Selon les vieilles croyances populaires, il faut parler à voix basse en pêchant. Il est préférable de jeter les filets à l’heure de la messe, car alors les poissons capturés seront aussi nombreux que les fidèles se rendant à l’office. Lorsque le premier filet est sorti, il faut mettre les poissons dans le sac en disant : « Une perche pour toi, une perche pour moi, le sac et le filet doivent être pleins de perches », – et la pêche sera bonne. Pour se protéger du mauvais sort, les pêcheurs ont l’habitude de cracher sur le premier poisson ainsi que sur l’hameçon et l’appât. Une fois la pêche terminée, les pêcheurs vont dans leur froid pavillon de bain et frappent leurs vêtements avec un balai de bain en disant : « La viande doit sortir et les petits harengs rentrer » (Gaļa ārā, reņģes iekšā). – Il ne faut pas ramener à la maison les poissons à découvert. Il vaut mieux les mettre dans un petit sac afin de les dissimuler aux regards mauvais des jaloux (à Lēdmane). Mais celui qui mange les yeux des poissons est protégé des mauvais regards et de l’envie des jaloux.
Ziedonis Ligers, La cueillette, la chasse et la pêche en Lettonie

Les jeunes gens sont allés trouver Hammadî Maramara et lui ont demandé s’il connaît Fâtuma, fille du roi. Il leur a répondu qu’il ne connaît pas Fâtuma, qu’il ne sait même pas ce que ce nom-là veut dire. En effet, il ne connaît pas de femme. Il n’a jamais vu d’autre femme que sa mère. Il ne sait pas s’il y a d’autres femmes qu’elle. Il ne sait même pas si Fâtuma est un nom de femme ou d’homme. Il n’est jamais sorti de sa cour, n’a jamais marché cent pas à pied. Les jeunes hommes l’ont soulevé, lui ont enfilé une vieille culotte et l’ont porté jusqu’au bord de l’eau. Hammadî Maramara est si inerte, qu’on le prendrait pour un cadavre. Ils l’ont poussé dans l’eau, puis chacun a pris un morceau de bois pour gratter les saletés du corps de Hammadî Maramara. Depuis qu’il est né, il n’est jamais descendu dans l’eau, il ne savait même pas où se trouve le bord. (« Le jeune héros »)
Ziedonis Ligers, Les Sorko (Bozo). Maîtres du Niger, tome V

Il y a encore plusieurs autres animaux qu’une femme enceinte doit éviter. Elle ne doit pas voir la tête du lièvre, même pas un lièvre en train de courir, autrement les oreilles de son enfant à naître deviendront très grandes. Les chasseurs n’amènent d’ailleurs jamais la tête d’un lièvre au village, ils la coupent et jettent en brousse. Mais une femme enceinte peut bien consommer la chair du lièvre, son enfant deviendra alors très très malin, raison pour laquelle certaines femmes enceintes en mangent exprès. Si une femme enceinte a marché sur l’emplacement où un âne vient de se rouler à terre, elle doit cracher dans ces traces, autrement l’enfant dont elle accouchera émettra sans cesse des pets. S’il arrive qu’une femme enceinte entende les ris d’une réunion de hyènes, l’enfant qu’elle porte va toujours rire à la manière d’une hyène : kukuku. En brousse, voit-elle une girafe, son enfant deviendra un devin qui « regarde » trop, tout comme cet animal, et en regardant trop, il oubliera souvent de faire son travail. Si une femme enceinte a mangé la viande du « rat voleur », son fils sera un voleur, et après avoir été condamné, il deviendra récidiviste.
