Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, écrire signifiait écrire pour quelqu’un, écrire quelque chose pour apprendre aux autres, pour les divertir ou pour être assimilé. Écrire n’était que le soutien d’une parole qui avait pour but de circuler à l’intérieur d’un groupe social. Or, aujourd’hui, l’écriture s’oriente dans une autre direction. Bien sûr, les écrivains écrivent pour vivre et pour obtenir un succès public. Sur le plan psychologique, l’entreprise de l’écriture n’a pas changé par rapport à autrefois. Le problème est de savoir dans quelle direction se tournent les fils qui tissent l’écriture. Sur ce point, l’écriture postérieure au XIXe siècle existe manifestement pour elle-même et, si nécessaire, elle existerait indépendamment de toute consommation, de tout lecteur, de tout plaisir et de toute utilité. Or cette activité verticale et presque intransmissible de l’écriture ressemble en partie à la folie. La folie, c’est en quelque sorte un langage qui se tient à la verticale, et qui n’est plus la parole transmissible, ayant perdu toute valeur de monnaie d’échange. Soit que la parole ait perdu toute valeur et ne soit désirée par personne, soit qu’on hésite à s’en servir comme d’une monnaie, comme si une valeur excessive lui avait été attribuée. Mais, en fin de compte, les deux extrêmes se rejoignent. Cette écriture non circulatoire, cette écriture qui se tient debout, c’est justement un équivalent de la folie. Il est normal que les écrivains trouvent leur double dans le fou ou dans un fantôme. Derrière tout écrivain se tapit l’ombre du fou qui le soutient, le domine et le recouvre. On pourrait dire que, au moment où l’écrivain écrit, ce qu’il raconte, ce qu’il produit dans l’acte même d’écrire n’est sans doute rien d’autre que la folie.
Michel Foucault, « La folie et la société », Dits et écrits II

L’hétérotopie est un lieu ouvert, mais qui a cette propriété de vous maintenir au-dehors. Par exemple, en Amérique du Sud, dans les maisons du XVIIIe siècle, il y avait toujours, ménagée à côté de la porte d’entrée, mais avant la porte d’entrée, une petite chambre qui ouvrait directement sur le monde extérieur et qui était destinée aux visiteurs de passage ; c’est-à-dire que n’importe qui, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, pouvait entrer dans cette chambre, pouvait s’y reposer, pouvait y faire ce qu’il voulait, pouvait partir le lendemain matin sans être vu ni reconnu par personne ; mais, dans la mesure où cette chambre n’ouvrait d’aucune manière sur la maison elle-même, l’individu qui y était reçu ne pouvait jamais pénétrer à l’intérieur de la demeure familiale même.
Michel Foucault, Les hétérotopies

De tout cela je voudrais retenir pour l’instant ceci : avec ce dispositif des placets, des lettres de cachet, de l’internement, de la police, une infinité de discours va naître qui traverse en tous sens le quotidien et prend en charge, mais sur un mode absolument différent de l’aveu, le mal minuscule des vies sans importance. Dans les filets du pouvoir, le long de circuits assez complexes, viennent se prendre les disputes de voisinage, les querelles des parents et des enfants, les mésententes des ménages, les excès du vin et du sexe, les chamailleries publiques et bien des passions secrètes. Il y a eu là comme un immense et omniprésent appel pour la mise en discours de toutes ces agitations et de chacune de ces petites souffrances. Un murmure commence à monter qui ne s’arrêtera pas : celui par lequel les variations individuelles de la conduite, les hontes et les secrets sont offerts par le discours aux prises du pouvoir. Le quelconque cesse d’appartenir au silence, à la rumeur qui passe ou à l’aveu fugitif. Toutes ces choses qui font l’ordinaire, le détail sans importance, l’obscurité, les journées sans gloire, la vie commune, peuvent et doivent être dites – mieux, écrites. Elles sont devenues descriptibles et transcriptibles, dans la mesure même où elles sont traversées par les mécanismes d’un pouvoir politique. Longtemps n’avaient mérité d’être dits sans moquerie que les gestes des grands ; le sang, la naissance et l’exploit, seuls, donnaient droit à l’histoire. Et s’il arrivait que parfois les plus humbles accèdent à une sorte de gloire, c’était par quelque fait extraordinaire – l’éclat d’une sainteté ou l’énormité d’un forfait. Qu’il puisse y avoir dans l’ordre de tous les jours quelque chose comme un secret à lever, que l’inessentiel puisse être, d’une certaine manière, important, cela est demeuré exclu jusqu’à ce que vienne se poser, sur ces turbulences minuscules, le regard blanc du pouvoir.
Michel Foucault, « La vie des hommes infâmes »

Deuxièmement, cet équipement (paraskeuê), de quoi est-il fait ? Eh bien, cet équipement dont on doit se doter qui permet de répondre aussitôt qu'il le faut, et avec les moyens à la fois les plus simples et les plus efficaces, est constitué par des logoi (des discours). Et là, il faut faire bien attention. Par logoi il ne suffit pas d'entendre simplement un équipement de propositions, de principes, d'axiomes, etc., qui sont vrais. Il faut entendre des discours en tant que ce sont des énoncés matériellement existants. Le bon athlète, qui a la paraskeuê suffisante, ce n'est pas simplement celui qui sait telle ou telle chose concernant l'ordre général de la nature ou les préceptes particuliers correspondant à telle ou telle circonstance, c'est celui qui a – je dis : « dans la tête » pour l'instant, il faudra revenir de plus près sur ce sujet – fiché en lui, implanté en lui (ce sont des phrases de Sénèque dans la lettre 50), qui a quoi ? Eh bien : des phrases effectivement prononcées, des phrases qu'il a effectivement entendues ou lues, des phrases qu'il s'est incrustées lui-même dans l'esprit, en les répétant, les répétant dans sa mémoire par des exercices quotidiens, en les écrivant, les écrivant pour lui dans des notes comme celles par exemple que Marc Aurèle prenait : vous savez que, dans les textes de Marc Aurèle, il est très difficile de savoir ce qui est de lui et ce qui est citation d'autre chose. Peu importe. Le problème, c'est que l'athlète est celui qui se dote donc de phrases effectivement entendues ou lues, par lui effectivement remémorées, reprononcées, écrites et réécrites. Ce sont les leçons du maître, les phrases qu'il a entendues, ce sont les phrases qu'il a dites, qu'il s'est dites à lui-même. C'est de cet équipement matériel de logos, à prendre en ce sens-là, qu'est constitué l'armature nécessaire à celui qui doit être le bon athlète de l'événement, le bon athlète de la fortune.
Michel Foucault, L'herméneutique du sujet