La fillette se rappelle l'époque des miroirs, lorsqu'elle a constaté, d'abord avec inquiétude, plus tard avec intérêt et, finalement, avec satisfaction et même avec une certaine fierté, que son visage, après qu'un long temps s'était écoulé, demeurait absolument inchangé comme si son apparence ronde charnue défiait l'âge. La fillette s'était mise alors à faire des expériences en rapport avec l'apparence inchangée de son visage. Ainsi, par exemple, lorsqu'il se trouvait une raison de pleurer, elle se pénétrait de cette raison et pleurait copieusement, et après avoir pleuré, elle allait vite se regarder dans le miroir. Or la crispation des pleurs n'avait pas creusé ses joues, sa peau n'était pas non plus devenue poreuse et nulle ombre ne s'était posée autour de ses yeux. Elle pouvait donc pleurer autant qu'elle voulait et être néanmoins assurée que le fait de pleurer ne laisserait aucune trace sur son grand visage. Une autre fois, elle a menti à quelqu'un et elle s'est regardée ensuite dans un miroir pour voir si son visage s'était mué en celui d'une menteuse, mais soit son visage avait toujours été celui d'une menteuse, soit il n'avait tout bonnement pas changé sous l'effet du mensonge, le visage de la menteuse, en tout cas, était le même que celui d'avant le mensonge, quand ce n'était pas encore un visage de menteuse. Un jour aussi, après que quelqu'un lui a offert inopinément un très beau porte-monnaie en cuir avec un décor représentant la tour penchée de Pise, elle s'est regardée dans le miroir, mais la joie n'était pas visible sur son visage.
Jenny Erpenbeck, L'enfant sans âge (tr. Bernard Kreiss)