On défend aussi à une femme enceinte de manger la viande du bouc et du coq, car dans ce cas l’enfant qui naîtra sera un « enfant du monde », il ne restera pas dans le village, ira toujours en aventure et ne demeurera jamais sur place. Si c’est une fille, elle deviendra une femme de mœurs légères ; si c’est un garçon, il sera un vagabond courant après les femmes seulement. La femme en grossesse peut bien manger des poissons, à l’exception toutefois du pérede, car le corps de ce poisson est trop mou, et son enfant deviendrait « mou » lui aussi. D’ailleurs, il y a beaucoup d’autres personnes qui ne consomment pas ce poisson, sa chair étant vraiment trop molle. (…)
Également, si une femme en état de grossesse a vu des fruits dont elle est saisie d’envie, et qu’elle n’a pu les avoir, l’enfant qui va naître portera l’image de ces fruits sur la peau, sous la forme d’une tache facilement reconnaissable. (« La naissance »)
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À ce moment, on fait appeler tous les enfants pour la cérémonie qui consiste à « piétiner le tombeau du placenta du frère aîné et du nombril du jeune frère ». Arrivant aussitôt, les enfants entrent dans la maison, frappent des mains, s’amusent, rient et crient sans cesse : hê, hê, hê, ou vê, vê !, et ils piétinent en dansant le tombeau du placenta. Les vieilles femmes présentes font la même chose, mêlées à ce grand troupeau d’enfants. Pendant tout ce temps, les jeunes doivent bien s’amuser. Si, en piétinant le sol, les enfants ne criaient pas assez et ne riaient pas bien, le nouveau-né, par la suite, ne serait jamais gai, ne rirait jamais et ne parlerait presque pas. Quand on voit une personne qui ne rit jamais, on dit que le jour de « l’enterrement de son grand frère (= le placenta) », les enfants ne se sont pas amusés.
Si, au lieu de l’enterrer, on avait jeté le placenta, le nouveau-né, une fois devenu grand, serait un menteur. Par contre, celui dont le placenta a été enterré convenablement, dira toujours la vérité. Pour le prouver, l’informateur a ajouté : « Regardez les captifs de culture, les Rimaïbé, ils jettent le placenta, c’est pour cela qu’ils sont tous des menteurs ! ».
J’ai demandé aux enfants s’ils savaient où était enterré exactement leur « frère aîné » (le placenta). Après avoir réfléchi, ils ont répondu qu’ils ne le savent pas. (« La naissance »)
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On dit que c’est le vendredi le meilleur jour pour la naissance : l’enfant du vendredi sera un véritable chef, un jour il va commander et il réussira dans toutes ses entreprises. De même, lundi aussi est considéré comme un jour très favorable ; en effet, l’enfant né ce jour sera ou bien très riche, ou très renommé. Un garçon né un jeudi sera un très bon chasseur ou pêcheur, mais il blessera facilement les autres ; il aimera le mal, le crime, il sera toujours le premier dans un groupe de gens à faire le mal. Il ne donnera jamais de bons conseils à quelqu’un ; il poussera toujours ses camarades à faire le mal. « Ce sont des bandits généralement, mais de très bon guerriers », ajoute encore un vieux. L’enfant né un dimanche est d’habitude très calme et très gentil. Si l’on arrive à avoir un enfant né un samedi, on en aura d’autres encore, il ne sera pas fils unique, son père aura encore d’autres enfants après lui. Il ne souffrira ni de la faim ni de la misère. Seulement, il sera moins heureux qu’un enfant né un vendredi ou un lundi. (…) L’enfant né un mercredi sera gentil, mais un peu mou, un peu indolent. Celui qui naît la nuit sera heureux et réussira dans ses entreprises. (« L’imposition du nom »)
