Et je débutai dans mon nouvel emploi. Je recevais et transmettais les télégrammes, rédigeais divers états et remettais au net les réclamations, les revendications et les rapports que nous envoyaient des chefs d'équipe et des contremaîtres illetrés. Mais durant la majeure partie de la journée je ne faisais rien, j'arpentais mon bureau, attendant les télégrammes, ou j'installais un gamin dans le pavillon et j'allais me promener au jardin jusqu'à ce que le gamin accourût m'annoncer que le télégraphe couinait. (…)
Comme il n'y avait pas assez de travail au pavillon même pour une seule personne, Tchéprakov ne faisait rien et se contentait de dormir ou d'aller tirer les canards sur le plan d'eau. Le soir, il allait se soûler au village ou à la gare et, avant de se coucher, se regardait dans la glace et criait :
« Salut, Ican Tchéprakov ! »
Quand il était ivre, il devenait livide, n'arrêtait pas de se frotter les mains et de rire comme s'il hennissait : hi ! hi ! hi ! Par effronterie il se déshabillait et courait tout nu à travers la campagne. Il mangeait des mouches et disait qu'elles étaient aigrelettes.
Anton Tchékhov, Ma vie (tr. Édouard Parayre, Lily Denis)

– Paul ! fait Pélagie qui réveille son mari. Paul ! Tu devrais aller t'occuper de Stéphane, il est assis devant son livre et il pleure. Il y a encore quelque chose qu'il ne comprend pas.
Paul Vassilitch se lève, fait le signe de croix devant sa bouche qui bâille puis dit mollement :
– Tout de suite, ma chérie !
Le chat, qui dormait à côté de lui, se lève aussi, étire sa queue, fait le gros dos et ferme à demi les yeux. Silence… On entend trottiner des souris derrière la tapisserie. Après avoir mis ses chaussures et passé sa robe de chambre, Paul, avec l'air chiffonné et grognon d'un homme  à moitié endormi, passe de la chambre dans la salle à manger ; à son apparition, un autre chat, en train de flairer sur la fenêtre du poisson en gelée, saute par terre et va se cacher sous le buffet.
– On ne t'a pas demandé de renifler ! fait-il avec colère en couvrant le poisson d'un journal. Tu n'es qu'un porc et non un chat…
De la salle à manger une porte donne sur la chambre des enfants. Là, à sa table, couverte de taches et d'entailles profondes, est assis Stéphane, lyçéen de sixième, l'air capricieux et les yeux rouges de larmes. Les genoux relevés presque à hauteur de menton, les main passées dessous, il se balance comme un poussah chinois et lance des regards furieux à un livre de problèmes.
Anton Tchékhov, « Veille de carême » (tr. Edouard Parayre)

Comme autrefois, par habitude, à minuit précis, je me déshabille et me mets au lit. Je m'endors vite, mais avant deux heures je me réveille avec la sensation de n'avoir pas dormi du tout. Je suis obligé de me lever et d'allumer. Pendant une heure ou deux je fais les cent pas dans ma chambre, je regarde des tableaux et des photographies que je connais depuis longtemps. Quand j'en ai assez de marcher, je m'assieds à mon bureau. Je reste immobile sur mon siège, sans penser à rien ni éprouver aucun désir; si un livre se trouve devant moi, je l'approche machinalement et lis sans y prendre aucun intérêt. Ainsi, il n'y a pas longtemps, j'ai lu machinalement en une seule nuit un roman entier au titre bizarre : « Ce que chantait l'hirondelle. » Ou bien, pour occuper mon attention, je me force à compter jusqu'à mille, ou je m'imagine la figure d'un de mes collègues et essaie de me rappeler en quelle année et dans quelles circonstances il a débuté. J'aime guetter les bruits. Tantôt dans la troisième chambre à partir de la mienne, ma fille prononce en rêve quelques mots rapides, tantôt ma femme traverse le salon, une bougie à la main, et laisse immanquablement tomber la boîte d'allumettes, tantôt une armoire, travaillée par la sécheresse, craque, ou bien, soudain, le brûleur de la lampe se met à ronfler, et tous ces bruits, je ne sais pourquoi, me tracassent.
Anton Tchékhov, « Une banale histoire » (tr. Édouard Parayre, Lily Denis)

Ce qu'il aime surtout, ce sont les ouvrages d'histoire et de philosophie; en ce qui concerne la médecine il n'est abonné qu'au Médecin qu'il commence chaque fois par la fin. Sa lecture dure toujours plusieurs heures d'affilée sans le lasser. Il ne lit pas avec la rapidité et la fébrilité qui étaient celles de Gromov jadis, mais lentement, avec pénétration, en s'arrêtant fréquemment aux passages qui lui plaisent ou qu'il ne comprend pas. À côté des livres il y a toujours un carafon de vodka et un concombre salé ou une pomme mariné à même le tapis, sans assiette. Toutes les demi-heures, sans quitter son livre des yeux, il se verse un petit verre de vodka et le vide, puis, sans regarder, cherche le concombre à tâton et grignote.
À trois heures, il s'approche avec précaution de la porte de la cuisine, tousse et dit :
Daria, si je pouvais déjeuner... »
Après son repas, assez piètre et mal servi, il va et vient dans l'appartement, les bras croisés sur la poitrine, réfléchissant. Quatre heures sonnent, puis cinq, et il en est toujours à marcher et à réfléchir. De temps à autre la porte de la cuisine grince et laisse apparaître le visage rouge, bouffi de sommeil, de Daria.
Je vous sers votre bière, monsieur ? demande-t-elle l'air préoccupé.
– Non, pas encore..., répond-il. Je vais attendre un petit peu... je vais attendre... »
Anton Tchékhov, Salle 6 (tr. Édouard Parayre, Lily Denis)