La volonté d’expression elle-même est ambiguë et renferme un ferment qui travaille à la modifier : chaque langue, dit par exemple Vendryès, est soumise à chaque moment aux besoins jumeaux et contraires de l’expressivité et de l’uniformité. Pour qu’une manière de parler soit comprise, il faut qu’elle aille de soi, il faut qu’elle soit généralement admise ; ce qui suppose enfin qu’elle ait son analogue dans d’autres tournures formées sur le même patron. Mais il faut en même temps qu’elle ne soit pas habituelle au point de devenir indistincte, il faut qu’elle frappe encore celui qui l’entend employer, et tout son pouvoir d’expression vient de ce qu’elle n’est pas identique à ses concurrentes. S’exprimer, c’est donc une entreprise paradoxale, puisqu’elle suppose un fond d’expressions apparentées, déjà établies, incontestées, et que sur ce fond la forme employée se détache, demeure assez neuve pour réveiller l’attention. C’est une opération qui tend à sa propre destruction puisqu’elle se supprime à mesure qu’elle s’accrédite, et s’annule si elle ne s’accrédite pas. C’est ainsi qu’on ne saurait concevoir d’expression qui soit définitive puisque les vertus mêmes qui la rendent générale la rendent du même coup insuffisante. Aussitôt que la parole s’en saisit, aussitôt qu’elle devient vivante, la langue artificielle la mieux raisonnée devient irrégulière et se remplit d’exceptions. Les langues ne sont si sensibles aux interventions de l’histoire générale et à leur propre usure que parce qu’elles sont secrètement affamées de changements qui leur donnent le moyen de se rendre expressives à nouveau.
Maurice Merleau-Ponty, La prose du monde