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Quand les enfants jouent ensemble, ou parlent entre eux, il arrive que l’un d’eux lâche un pet. Tout le monde s’arrête alors et demande qui l’a fait. Chacun assure que ce n’est pas lui. Alors ils décident de recourir à la divination par libellule afin de retrouver le coupable. Selon l’ancienne tradition, c’est la libellule qui commandait les gens, autrefois, et maintenant encore elle accompagne le voyageur sur le chemin, le précédant et le conduisant ainsi sur la bonne route. On prend une baguette et on en recourbe l’extrémité supérieure. C’est le plus âgé des enfants présents qui dirige cet oracle. Il prend place à terre et tous les autres viennent s’asseoir autour de lui. Le devin fait tourner la baguette entre ses deux paumes pour lui imprimer un mouvement de rotation, tout en chantant la formule suivante : « Libellule, tourne tourne, libellule rouge, pjév ! » et tous les autres enfants l’entonnent en refrain. Au moment de prononcer le mot pjév, on cesse de rouler les paumes : la baguette s’arrête toute seule et son extrémité recourbée se trouve pointée sur un des enfants présents. Tous les autres se tournent vers ce dernier et s’écrient : « C’est la libellule qui t’a saisi ! », puis ils confirment que c’est bien lui qui a pété, disant encore vôô ! Si l’enfant désigné par le sort se défend farouchement et continue de nier le fait, on recommence à faire tourner la « libellule ». Si encore la fois suivante, l’extrémité recourbée de la baguette s’arrête sur lui, on dit que c’est sûrement lui le coupable ; mais si elle pointe sur un autre, on se contente de remarquer : « C’est entre vous deux ! ». Si le hasard a désigné le vrai coupable et que tout le monde lui crie vêê, vêê !, visiblement il ne peut pas beaucoup se défendre. Tout ce qu’il peut dire, en fixant son regard sur un autre, c’est lui rappeler ceci : « L’autre jour, tu as pété aussi ! ». (« Les soins de l’enfant et son éducation »)
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Certaines autres fois, j’ai constaté que pour réanimer un noyé, les hommes lui sucent l’eau par les narines, « car c’est l’eau de la tête qui tue le plus vite, pas celle du ventre ». Si l’on n’a pas sucé ainsi, cette « eau de la tête ne sort pas, elle marche là où il ne faut pas marcher, ça va entrer alors dans la cavité au milieu de la tête, en haut ; cet endroit n’est pas fort chez les enfants : il suffit que l’eau pénètre un peu là, c’est fini ». Il paraît, d’après les renseignements que j’ai pu recueillir à ce sujet, que « cette eau de la tête ne sort que par les narines, tandis que l’on peut évacuer l’eau du ventre soit par la bouche, soit en urinant ». (« La natation et la nacelle en jonc »)
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Quand un Sorko entre dans l’eau, il pénètre dans son élément. Pour désigner sa profondeur, il dispose d’un vocabulaire très riche et particulièrement détaillé, tout comme pour la natation et la navigation. Dans un endroit peu profond, il dira que « l’eau lui arrive aux chevilles », et quand elle les dépassera un peu, il constatera que « l’eau lui arrive au cou-du-pied ». Entré un peu plus profondément dans l’eau, un Sorko, s’il s’agit d’un homme, dira que « l’eau lui touche la masculinité de la viande », c’est-à-dire : le mollet, mais s’il s’agit d’une femme, elle va dire que l’eau lui arrive à « la féminité de la viande ». Si l’eau lui dépasse le mollet, le même homme dira que « l’eau se trouve au-dessus de la viande de la masculinité ». Plus loin encore, il dira que « l’eau lui arrive au genou », puis au-dessus du genou. Pénétrant encore plus profondément, le Sorko dira que « l’eau lui arrive en haut des jambes », ensuite il annoncera que « la bouche du derrière touche l’eau », puis que « les fesses sont dans l’eau ». Arrive-t-elle à la ceinture, il dira que « l’eau touche les hanches », puis le nombril. Ensuite, la profondeur de l’eau est mesurée en constatant que « le ventre est dans l’eau », puis la poitrine, le cou, le menton, la barbe, la bouche, le nez, et enfin il dira qu’à cet endroit « l’eau lui arrive au front », puis que l’eau lui passe sur la tête, bien que l’on voie encore le dessus de la tête un peu hors de l’eau. Mais, à ce moment, il faut déjà nager. (« La natation et la nacelle en jonc »)
 

Ziedonis Ligers, Les Sorko (Bozo). Maîtres du Niger, tome IV

