Et je débutai dans mon nouvel emploi. Je recevais et transmettais les télégrammes, rédigeais divers états et remettais au net les réclamations, les revendications et les rapports que nous envoyaient des chefs d'équipe et des contremaîtres illetrés. Mais durant la majeure partie de la journée je ne faisais rien, j'arpentais mon bureau, attendant les télégrammes, ou j'installais un gamin dans le pavillon et j'allais me promener au jardin jusqu'à ce que le gamin accourût m'annoncer que le télégraphe couinait. (…)Comme il n'y avait pas assez de travail au pavillon même pour une seule personne, Tchéprakov ne faisait rien et se contentait de dormir ou d'aller tirer les canards sur le plan d'eau. Le soir, il allait se soûler au village ou à la gare et, avant de se coucher, se regardait dans la glace et criait :« Salut, Ican Tchéprakov ! »Quand il était ivre, il devenait livide, n'arrêtait pas de se frotter les mains et de rire comme s'il hennissait : hi ! hi ! hi ! Par effronterie il se déshabillait et courait tout nu à travers la campagne. Il mangeait des mouches et disait qu'elles étaient aigrelettes.
Anton Tchékhov, Ma vie (tr. Édouard Parayre, Lily Denis)