Le Japon connaît une forme ludique et banale de disparition de soi au fil de la vie quotidienne, un loisir commun : le pachinko, une pratique qui s'est développée au Japon après la reddition du pays. D'abord destiné aux enfants après la guerre, le jeu est vite devenu populaire et touchant tous les âges et toutes les conditions sociales. Les salles sont nombreuses dans tout le pays. Le joueur achète à l'entrée une provision de billes pour une somme modique et il s'assied sur un tabouret devant une machine. D'une main il tire la manette qui projette les billes sur un tableau vertical, et elles descendent selon un parcours chaotique déterminée par des chicanes, leur progression libère sous leur poids d'autres billes que le joueur récupère pour les remettre en jeu, à l'infini. Il y a une certaine analogie entre le pachinko et le flipper, même si, à la différence du flipper que le joueur peut empoigner, secouer, frapper, l'adepte du pachinko est face à sa machine sans autre mouvement que de tirer la manette pour nourrir le plan vertical avec de nouvelles billes. Le joueur est concentré sur la manette à laquelle il tente de donner l'impulsion juste. Les joueurs sont assis côte à côte, indifférents les uns aux autres, immergés dans la contemplation du mouvement des billes, plongés dans un autisme collectif dont ils sortiront plus tard. Les gains sont dérisoires et ne sont pas la finalité du jeu. Ce sont surtout des lieux socialement légitimes de dissolution provisoire de l'identité, sans pourtant quitter le lien social. Au milieu des autres, mais pourtant seul, le joueur s'absente pour une durée plus ou moins longue dans la lancinante répétition des mêmes gestes. Il est dans une position de vertige à travers l'hypnose du mouvement des billes et de son geste régulier sur le clapet, les lumières clignotantes de la machine et le cliquetis des billes, il ne voit plus rien autour de lui, ses soucis sont effacés. Il n'est plus personne, mais sous une forme socialement reconnue. Certaines personnes y restent des heures et y reviennent quotidiennement.
David Le Breton, Disparaître de soi. Une tentation contemporaine