« Les incantations que j’ai récitées sur la première brique de la maison commune des jeunes gens [sâhô] serviront à trois buts. Premièrement, un sorcier ne pourra pas entrer dans le sâhô pour boire votre sang. Deuxièmement, si une fille y entre, elle sera d’accord sur tout ce que vous allez lui demander. Troisièmement, si une personne entre dans le sâhô en votre absence, pour y déposer des objets ensorcelés (des œufs de poule portant des signes tracées avec du charbon, ou des crachats de noix de kola mâchées, ou bien des marques tracées avec le chalumeau du marabout, ou du piment rouge, ou encore des boules de bouillie), elle ne sortira pas avant que l’un de vous vienne la trouver, la chose dans la main, car elle ne saura pas où la poser. Voilà à quoi vont servir les incantations que je viens de réciter sur la première brique, mise dans les fondations du sâhô ». Les jeunes gens le remercient beaucoup. (« Sâhô, la maison commune des jeunes gens »)
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Dans cette société, il y avait deux jeunes hommes liés par une amitié sincère, depuis « leur naissance même ». Ils n’ont d’ailleurs jamais voulu s’associer un troisième camarade. Si l’un deux tombe malade, l’autre le sera de la même manière. Si l’un ne veut pas manger, l’autre non plus, et si l’un va au cabinet, l’autre ressent impérieusement le même besoin. Même au sujet des amantes : si l’un deux a fait la connaissance d’une charmante fille, l’amie de cette dernière sera alors l’amante de l’autre. Et dès que l’un dit qu’il ne veut plus la sienne, l’autre en dira autant pour sa propre amante. (Idem)
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C’est dans sa septième année qu’il a commencé véritablement à marcher, pas avant car c’était un enfant chétif. Dès qu’il a pu marcher, il a commencé à parler (auparavant il comprenait bien ce que les gens lui disaient, mais lui-même a toujours préféré se taire). (Idem)
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Leur premier danseur s’appelle Négesiri et quand il exécute les mouvements de la danse, il est si flexible qu’on dirait qu’il n’a pas d’os. Il chante aussi bien qu’il danse et les gens disent de lui « que s’il chante, tout le monde préfère alors qu’il chante et ne danse pas, et s’il danse tous lui disent de danser et de ne pas chanter ». (Idem)
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Ce sont surtout les jeunes filles qui s’intéressent vivement de savoir comment l’intérieur d’une « maison est tenu ». Si elles sont parties dans un mariage, accompagnant le fiancé, dans un campement ou village voisin, elles s’arrangent pour regarder, l’une après l’autre, les intérieurs de toutes les maisons. Pour ceci, chaque jour, elles vont piler dans un autre quartier. C’est ainsi qu’en pilant le riz, quelques filles parlent : « On va aller boire l’eau, dans une maison ». Elles entrent dans une case qu’elles ne connaissent pas encore et pendant que l’une d’elles boit, l’autre regarde tout ce qu’il y a. Puis c’est l’autre qui boit, et la première regarde à son tour. Ensuite elles sortent pour rejoindre les autres filles.
Également, si une fille de ce village veut aller chez elle, pour prendre ses vêtements, par exemple, elle demande à deux ou trois, ou même toutes les filles étrangères de l’accompagner. Pendant qu’elle change ses habits, les filles étrangères regardent tout ce qu’il y a dans la paillote. Elles voient aussi comment ils mangent et comment ils « tiennent leur maison ». Il y a un jour où les filles ne pilent pas et ne font rien. C’est le quatrième ou le cinquième jour d’un mariage. Elles s’en vont alors dans plusieurs maisons et regardent ce que les gens ont et ce qu’ils n’ont pas. Ce jour, les villageois parlent ainsi entre eux : « Aujourd’hui, il ne faut pas fermer les maisons ni y demeurer, car c’est aujourd’hui que les filles vont se promener dans toutes les cases ». Pour laisser les étrangers à leur aise, les villageois n’entrent eux-mêmes que pour boire l’eau et ressortir aussitôt. (« Les paillotes »)
