Le mardi 3 avril, à 3 h du matin, Henri-Alexis Baatsch se présente avec cinq heures d'avance sur l'horaire. Il attend en ma compagnie le réveil des deux femmes qui le précèdent. À 7 h 30 je les réveille avec un petit-déjeuner. À 8 h, il entre dans la chambre. Il leur demande en italien si elles ont bien dormi. Puis il sort et attend leur départ.À 8 h 20 il prend la relève. Je lui indique les draps propres. Je le laisse seul. À 8 h 30, je reviens. Il est couché. Il n'a pas changé les draps. Il dit qu'il est épuisé, il n'a pas dormi la nuit précédente. Il s'endort.Pourtant, il semblerait qu'il a conscience de ma présence. Il me gêne. J'ose à peine le photographier. Il a gardé sa chemise blanche. Son pied nu dépasse de l'édredon. Son sommeil est lourd. Je le regarde. J'évite de bouger.À 15 h, je le réveille. Silence. Je lui parle très doucement :– Que comptez-vous faire en partant d'ici ?« Aller dormir dans un autre lit. Je regrette assez amèrement de devoir quitter celui-ci. »Il s'exprime tout bas lui aussi. Je lui propose de répondre à quelques questions.– Comment s'appelle-t-il ? Quel âge a-t-il ?« Moi, je m'appelle Henri-Alexis Baatsch. J'ai trente ans. J'ai trente ans. Je suis dans une situation fort embrouillée. Fort embrouillée. J'ai fait des rêves affreux. Oui, des rêves assez symptomatiques de ce qui ne va pas. Des rêves d'amour… on fait toujours des rêves d'amour. Enfin pas d'amour, mais disons, qui contiennent des potentialités amoureuses. Je ne me souviens pas du rêve précisément. Ça n'était pas exceptionnel comme tonalité extérieure… un rêve de vertiges ou quelque chose de la sorte. »– Donc, c'est ça votre situation ?« Le passé était assez sombre. Le présent extrêmement embrouillé. Et le futur demandera beaucoup d'énergie. » (…)– Peut-il dormir avec de la lumière ?« Non, mais parfois j'ai besoin de veilleuses tellement mes cauchemars sont effroyables. Alors, pour éviter d'être égorgé, j'allume. »– Parle t-il durant son sommeil ? Pousse-t-il des cris ?« On me l'a dit, oui, et je l'ai déjà remarqué. Ce sont plutôt des vagissements. »– Dans quelles positions pense-t-il dormir ?« Cela varie complètement. Ça passe du couché en boule, à vautré comme un canard sans plumes. »– Y a-t-il un objet dans cette chambre qui risque de gêner son sommeil ?« Je n'ai pas eu le temps de regarder. Je me suis jeté dans le lit. Mais je n'ai rien remarqué d'inquiétant, même en rêve. J'aurais pu rêver à cet égard. Elle est fort agréable cette chambre. » (…)– A-t-il déjà dormi debout ?« Dormir debout ? Mais c'est ce qui arrive quand on est très fatigué. Ce n'est pas une histoire. Ce n'est pas une chose que l'on raconte. Cela arrive de dormir debout. Comme je n'ai pas fait la guerre de 40, que je ne suis pas rentré de Russie à pied, je n'ai pas encore vraiment dormi debout, mais j'ai fait des choses à peu près équivalentes. Il y a bien longtemps, bien longtemps… à Francfort… Debout… »
Sophie Calle, Les dormeurs