Je vous écris pour vous communiquer quelques succinctes informations relatives à ma pratique du journal.
J'ai tenu un journal strictement quotidien de l'âge de 13 ans à celui de 16 ans 1/2. Il se compose de six gros cahiers, chaque journée occupant en moyenne une page. Chaque année s'achevait par un « bilan » assez développé.
Par la suite, la tenue de mon journal s'est faite de plus en plus espacée, limitée seulement aux moments importants (passions amoureuses, deuil, service militaire…). J'ai cependant presque toujours tenu un cahier de bord de mes voyages à l'étranger. Enfin depuis un an, je note sur un agenda, tous les quinze jours environ mes sorties, mes voyages et quelques brèves remarques intimes.
Je me suis mis à tenir mon journal à une époque où ma vie intérieure se faisait sensiblement riche : camaraderie scoute, premières amours et aussi suicide d'un camarade. Mais j'allais également jusqu'à noter des détails banals de mon emploi du temps afin de ne rien perdre de cette période qui m'apparaissait – à juste titre – comme exceptionnelle ; j'étais très sensible au temps qui passe et je voulais en quelque sorte fixer pour plus tard cette période de ma vie. Par la suite, mon journal s'est fait de moins en moins intéressant, il devenait parfois presque une corvée : il est vrai qu'entre 15 et 18 ans ma vie était très monotone, sans guère de moments forts, tout entière dans la routine scolaire d'un ennuyeux lycée catholique.
En fin de compte – et ceci est encore valable aujourd'hui – ma pratique de l'écriture intime est directement fonction de l'intensité de mon existence. Remarque sans doute fort banale.
Je n'ai jamais donné à lire mon journal à qui que ce soit, au contraire il a toujours été soigneusement enfermé à clef dans un tiroir pour l'abriter des regards indiscrets de ma famille. J'en ai relu quelques pages à 22 ans, mais jamais depuis.
« Homme, 28 ans, profession non précisée, province », in Philippe Lejeune, « Cher cahier… »