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Un propriétaire de champ s’est plaint que l’autre jour il venait de trouver quatre hommes assis sur son champ, à côté des plantes de manioc, chacun d’eux tenant une racine à la main et la croquant le plus tranquillement du monde. Il a regardé les quatre individus et a remarqué que c’était des aveugles. Il s’est approché d’eux et a posé la main sur la tête d’un aveugle. Ce dernier s’est arrêté de croquer et, pensant que c’était son camarade qui le touchait, il a demandé : « C’est toi, Mâmadû, qui as posé ta main sur ma tête ? ». Mâmadû a répondu que ce n’était pas lui. L’aveugle s’est adressé à un autre : « Mon camarade Sumâna, c’est toi qui as mis ta main sur ma tête ? », Sumâna a répondu – tout en croquant la racine de manioc – que ce n’était pas lui. L’aveugle a demandé alors à son troisième compère : « Mon camarade Ali, c’est toi qui as posé ta main sur ma tête ? ». Ce dernier a répondu : « Non, mon camarade Bôkari, ce n’est pas moi ! ». Alors l’aveugle de conclure : « Si ce n’est pas un de vous, c’est donc le propriétaire de ce champ qui a porté sa main sur ma tête ! ». Le propriétaire s’est fâché, à ce moment, et il a giflé celui qu’il avait sous la main. Les quatre aveugles se sont alors levés brusquement et ont pris la fuite. En courant, ils ont piétiné beaucoup de manioc. En terminant son récit, le malchanceux propriétaire du champ m’a confié sa conclusion sur l’affaire : « Les aveugles sont des voleurs ! ». (« La cuisine »)
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Profitant, à présent, que je suis en pleine enquête parmi les djinns, j’ai posé plus d’une fois la question suivante à mes charmantes informatrices, pour savoir « comment mangent les djinns et comment ils font leur cuisine ». La réponse a toujours été très sûre et pour ainsi dire invariable : « C’est chaque fois dans le creux, à l’intérieur de l’arbre, que les djinns préparent leur cuisine. Et quand les djinns mangent, ils posent leur plat au milieu et chacun d’eux tourne le dos vers ce plat, prenant la nourriture avec la main tournée en arrière, sans regarder. ». (« La cuisine »)
  

  

Ziedonis Ligers, Les Sorko (Bozo). Maîtres du Niger, tome III

[Nouhoun] représente encore aujourd’hui la capitale spirituelle du peuple Sorko et la langue qui y est parlée est sans conteste le sorko le plus classique. Or, une curieuse coutume s’est conservée jusqu’à nos jours, qui veut que la femme y fasse non seulement son propre travail, mais aussi celui de l’homme. Elle tient les rênes du « gouvernement » dans ses propres mains et dirige tous les travaux de la famille, même la pêche. Avant d’entreprendre quoi que ce soit, le mari doit en parler à sa femme, et dans le cas où les avis sont différents, c’est la voix de la femme qui l’emporte. (…) De même, si la femme dort, un homme ne peut pas parler à côté, autrement elle va se réveiller et ne sera pas contente. Si la femme a dit sont mot, et que le mari ose émettre une opinion quelque peu différente, elle retourne chez sa mère et son père. (« La pêche à l’hameçon »)
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Pour faire venir la pluie, on amène deux enfants jumeaux en brousse, on les y attache et les abandonne seuls. Dès que la personne qui l’a fait est revenue de la brousse, chacun, au village, s’empresse de préparer son harpon, en attachant le fer au manche. Mais on le fait à l’intérieur des cases, pour que les autres ne le voient pas et ne pensent pas qu’ils sont pressés. D’habitude, c’est la nuit suivante que l’on aura la pluie. Dès que celle-ci approche, la personne qui a attaché les jumeaux court en brousse pour les détacher. Les jumeaux reviennent, mais avant qu’ils soient arrivés au campement, la pluie tombe déjà. (« La pêche aux filets »)
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Si un petit enfant est malade, étant pris de vomissements, on attrape un kuna (Alestes nurse) et, sitôt pêché, on met la queue de ce poisson cru dans la bouche du nourrisson, qui la suce. Alors l’enfant s’arrêtera de vomir et sera guéri. (« La conservation et la consommation des poissons »)
