Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre :L’un d’eux, s’ennuyant au logis,Fut assez fou pour entreprendreUn voyage en lointain pays.L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?Voulez-vous quitter votre frère ?L’absence est le plus grand des maux :Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,Les dangers, les soins du voyage,Changent un peu votre courage.Encore, si la saison s’avançait davantage !Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeauTout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.Je ne songerai plus que rencontre funeste,Que faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »Ce discours ébranla le cœurDe notre imprudent voyageur ;Mais le désir de voir et l’humeur inquièteL’emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ;Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :Je reviendrai dans peu conter de point en pointMes aventures à mon frère ;Je le désennuierai. Quiconque ne voit guèreN’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeintVous sera d’un plaisir extrême.Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint :Vous y croirez être vous-même. »
Jean de la Fontaine, « Les deux pigeons »