûreté suffisante ; la peur que j'aille avaler, si je m'endors, ce morceau de charbon devant le poêle ; la peur qu'un nombre se mette à grandir dans mon cerveau jusqu'à ce qu'il n'y ait plus en moi aucune place pour le contenir ; la peur que l'endroit où je suis couché soit fait de granit, d'un granit gris ; la peur que je me mette à crier et qu'on accoure à ma porte et qu'on finisse par la forcer, la peur que je puisse me trahir et raconter tout ce dont j'ai peur et la peur que je ne puisse rien dire, parce que tout est indicible, – et les autres peurs… les peurs.J'avais prié pour retrouver mon enfance et elle est revenue, et je sens qu'elle est aussi lourde à porter qu'autrefois et que cela ne m'a servi à rien de vieillir.
Rainer Maria Rilke, Les carnets de Malte Laurids Brigge (tr. Claude David)