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Maintenant, on voit toujours ce petit garçon jouer de son tambour couvert d’une peau de Tetrodon fahaka (…). Ainsi, tout le monde sait que ce petit garçon sera un tambourinaire. Lorsque le petit est un peu plus grand, son père lui confectionne un vrai tambour en bois (…). Le petit frappe continuellement son nouveau tambour, seul et aussi avec les autres garçons, et ils vont répéter leur danse avec des petites filles. Le petit apprend par cœur pour bien jouer tous les morceaux de tambour. Les gens voient que maintenant il sait jouer, mais il n’a que six à huit ans. À ce moment, les grandes filles, elles aussi, demandent au petit tambourinaire, après le souper, de venir jouer pour elles, belembe fuo, le rythme de la danse la plus rapide des jeunes filles Sorko. Le petit vient tout seul ou avec un autre petit tambourinaire qui l’accompagne. Quand les grandes filles voient que le petit joue bien, elles le « reprennent » aux petites filles. Elles lui racontent qu’à présent il est trop grand pour jouer pour les petites, et qu’à partir de maintenant il ne jouera plus que pour les grandes. Le petit tambourinaire suit docilement les conseils des grandes filles, d’autant plus que ces dernières chantent les louanges du petit joueur, et sa renommée va grandissant d’un campement sorko à l’autre, jusqu’à ce que tous les Sorko aient entendu que, dans tel campement, il y a un petit qui joue bien. (« Comment les enfant commencent “le travail du poisson” »)
Ziedonis Ligers, Les Sorko (Bozo). Maîtres du Niger, tome II

Toutes les formes de cueillette sorko sont exercées en commun, par un groupe important, sinon la totalité des jeunes filles ou femmes d’un campement ou d’un quartier. La cueillette individuelle est exercée seulement par quelque vieille femme qui en conserve l’habitude jusqu’à la fin de ses jours. Elle ne dit à personne où elle va et elle n’amène personne avec elle, sauf, quelquefois, sa fille, mais qui ne dit rien aux autres. Pour aller dans un certain lieu de cueillette, elle emprunte d’abord un chemin dans la direction opposée, puis fait un détour par des « chemins cachés », pour que personne ne sache où elle va. Si elle rencontre quelqu’un, elle ne parle pas la première, mais si quelqu’un lui adresse la parole, elle répond. (…)
En partant, elle s’arrange pour que personne ne la voie. (…) Elle n’a pas peur des animaux sauvages, car pour cela elle récite certaines formules magiques. Elle amène avec elle un panier et elle ne revient pas avant d’avoir trouvé les fruits qu’elle a désiré. Au retour, en route, elle prend quelques bouses de vache sèches et les pose sur les fruits pour que les gens pensent qu’il n’y a que des bouses dans le panier. Elle se repose un peu dans la paillote, vide le panier et aussitôt elle part à nouveau. Cette fois-ci, elle cueille les fruits du Vitex cuneata et en revenant, pour changer, cette fois elle met dessus des feuilles d’arbres, pour que les gens du campement pensent qu’elle a ramassé des plantes médicinales. (« Comment les vieilles femmes ramassent le riz sauvage et les autres fruits de la brousse »)
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Les petits garçons, aussitôt après avoir mangé le repas du soir, partent tous dans la brousse pour passer près des rôniers toute la soirée et une partie de la nuit. (…) Ils ramassent d’abord tous les fruits qui sont tombés dans la soirée. Chacun les met dans un tas à part, pour lui, et le couvre avec de l’herbe. Maintenant il s’agit d’attendre tard dans la nuit, pour avoir les autres fruits qui vont tomber. Les garçons cherchent un baobab ou un arbre de l’espèce Guiera senegalensis, montent dedans et s’assoient dans les branches. Pour passer le temps, ils causent, quelques-uns dorment, la tête appuyée contre l’arbre. À ce moment de l’année, les panthères sont loin, seuls quelques lions sont là. Après avoir passé sur l’arbre une bonne partie de la nuit, ils descendent et chacun va à son arbre et ramasse les fruits qui sont tombés depuis. (« La cueillette des fruits du rônier »)
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Les petits garçons cherchent dans la brousse une sorte de gommier (Acacia Senegal, ou Combretum Eliotii), appelé mon’o. Ils ont amené leur petite herminette avec laquelle ils font une entaille dans l’arbre, par laquelle coulera la résine blanche, ressemblant à la gomme. On ne touche pas à la résine coulée le premier jour. C’est dans deux ou trois jours que les garçons reviennent, et enlèvent à l’aide de leur herminette la résine coagulée. Ils la croquent pendant longtemps, comme on suce un chewing-gum (ils l’appellent d’ailleurs, aujourd’hui, à l’instar de ce mot, sîngom). Quand ils en ont assez croqué et sucé, ils en mâchent encore, en l’aplatissant, puis en forme de boule, avec de l’air dedans. Frappant dessus, ils produisent un bruit qu’ils appellent « fusil de gomme ». Puis ils sortent la résine bien mâchée de la bouche, la tordent et frappent sur l’autre main, pour produire également un bruit de fusil. (« Le ramassage de la gomme d’Acacia Senegal »)
