Perpétuellement en fuite, il se sentait toujours traqué et dissimulait son identité. Il lui arrivait de prendre un train au hasard, de descendre dans une petite ville, souvent sans intérêt. Il se terrait dans l’hôtel le plus proche de la gare, généralement minable. Il se liait parfois avec le garçon du café du coin, qu’il revenait ensuite visiter. Il trimbalait une petite valise remplie de lettres de ses amis et de manuscrits. Il punaisait au mur la photo du criminel Eugen Weidmann, le dernier guillotiné en public de France (1939). Il changeait souvent de « crèche », y compris à Paris, qu’il sillonnait de Montmartre à la Butte-aux-Cailles, avec une préférence pour la rive gauche populaire, les XIIIe et XIVe arrondissements. Client négligent – il faisait des trous dans le matelas avec ses gitanes et laissait traîner des restes de nourritures –, il n’était guère apprécié des hôteliers auxquels il laissait des ardoises que Gallimard réglait quand il fut devenu célèbre. Plus argenté, il ne dédaignait pas de descendre dans des palaces et résida quelques temps au Lutetia. Sa bohème s’accommodait du luxe et exigeait une extrême hygiène corporelle. Il était soigné, d’une élégance de « petite frappe », selon Jean Cau qui le fréquenta beaucoup dans les années 1950. Ses velléités d’installation tournèrent court. En 1950, il loue deux pièces rue du Chevalier-de-la-Barre, qu’il fait repeindre et meubler à crédit à la Samaritaine : il les quitte quelques mois plus tard. Au printemps 1957, il récidive : deux pièces rue Joanès, près de la porte de Vanves. Il supprime la cuisine, servitude inutile, et décore l’appartement avec son amant Java. Il y reçoit sa nouvelle passion, le jeune Marocain Abdallah, déserteur dont il cache l’uniforme dans la cave.
« Je suis né vagabond (…), ma vraie patrie, c’est n’importe quelle gare. J’ai une valise, du linge et quatre photos : Lucien, Jean Decarnin, Abdalah et toi (…), je viens à Paris le moins souvent possible », écrit Genet à Java en 1962.
Michelle Perrot, Histoire de chambres