Je suis quelqu'un qu'on peut mettre où l'on veut, par exemple au fond d'un puits, dans la mine ou au sommet d'une montagne, dans une maison de maître ou dans une cabane. Je suis d'humeur très égale, ce qui naturellement a souvent été confondu avec l'indifférence, le manque d'intérêt. On m'a fait d'innombrables reproches. De tous ces reproches je me suis fait comme un lit sur lequel je m'étends, ce qui est peut-être très injuste de ma part, mais je me suis dit que je devais me rendre la vie confortable parce que l'inconfort sous toutes ses formes pourrait bien m'accabler un jour et que je devrais alors faire le poids. D'une certaine façon, cher docteur, je peux tout faire, et peut-être que ma maladie, si l'on peut nommer ainsi mon état, consiste à trop aimer. J'ai en moi une provision d'énergie amoureuse effroyablement grande, et chaque fois que je mets le pied dans la rue, je me mets à aimer n'importe quoi, n'importe qui, et c'est la raison qui fait que je passe en tout lieu pour un homme sans caractère, ce qui ne devrait pas manquer, s'il vous plaît, de vous faire un peu rire. Je vous remercie beaucoup de l'expression sérieuse que vous voulez bien garder malgré cela sur votre visage et je vous assure qu'une fois à la maison, occupé à quelque chose qui réclame de l'intelligence, j'oublie tout cela, que je me sens loin, et content de l'être, de cette espèce d'amour du monde et des gens.
Robert Walser, Le bandit (tr. Jean Launay)

Henri est le plus jeune et le plus petit d'entre nous. À l'égard de cette jeune créature, on incline involontairement à la tendresse, sans arrière-pensées toutefois. Il s'arrête devant les vitrines des magasins, profondément abîmé dans la contemplation des denrées et des friandises. Ensuite généralement il entre, et s'achète quelques douceurs pour six pfennigs. Henri est encore tout à fait enfant, mais il parle et agit comme un adulte qui sait se conduire. Ses cheveux sont toujours soigneusement peignés et séparés par une raie impeccable, ce que je ne puis qu'approuver, moi précisément, car je suis moi-même d'une grande négligence sur cet article important. Sa voix est aussi fluette qu'un gazouillis d'oiseau. Quand on se promène avec lui ou qu'on lui parle, on est poussé sans s'en rendre compte à le prendre par les épaules. Il a la contenance d'un chef, et avec cela il est si petit. Il n'a aucun caractère, il ne sait pas encore ce que c'est. Sûrement, il n'a encore jamais réfléchi sur la vie, et à quoi bon ? Il est très gentil, complaisant et poli, mais sans en avoir conscience. Oui, il est comme un oiseau. La cordialité transparaît dans toute sa personne.
Robert Walser, L'Institut Benjamenta (tr. Marthes Robert)

Berlin est la ville la plus belle, la plus cultivée du monde. Je serais affreuse si je n'y croyais pas dur comme fer. L'empereur ne vit-il pas ici ? Aurait-il besoin d'habiter ici si ce n'était pas l'endroit qui lui plaît le plus ? Récemment j'ai vu le prince héritier et son épouse en calèche. Ils sont délicieux. Le prince rayonne comme un jeune dieu et comme la noble dame à ses côtés me parut belle. Elle était tout emmitouflée dans des fourrures parfumées. Du bleu du ciel, il semblait pleuvoir des fleurs sur les époux. Le zoo est magnifique. Je vais m'y promener presque chaque jour avec Mademoiselle notre gouvernante. Des heures durant on peut y marcher sous les arbres sur des chemins droits ou sinueux. Même Père, qui en somme n'aurait pas besoin de s'enthousiasmer, s'est entiché du zoo. Père est un homme cultivé. Je crois qu'il m'aime follement. Ce serait terrible s'il lisait ces lignes, mais je vais déchirer ce que j'ai écrit. Dans le fond, il est inconvenant d'être à la fois encore si bête et immature que moi et de vouloir déjà écrire un journal. Mais parfois, on s'ennuie un peu et on se laisse facilement entraîner à faire des choses déplacées. Mademoiselle est très gentille, enfin, en général. Elle est fidèle et elle m'aime. En outre, elle porte vraiment du respect à Papa, c'est le principal. Elle a la taille fine. Notre ancienne gouvernante était grosse comme une grenouille. Elle avait toujours l'air d'éclater. Elle était Anglaise. Elle est certainement encore Anglaise, mais dès l'instant où elle se permit des impertinences, cela ne nous regarda plus. Papa l'a chassée.
Robert Walser, « La petite Berlinoise », Retour dans la neige (tr. Golnaz Houchidar)