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Si les filles trouvent d’anciennes figures humaines en terre cuite, elles ne les emportent pas. Elles les regardent seulement et disent : « Voilà, ce sont des poupées en terre cuite des gens d’avant ». Chacune prend la figure dans la main pour la contempler, puis elle la remet à l’endroit où elle l’a trouvée. De retour au campement, elles disent aux gens qu’elles ont vu une « poupée » des hommes d’avant. Les autres femmes du campement racontent à leur tour qu’elles aussi ont vu de telles « poupées » à tel et tel endroit. (« Le ramassage des objets préhistoriques en terre cuite »)
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L’apprentissage dure trois ans. Pendant ce temps, il ne doit pas mentir, pas voler, pas fréquenter les femmes, pas se promener avec les camarades de même âge, ni raconter ce qu’il a vu. Le maître observe encore s’il n’insulte pas les vieux et leur donne des noix de kola. Ainsi chacun va lui donner quelques secrets qu’il détient et l’apprenti va approfondir lentement ses connaissances. Pendant ce temps, l’apprenti ne tue que les petits animaux. Trois ans écoulés, si le maître juge que l’apprenti a tout compris, il le laisse partir tout seul en brousse. (« La formation du chasseur »)
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Cette nuit de la veillée kédjeme, avant le départ pour la chasse collective, la femme sorko, elle aussi, fait quelque chose pour son mari, sans qu’il le sache. Si la chasse a été fixée pour le jeudi prochain, le samedi précédent, la femme va en brousse pour enlever l’écorce de caïlcédrat du côté de l’arbre qui est tourné vers l’endroit où se trouve l’emplacement boisé où aura lieu la première battue. La femme s’accroupit auprès de l’arbre et elle découpe au couteau un petit morceau d’écorce à cette hauteur. Retournée à la maison, elle sèche l’écorce au soleil, laissant le couteau à côté de l’écorce dans le mortier. Puis elle enlève ce qui est déjà réduit en poudre, et les gros morceaux restés entiers, elle les expose encore au soleil pour les sécher à nouveau. Puis elle les repile encore une fois. Après, elle prend un peu de la terre sur laquelle a marché le pied de son mari et l’ajoute à la poudre pilée. La nuit de la veillée précédant la chasse, la femme prend, avec sa main droite, quatre pincées de cette poudre mélangée avec la terre sur laquelle avait marché son mari, et la porte sous ses vêtements pour que les gens ne la voient pas. Elle passe par l’endroit où tous sont réunis autour du chanteur kédjemeja et elle jette cette poudre vers tous les gens qui se sont rassemblés. Puis elle retourne chez elle. Elle prend une petite calebasse avec de l’eau, retourne dans la réunion de chasse et s’assoit par terre. Quand, parmi les gens de l’assistance, quelqu’un a soif et demande de l’eau à boire – si on lui a apporté et qu’il a bu –, la femme lui dit : « S’il te reste un peu d’eau, donne-la moi, je veux boire aussi », puis elle présente sa petite calebasse qu’elle a apportée avec elle. Après ceci, la femme part à la maison avec le reste de cette eau. Chez elle, elle met le restant de la poudre dans cette eau et la garde à côté. Puis elle se couche et ne sort plus. Quand son mari est revenu de la veillée kédjeme, il ne couche pas sur la natte, mais devant le lit, par terre. Au chant du coq, la femme se lève doucement. Elle prend, avec la main droite, l’eau préparée la nuit avec la poudre et asperge avec elle trois fois son mari, sans qu’il le sache. Après, elle le réveille en disant : Hei, kîda (lève-toi). Puis elle donne cette calebasse avec l’eau à son mari, en lui disant d’arroser avec elle ses harpons de chasse. Quand le mari l’a fait, la femme est sûre qu’il ne sera pas blessé ni par les hommes, ni par les animaux sauvages. « Même si son mari ne gagnera pas la chose (le gibier), la chose ne gagnera pas son mari non plus. » (« La veillée kédjeme précédant la grande chasse »)
