Je lis une demi-heure avant d'éteindre. Je lis plus le matin et le soir que l'après-midi. Je lis sans lunettes. Je lis à trente centimètres de mes yeux. Je commence à bien lire après la cinquième minute. Je lis mieux sans chaussures ni pantalon. Les soirs de pleine lune, je suis euphorique sans raison. Je ne lis pas sur la plage. Sur la plage, je commence par m'ennuyer, puis je m'habitue, et je n'arrive plus à partir. Sur la plage, les filles suscitent moins mon désir que dans une bibliothèque. J'aime les musées, notamment parce qu'ils me fatiguent. Je ne prédis pas. Je préfère, dans l'ordre, nager dans la mer, dans un lac, dans une rivière, dans une piscine. J'ai nagé dans le canyon du Gardon, près de Collias, des rochers plats et lisses entourent la rivière qui coule doucement à une température indolore, j'ai remonté sur trois cents mètres son lit, et je suis revenu sans faire plus d'effort qu'à l'aller, c'était comme dans un rêve, le soleil éclairait une paroi de rochers orange, la vue portait loin, l'écho répétait mes paroles. Je ne pense pas à aller au cinéma.
Édouard Levé, Autoportrait

105. Sur le tournage d’un film de fiction est réalisée une vidéo composée d’une succession de scènes où des gens se tiennent immobiles et silencieux, figés dans une action qui ne démarre pas. Assis autour d’une table à laquelle ils mangent ; debout dans les décors d’un tournage ; préparant des machines, des câbles, des éclairages en prévision d’une scène ; installés autour d’une machine à café ; regardant tous dans une même direction hors champ… Les scènes sont tournées pendant que l’ingénieur du son exige le silence pour réaliser une prise d’ambiance sonore. Les acteurs et l’équipe cessent alors conversations ou gestes bruyants et se figent dans leurs positions jusqu’au signal de retour au bruit. Les prises de vue ne montrent ni ce qui précède ni ce qui suit ces moments silencieux, qui s’apparentent plus à des sculptures vivantes qu’à des séquences de film.
Édouard Levé, Œuvres