Un jour j’ai écrit une étude sur la cendre qui m’a valu d’appréciables applaudissements et dans laquelle j’ai mis à jour toutes sortes de choses fort curieuses, l’observation, par exemple, que la cendre ne possède aucune résistance mesurable. En effet cet objet apparemment si inintéressant peut susciter maint commentaire si on y regarde seulement d’un peu plus près ; ceci par exemple : qu’on souffle sur la cendre, et rien en elle ne s’oppose un instant à l’envol immédiat. La cendre est une incarnation de la modestie, de l’insignifiance, de l’absence de valeur, et voici le plus beau : elle-même est pénétrée de la conviction de ne rien valoir. Peut-on se montrer plus inconsistant, plus faible et plus misérable que la cendre ? Difficilement. Y a-t-il une chose qui puisse être plus souple et plus tolérante qu’elle ? Pas vraiment. La cendre n’a pas de caractère, elle est plus éloignée de tout bois que le découragement de l’allégresse. Où il y a de la cendre, au fond, il n’y a rien du tout. Pose ton pied sur la cendre, tu sentiras à peine que tu as marché sur quelque chose.
Robert Walser, « Cendre, aiguille, crayon et allumette » (tr. Gilbert Musy)

Notre voiture est constamment en mouvement. Dans les rues par lesquelles on glisse, il pleut, et voilà un nouvel agrément. Il est, pour certaines personnes, follement délicieux de constater qu'il pleut tout en pouvant sentir, en même temps, que l'on n'est pas mouillé soi-même. Le tableau que donne une rue grise, mouillée, a quelque chose de réconfortant et de rêveur, et l'on est donc là à regarder droit devant soi, debout sur la plate-forme arrière du véhicule qui progresse, grinçant et bougonnant. Regarder droit devant soi, c'est ce que font presque tous les gens qui sont assis ou debout dans le tram.
Car on s'ennuie un peu pendant ce genre de voyages, qui durent vingt ou trente minutes, ou encore plus, et que fait-on, pour se procurer quelque distraction ? On regarde tout droit. Montrer par son regard et ses gestes que l'on se barbe un peu, cela procure un plaisir tout à fait remarquable. Tantôt on étudie le visage du contrôleur de service, tantôt on revient au simple regard droit dans le vide. N'est-ce pas joli ? Tantôt l'un, tantôt l'autre. Je dois le reconnaître : pour ce qui est de regarder droit dans le vide, j'y ai déjà acquis une certaine perfection technique.
Il est interdit au contrôleur de s'entretenir avec les voyageurs. Et quoi alors, si les interdictions sont contournées, les lois bafouées, les avertissements de nature aussi subtile et philanthropique, ignorés ? Cela arrive très souvent. Un brin de causette avec le contrôleur promet la diversion la plus charmante, et précisément, je trouve presque toujours un prétexte pour me lancer dans une conversation amusante et salutaire avec l'employé du tramway. Cela vaut la peine de négliger certaines prescriptions, et cela contribue à détendre l'atmosphère, de tout mettre en œuvre pour faire causer les uniformes.
De temps en temps, pourtant, on regarde à nouveau droit devant soi. Quand on en a terminé avec cet exercice tout simple, on peut éventuellement autoriser son regard à faire une petite ronde. L'œil parcourt l'intérieur de la voiture, effleure d'épaisses moustaches pendantes, le visage d'une femme âgée, fatiguée, les deux yeux jeunes et espiègles d'une jeune fille, jusqu'à ce que rassasié d'études du quotidien, on en vienne lentement à l'examen de nos propres chaussures, qui ont besoin d'être réparées. Et toujours se succèdent de nouveaux arrêts, de nouvelles rues, et ça continue sur des places et des ponts, devant le ministère de la guerre et le grand bazar, et il pleut toujours, et on fait toujours semblant de s'ennuyer un tout petit peu, et on trouve cela, encore, le plus convenable.
Mais on a peut-être, tout en roulant de la sorte, entendu ou vu quelque chose de beau, de gai ou de triste, que l'on n'oublie pas.
Robert Walser, « En tramway », L'enfant du bonheur et autres proses pour Berlin (tr. Marion Graf)

