En philosophes qui méditent de façon radicale, nous ne possédons à présent ni une science valable ni un monde existant. Au lieu d’exister simplement, c’est-à-dire de se présenter à nous tout simplement dans la croyance existentielle (naturelle­ment valable) de l’expérience, ce monde n’est pour nous qu’un simple phénomène élevant une prétention d’existence. Ceci concerne aussi l’existence de tous les autres « moi », dans la mesure où ils font partie du monde environnant, si bien que nous n’avons plus le droit, au fond, de parler au pluriel. Les autres hommes et les animaux ne sont pour moi des données d’expérience qu'en vertu de l’expérience sensible que j’ai de leurs corps ; or, je ne puis me servir de l’autorité de celle-ci, puisque sa valeur est mise en question. Avec les autres « moi » disparaissent naturellement toutes les formes sociales et culturelles. Bref, non seulement la nature corporelle, mais l’ensemble du monde concret qui m’environne n’est plus pour moi, désormais, un monde existant, mais seulement « phénomène d’existence ».
Edmund Husserl, Méditations cartésiennes (tr. Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas)

La chose se constitue dans l'écoulement de ses apparitions, qui sont elles-mêmes constituées comme unités immanentes dans le flux des impressions originaires, et l'un se constitue nécessairement conjointement avec l'autre. La chose qui apparaît se constitue parce que, dans le flux originaire, se constituent des unités de sensation et des appréhensions unes, et donc sans cesse une conscience de quelque chose, une ostension, une présentation de plus en plus proche de quelque chose, et, dans la succession continue, une présentation de la même chose. Les éléments fluents de la présentation ont un flux et un enchaînement tels, que ce qui apparaît en eux s'étale dans des multiplicités de dégradés de présentation, exactement selon la même forme qui fait qu'un contenu de sensation s'étale en dégradés de sensation.
Edmund Husserl, Leçon pour une phénoménologie de la conscience intime du temps (tr. Henri Dussort)

Par conséquent le moins possible d'entendement, mais autant que possible l'intuition pure (intuitio sine comprehensione) ; c'est en effet le langage des mystiques, décrivant la vision intellectuelle qui ne serait pas un savoir de l'ordre de l'entendement qui vient à l'esprit. Et tout le secret consiste à laisser la parole purement au regard de la vue et à mettre hors jeu la visée transcendante qui est entrelacée avec la vue, à mettre hors jeu ce qui, intervenant en même temps, n'est qu'une prétendue possession d'une donnée, n'est que pensé, et éventuellement n'est qu'une interprétation introduite par une réflexion surajoutée. La question est continuellement la suivante : ce qui est ici visé, est-ce donné au sens authentique, est-ce vu et saisi au sens le plus strict, ou bien la visée va-t-elle au-delà de ce qui est vu et saisi ainsi ?
Edmund Husserl, L’idée de la phénoménologie (tr. Alexandre Lowit)