Je lis une demi-heure avant d'éteindre. Je lis plus le matin et le soir que l'après-midi. Je lis sans lunettes. Je lis à trente centimètres de mes yeux. Je commence à bien lire après la cinquième minute. Je lis mieux sans chaussures ni pantalon. Les soirs de pleine lune, je suis euphorique sans raison. Je ne lis pas sur la plage. Sur la plage, je commence par m'ennuyer, puis je m'habitue, et je n'arrive plus à partir. Sur la plage, les filles suscitent moins mon désir que dans une bibliothèque. J'aime les musées, notamment parce qu'ils me fatiguent. Je ne prédis pas. Je préfère, dans l'ordre, nager dans la mer, dans un lac, dans une rivière, dans une piscine. J'ai nagé dans le canyon du Gardon, près de Collias, des rochers plats et lisses entourent la rivière qui coule doucement à une température indolore, j'ai remonté sur trois cents mètres son lit, et je suis revenu sans faire plus d'effort qu'à l'aller, c'était comme dans un rêve, le soleil éclairait une paroi de rochers orange, la vue portait loin, l'écho répétait mes paroles. Je ne pense pas à aller au cinéma.
Édouard Levé, Autoportrait