Chère sœur
Je ne pars pour la montagne que dans huit jours, je reste ici jusqu’à la fin du mois. Ensuite, en vitesse, je viendrai peut-être à pied à Berne et j’essaierai de te voir. Me feras-tu bon accueil? À Berlin, ce n’était ni terriblement beau, ni horriblement laid, c’était berlinois, tout simplement. Karl est devenu un parfait personnage à succès, mais il doit travailler s’il ne veut pas rester en arrière. Nous le devons tous. Il possède, entre autres trésors, un superbe petit chat noir velours, appelé Muschichen, et une petite femme de ménage appelée Mollichen. Tous les deux ont les mêmes yeux et les mêmes manières espiègles. Mais ils sont beaux tous les deux. La jeune fille chante des chansons d’amour tchèques quand elle est triste, et c’est souvent. Muschi ouvre des yeux ronds et pousse des miaou quand il est triste, et c’est souvent, aussi. Je passais mes journées assis dans un fauteuil rouge, laissant Muschi lire dans mon livre, car ce chat y réussit parfaitement. Quand Molli appelait à table, j’étais soudain très leste et sautais sur la soupe. Il y avait tellement peu de soupe qu’après, il fallait que les légumes et le rôti soient deux fois meilleurs. Ensuite, je passais des heures à me regarder dans quatre beaux miroirs qui étaient accrochés dans le salon bleu, sans progresser pour autant dans l’intelligence de moi-même, bien au contraire, ma stupidité n’a fait que croître.
Robert Walser, Lettre à sa sœur Fanny (juin 1905)

Tous les jardins ont quelque chose de naïf, le sien ne fait pas exception. Aucun jardin ne se targue d'être plus beau qu'un autre, à vrai dire, car ils s'aiment tous, on peut du moins le croire. C'est une sorte de nature épurée, et les arbres y sont donc particuliers, ainsi que les feuilles, qui d'une certaine façon semblent disciplinées. Je ne sors pas de son cadre, j'y demeure, je m'attarde volontiers dans la gracilité de ses limites, qui sont quelque chose d'aimable, puisqu'on y séjourne de jour et de nuit avec un égal agrément. Les ramures, les tiges sont bizarres dans leur souplesse balancière, silencieuse, voire éloquente et puis les racines, comme elles sont étranges dans leur existence obscure, aussi féerique que la clarté de la lumière. Et en plus, il y a les petits pavillons dont on a coutume d'agrémenter les jardins, affables comme un sourire, car ils servent tout au plus à prendre le café en bonne société, ou à écrire quelque poème dans la solitude, c'est selon la personne qui occupe ce genre d'édifice. Un jardin se prête admirablement à l'organisation de fêtes, et il faut alors songer à la réalisation sonore d'œuvres musicales, et recourir à un éclairage artificiel suffisamment abondant. Si on le désire, si on n'y fait pas obstacle, on peut apprendre toutes sortes de choses des fleurs. Elles sont d'une grâce incomparables et d'une aménité sans égale, fraîches et douces, gaies et humbles, elles se laissent respirer ou font mine de s'y opposer, sont pieuses et n'ont aucun rudiment de piété, sont bonnes en ignorant la bonté, et elles n'aiment rien. Serait-ce précisément pour cela qu'on les aime tant ? L'enthousiasme semble les auréoler. On s'exalte pour celles qui s'exaltent sans relâche, et qui semblent issues de l'époque que certains appellent l'âge d'or.
Robert Walser, « Douce était l'idée », Le territoire du crayon. Microgrammes (tr. Marion Graf)

Au vu d'une sensible amélioration de son état après quelques jours d'hospitalisation, Robert a été ramené à l'hospice où il n'a pas tardé à reprendre ses activités. Le matin, il prête main-forte aux aides-soignantes chargées des travaux de nettoyage ; l'après-midi, durant les heures de travail réglementaires, il trie lentilles, haricots et châtaignes ou colle des sacs de papier. Il s'efforce, dès l'instant où il s'agit de travailler, d'en faire le plus possible et rouspète si on le dérange. Durant les heures de loisir, il se plonge de préférence dans la lecture de magazines jaunis ou de vieux livres. Jamais, déclare le Dr. Pfister, il n'a montré la moindre velléité de s'adonner à quelque activité artistique. Envers les médecins, le personnel soignant et les pensionnaires en général, il nourrit une profonde méfiance qu'il dissimule adroitement derrière une politesse cérémonieuse. Quiconque n'observe pas envers lui la distance requise doit s'attendre à se faire rabrouer.
Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser (tr. Bernard Kreiss)