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Dans la région de Mopti, on prépare ce poison pour le harpon soni (…) avec les ingrédients suivants : on sèche au soleil l’écorce de l’arbre kén’e, on cherche une grenouille et on la fend en deux comme un poisson sec, par le ventre ; on coupe des têtes du serpent noir et du python, des scorpions tout entiers, des arêtes dorsales du poisson Eutropius niloticus, les mêmes arêtes de Synodontis, de Chrysichthys, « le mauvais os » de Gymnarchus niloticus, et on mélange le tout dans l’eau, dans un canari posé sur le feu. On met dedans les harpons soni (…). L’eau doit bouillir douze fois, en débordant douze fois le canari, puis on le descend. Aucune femme ne doit voir la cuisson. C’est pourquoi ceci se passe en brousse. Le chasseur, en préparant ce poison, est nu ; il enlève même son pantalon. Il n’y a personne à côté de lui, même pas son fils. Là où il va préparer le poison, les autres gens ne vont jamais. Il faut être chasseur pour aller à cet endroit. D’autres même, en préparant ce poison, attachent la bouche de la brousse (fuôno lâ hari). S’il y a un oiseau qui vole au-dessus du canari, il tombe mort par terre. Pour essayer l’efficacité du poison, le chasseur a amené un coq avec lui. Il lui enlève une seule plume, à n’importe quel endroit, et fait là une touche avec son harpon empoisonné : si le coq fait trois pas, son poison n’est pas au point. Si la cuisson est bonne, le coq fait un pas et tombe mort sur le second pas. (« La chasse à l’hippopotame »)
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Le port d’un bonnet de chasse rend le chasseur invisible invisible pour l’hippopotame ; il peut marcher droit sur l’animal sans que celui-ci ne s’aperçoive de sa présence. Il peut même aller jusqu’à le toucher de la main. Au fur et à mesure de l’approche du chasseur, l’hippopotame devient « flasque » et commence à chanceler comme s’il perdait l’équilibre, « tant il est troublé par le danger présent, qui pourtant lui reste invisible ». (« La chasse à l’hippopotame »)
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L’huile provenant des oreilles du lamantin est extraite à part et mise dans une petite gourde. Chaque fois que quelqu’un a mal aux oreilles, on lui fait couler une à trois gouttes dans le conduit auditif. L’oreille sera alors guérie très vite et la personne entendra de loin (par exemple, à Baïkâlâ, elle entendra ce que l’on dit à Sâre-Sêni, sur l’autre berge du Niger). Car le lamantin possède une ouïe très fine et tout le monde n’arrive même pas à repérer le conduit auditif du lamantin, tellement il est petit, et l’oreille elle-même est très fine. Même sans avoir mal à l’oreille, on fait couler l’huile de lamantin dans l’oreille pour entendre mieux. Alors, si quelqu’un parle mal de cette personne, même de très loin, elle l’entendra, ainsi que le lamantin peut entendre la pirogue sur une distance de cinq kilomètres. De même, si la personne se trouve dans une réunion et si deux ou trois autres personnes essayent de parler mal d’elle, tout en murmurant, l’application de l’huile de lamantin permet de saisir tout ce qu’elles disent. On administre cette huile même dans les oreilles de tout petits enfants qui ne savent pas parler, car elle permet à l’enfant de comprendre tout ce qu’on lui dit. (« La chasse au lamantin »)
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Chaque soir et chaque nuit, il y a des réjouissances avec des danses et tout le monde passe le temps ensemble, parce qu’à cause de trop nombreux moustiques dans cette région, les gens ne peuvent pas dormir en paix, car en dansant, on ne sent pas les moustiques. Même les filles qui ne connaissent pas de danses, si elles sont allées deux fois dans la cueillette solennelle à Dénilâ, elles les ont apprises, car les moustiques ne les laissent pas tranquilles. (« Le ramassage de graines de bourgou »)
Ziedonis Ligers, Les Sorko (Bozo). Maîtres du Niger, tome I