Regarder ainsi des vitrines, qui n'y prendrait plaisir ? Au vol, le regard grignote du chocolat.
Ici, ce sont des chapeaux qui t'intéressent, là des cravates, ailleurs des saucisses de Vienne et de Francfort. Parfois, on a pour rien les plus belles choses, comme par exemple de contempler des reproductions de grands maîtres.
Appétissants, de petits bouquets de violettes, avec leur mauve subtil, voisinent avec des oranges. Nos yeux nous procurent une foule de joies.
Dans des boutiques d'antiquités sont exposées des batailles de l'histoire suisse. On est stupéfait par tant de violence. La possibilité de jouir de la vie par son bon côté, il faut la conquérir à bras raccourcis.
Je perçois des choses nourrissantes, comme de l'emmental et du gruyère.
Des magasins de mode rappellent les apparences avantageuses. Être bien vêtu ne peut jamais nuire. N'ai-je pas déjà souvent mangé, dans une boulangerie de la rue d'Aarberg, un chausson aux pommes ?
Les cafés font miroiter au passant pressé des schenkeli et des crêpes. Regarder attentivement des corsets et autres, cela ne se fait pas pour un monsieur. Pour un journaliste, en revanche, ce doit être permis.
Les mouchoirs de jeunes dames sont brodés à ravir. C'est pour un mouchoir qu'Othello fit une scène à sa femme.
Très tôt l'on m'a dit qu'on ne devait pas offrir de chaussures aux dames ; qu'il était convenable qu'elles s'en achètent elles-mêmes.
Les bijouteries scintillent de bagues, de bracelets et de colliers. Les papeteries te signalent l'utilité qu'il y a à écrire de temps à autre une lettre.
Voilà quelques temps, j'ai vu chez un brocanteur un petit christ en ivoire, les bras écartés à l'horizontale, les pieds troués.
Une fois de plus, je n'ai fait là qu'esquisser ; en réalité, je devrais me sentir tenu d'en faire d'avantage.
Robert Walser, « Vitrines I », La rose (tr. Bernard Lortholary)

Moi et mon frère, l'étudiant, nous gravissions une montagne. C'était en hiver, deux semaines avant Noël. La montagne est large comme les épaules d'un athlète. Elle était légèrement couverte de neige comme si une main intelligente l'avait partout soigneusement saupoudrée. L'herbe sortait par en dessous en petites pointes fines et c'était très gracieux à voir. L'air était rempli de brouillard et de soleil. Le ciel bleu était légèrement visible derrière ; discrètement, légèrement. Nous rêvions en marchant. Arrivés là-haut, nous nous assîmes sur un banc et nous goûtâmes le paysage. Le regard s'étend vers le bas et jusqu'au fin fond de l'horizon, et puis, par moments, se pose de nouveau sur les choses les plus proches. On regarde tranquillement les champs, les prairies et le dos des montagnes, qui s'étendent à vos pieds : comme morts, ou comme en train de dormir. Le brouillard rôde dans les vallées tantôt étroites, tantôt larges, les forêts rêvent, les toits de la ville luisent vaguement, tout est comme un rêve léger, agréable, dans un grand silence. Parfois on croit voir la mer onduler, parfois c'est comme un joli jouet, et parfois encore c'est quelque chose d'infiniment clair, devenu clair tout à coup. Je ne trouve pas mes mots. Nous parlions peu. Chacun était occupé par ses propres sensations. Aucun de nous n'aurait voulu interrompre le beau silence de ce dimanche dans la montagne.
Robert Walser, Les rédactions de Fritz Kocher (tr. Jean Launay)

Il neige, il neige. Il neige tout ce que le ciel contient de neige, et c'est considérable. Sans arrêt, sans début et sans fin. Il n'y a plus de ciel, tout est chute de neige grise, blanche. Il n'y a plus d'air non plus, il est plein de neige. Il n'y a plus de terre non plus, elle est couverte de neige, et encore de neige. Toits, routes, arbres sont enveloppés de neige. Il neige sur tout, et c'est compréhensible, car quand il neige, la neige tombe sur tout, on l'aura compris, sans exception. Tout doit porter la neige, objets fixes et objets mobiles, par exemple les voitures, les meubles et les immeubles, les propriétés et tout ce qui est transportable, et les pieux, piquets et poteaux autant que les hommes qui marchent. Il ne reste pas le moindre recoin épargné par la neige, à l'exception de ce qui est dans des maisons, dans des tunnels et dans des grottes. Des forêts entières, des champs, des montagnes, des villes, des villages, des domaines sont enveloppés de neige. La neige tombe sur des États entiers, sur des budgets d'État. Seuls les lacs et les fleuves ne sont jamais enneigés. On ne peut pas couvrir un lac de neige du moment que l'eau, tout simplement, absorbe et avale la neige ; en revanche, dépotoirs, détritus, haillons, guenilles, rocs et rocailles ont fortement tendance à être recouverts de neige. Chiens, chats, pigeons, moineaux, vaches et chevaux sont couverts de neige, et de même, chapeaux, manteaux, robes, pantalons, chaussures et nez. Sur les cheveux des jolies femmes, il neige sans façon, et de même, sur les visages, les mains et les cils des mignons petits enfants qui vont à l'école. Tout ce qui marche, s'arrête, rampe, saute ou bondit est bien proprement couvert de neige.
Robert Walser, « Neiger » (tr. Marion Graf)